At'Ci f\d
M ^(r.
f-ejA+w^f '^ -^•*
ŒUVRES
D E
DENIS DIDEROT,
TOME IV,
LEFILS NATUREL, OU LESÉPHEUVES DE
LA VERTU.
DORVALETMOr, OU ENTRETIENS SUR LE-
FILS NATUREL.
L.E PÈRB r>£ FAMILLE.
i) E L A PO ÉSIE DRAMATIQUE.
ŒUVRES
D E
DENIS DIDEROT,
publiées sur les manuscrits de l'Auteur ,
PAR JACQUES-ANDRÉ NAIGEON,
de l'Institut national des sciences , etc.
TOME QUATRIEME.
A PARIS,
Ciitz DETERVILLE, Libraire , rue du
Battoir, N.° i6.
AN VIII.
■S^lïSi:
PQ
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!>';'.??■ T
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LE FILS NATUREL;
ou
LES ÉPREUVES DE LA VERTU,
C O INI É D I E
EN CINQ ACTES ET EN PROSE,
arec l'histoire véritable de la pièce.
Interdùm speciosa locis , inorataqne rectè
Fatula , nuUius TPneris , sine pondsre et arfs ,
Valdîùs oblectat populum, meliùsqut- nioratuc
Qttàm Tersus inopes rerum nugaeque canorae,
HoRAX. Ar(, Poee.
Tliéàtre.
I
AVERTISSEMENT.
X^E sixième volume de l'EnrjcIopéJic
venoit de paroître-, et j'étois ailé cher-
cher, à la campagne, du repos et de la
santé , lorsqu'un événement, non moins
intéressant par les circonstances que
par les personnes, devint l'étonnemenÊ
et l'entretien du canton. On n'j parloifc
que de l'homme rare qui avoit eu , dans
un même jour, le bonheur d'exposer sa
vie pour son amie , et le courage de lui
sacrifier sa passion , sa fortune et sa
liberté.
Je voulus connoître cet homme. Je
le connus ; et je le trouvai tel qu'on me
Tavoit peint , sombre et mélancolique.
le chagrin et la douleur , en sortant
d'une ame où ils avoient habité trop
long-trnjps, j avoient hissé la tristesse.
11 étoit triste dans sa conversation et
dans sou uiaiatieu, à-moins qu'il ne par-
4 AVERTISSEMENT,
lât de la vertu , ou qu'il n'éprouvât les
transports qu'elle cause à ceux qui en
sont fortement épris. Alors vous eussiez
dit qu'il se transfiguroit. La sérénité se
dépîojoit sur son visage. Ses jeux pre-
îioient de l'éclat et de la douceur. Sa
voix avoit un charme inexprimalbfe. Son
discours devenoit pathétique. C'étoit un
enchaînement d'idées austères et d'ima-
ges touchantes , qui tenoient l'attention
suspendue, et i'ame ravie. Mais, comme
on voit, le soir en automne, dans un
temps nébuleux et couvert , la lumière
s'échapper d'un nuage , briller un mo-
ment , et se perdre en un ciel obscur ,
bientôt sa gaîté s'éclipsoit , et il retom-
boit tout- à -coup dans le silence et la
mélancolie.
Tel étoitDorval. Soit qu'on l'cfit pré-
venu favorablement , soit quMI y ait ,
comme on le dit, des hommes faits pour
s'aimer si - tôt qu'ils se rencontreront,
il m'accueillit d'une manière ouverte,
qui surprit tout le monde, excepté moi;
et de la seconde fois que je le vis, je
A V E R T I s s E ISl E N T. 5
crus pouvoir, sans être indiscret, lui
parler de sa famille, et de ce qui venoit
de s'y passer. Il satisfit à mes questions,
II me raconta son histoire. Je tremblai
avec lui des épreuves auxquelles l'iiom-
me de bien est quelquefois exposé 5 et
je lui dis qu'un ouvrage dramatique 1,
dont ces épreuves seroient le sujet , fe-
roit impression sur tous ceuxqvii ont de
la sensibdi té , de la vertu , et quelqu'idée
de la foiblesse humaine.
Hélas ! me répoudit-il en soupirant ,
vous avez eu la même pensée que mon
père. Quelque temps après son arrivée,
lorsqu'une joie plus tranquille et plus
douce commençoit à succéder à nos
transports, et que nous goûtions le plai-
sir d'être assis les uns à côté des autres,
il me dit:
— Dorval , tous les jours je parle au
ciel de Rosalie et de toi. Je lui rends
grâce de vous avoir conservés jusqu'à
mon retour, mais surtoutde vous avoir
conservés innocens. Ah ! mon fils , je ne
jette point les yeux sur Rosalie , sans
f) A y E R IM s s t. M E N T.
frémir du danger que tu as couru. Plus
je la vois , plus je la trouve honnête et
belle , plus ce danger me paroît i^rand.
Mais le ciel , qui veille aujourd'hui sur
BOUS, peut nous abandonner demain.
Nul de nous ne connoît son-sort. Tout
ce que nous savons , c'est qu'à-mesure
que la vie s'avance , nous échappons à la
méchanceté qui nous suit. Voilà les ré-
^flcxions que je fais toutes les fois que je
nie rappelle ton histoire. Elles me con-
solent du peu de temps qui me reste à
vivre; et , si tu voulois , ce seroit la morale
d'une pièce , dont une partie de notre
vie seroit le sujet, et que nous représen-
terions entre nous.
— Une pièce , mon père ! . . .
— Oui, mon enfant. Il ne s'agit point
d'élever ici des tréteaux , mais de con-
server la mémoire d'un événement (jui
nous touche , et de le rendre comme il
s'est passé. . . . Nous le renouvellerions
nous-mêmes tous les ans , dans cette
maison , dans ce salon. Les choses que
nous avons dites, nous Ico redirions. Tes
A V E R IM s s E M E N T. 7
enfansen fcroient autant , et les leurs
et leurs descendans. Et je me survivrois
à moi-même ; et j'irois converser ainsi ,
d'âg;e eo âge avec tous mes neveux
Dorval , penses tu qu'un ouvrage qui
leur transmettroit nos propres idées,
nos vrais senliniens, les discours que
r.ous avons tenus dans une des circons*
tanccsles plus iujpf)rtantes de notre vie,
ne valût pas mieux que des portraits de
famille, qui ne montrent de nous qu'un
moment de notre visage.
■^ C'est-à-dire que vous m'ordonnez
de peindre votre ame , la mienne, celie
de (Constance , de Clairville et de
BosALiE. Ah ! mon père , c'e.-t une
tâche au-dessus de mes forces 3 et vous
le savez bieii !
— Ecoute; je prétends j faire mon
rôle une fois avant que de mourir -, et,
pourcet eO'et , j'ai dità Andrë deserrer
dans un colxi'e les habits que nous avons
apportés des prisons.
— Mon père
r-Meseufansne m'ont jamais opposé
8 AVERTISSEMENT,
de refus , ils ne voudront pas commen-
cer si tard.
En cet endroit , Dorval détournant
son visage et cachant ses larmes, me dit
du ton d'un homme qui contraignoit sa
douleur:... La pièce est faite : . . . mais
celui qui l'a commandée n'est plus. . . .
Après un moment de silence , il ajou-
ta : .. . Elle étoit restée là , cette pièce ,
et je Pavois presque oubliée ; mais ils
m'ont répété si souventquec'étoit man-
quer à la volonté de mon père, qu'ils
m'ont persuadé ; et dimanche prochain
nous nous acquittons pour la première
fois d'une chose, qu'ils s'accordent tçus
à regarder comme un devoir.
Ah I Dorval , lui dis-je , si j'osois ! . . .
Je vous entends , me répondit-il -, mais
crojez-vous que ce soil une proposition
à faire à Constance , à Clairvills
et à Rosalie? Le sujet de la pièce vous
est connu , et vous n'aurez pas de peine
à croire qu'il y a quelques scènes où la
présence d'un étranger gôneroit beau-
coup. Cependant c'est moi qui fais ran-
AVERTISSE M E N T. * 9
ger le salon. Je ne vous promets point.
Je ne vous refuse pas. Je verrai.
Nous nous ëépaiânies , Dorval et moi.
C'étoit le lundi, II ne me fit rien dire de
toute la semaine. Mais le dimanche
matin, il m'écrivit. ... « Aujourd'hui,
» à trois heures précises , à la porte du
jardin ». . . Je m'j rendis. J'entrai dans
le salon par la fenêtre ; et Dorval , qui
avoit écarté tout le monde, me plaça
dans un coin , d'où , sans être vu , je vis
et j'entendis ce qu'on va lire , excepté la
dernière scène. Une autre fois , je dirai
pourquoi je n'entendis pas la dernière
scène.
PERSONNAGES.
Ly s 1 m o n d , père de Dorval et de Rosîil'e.
D u R V A L, , fils naturel de Ljsimond , et ami de
Clairville.
Rosalie, fille de Lj iiiiond.
Justine, suivante de Rosalie.
A IN D K É , domestique de Lysiinond.
CnARLts , valet de Dorval.
Clairville, ami de Dorval , et amant de
Rosalie.
Constance, jeune veuve , sœur de Clairville.
Sylvestri;, valet de Clairville.
Autres doiuesliques de la maison de Clairville.
( La senne osl à Saint - Germain - en - Laie,
TJaction commence avec le jour , et se passe
dans un salon de la maison ds Cluinillc '.
LE TILS N A T U Tx E L.
ACTE PREMIER.
La scène est dans un salon. On y voit
un clavecin ,de.s chaises, des tables de
jeu; sur une de ces tables, un trictrac;
sur une autre , quelques brochures;
d'un côté, un métier à tapisserie,
etc. ; dans le fond , un canapé , etc.
SCÈNE PREMIÈRE.
D O R V A L , seul.
^Jl est en habit de campagne , en cheveux né-
gligés , assis dans un fauteuil , à coté d'une
table sur laquelle il y a des brochures. Hparoit
agité. Après quchjues mouvcviens violons , il
s'appuj'e sur un d^s bras de sonfauteuil ^comnie
pour donnir. Il cjuilte bientôt cette situation.
Il tire sa montre, et dit):
A • pf-iNE est-il six heures. ( // se jette sur l'autre
bras de son fauteuil; mais il n'j' est pas plus-tôt ,
qu'il se relève ^ 9t dit) : Je ne saurois dormii-;
s
17. LE FILS NATUREL,
(// prend un livr^ rju'il ouvre au hasard , et
iju'il referme presque sur -le- chaîner , et dit) :
"~"~ Je !is sans rien entendre. ( // 5e lève , se promène
et dit): Je ne peux m'éviter. .,. il faut sortir
d'ici.... Sortir d'ici ! Et j'y suis enchiiîné! J'aime....
( comme effrayé ). Et qui aimai-je ! . . . . J'ose me
l'avouer; malheureux! et je reste. (^11 appelle vio-^
lerumcnt ) : Charles , Charles.
SCÈNE II.
( Cette scène marche vite ).
DORVAL, CHARLES.
( Charles croit que son maître demande son cha-
peau et son épee ; il hs apporte , les pose sur
un fauteuil , et dit) :
CHARLES.
Monsieur, ne vous faut-il plus rien?
DORVAL.
Des chevaux, ma chaise.
C H A R L K s.
Ouoi ! nous partons?
DORVAL.
A l'instant.
( Il est assis dans le fauteuil; et tout en parlant f
il ramasse des livres, des papiers, des bro-
chures, comme pour en faire des paquets).-
CHARLES.
Monsieur, tout dort encore ici.
ACTE r I\ E M I £ R. iS
D O R V A L.
Je ne verrai personne.
CHARLES.
Cela se peut-il ?
D O R V A L.
Il le faut.
CHARLES.
Monsieur. ...
j; OR VAL, 5e tournant vers Charles, d'un air
triste et accablé.
.Eh bien! Cliarles.
CHARLES.
Avoir été accueilli dans celte maison, chéri de
tout le monde, prévenu sur tout, et s'en aller sans
parler à personne I permettez , monsieur. . . .
D o R V A L.
J'ai tout entendu j tu as raison. Mais je pars.
CHARLES.
Que dira Clciirville, votre ami? Constance, sa
lœur , qui n'a rien négligé pour vous faire aimer ce
séjour ? ( d'un ton plus bas ) : El Rosalie ?
vous ne les verrez point?
( Don'al soupire profondf.'ment , laisse tomber sa
tête sur ses mains ; et Charles continue ).
Clairville et Rosalie s'étoienl flattés de vous avoir ^
pour témoin de leur mariage. Rosalie se faisoit une ~
joie de vous présenter à son père. Vous deviez les
accompagner tous à l'autel.
(Dorval soupire, s' agile, etc.)
ï4 LE PIt,S NATUnit»i
CHAULES.
I
Le bonhomme arrive , et vous partez ! Tenoz ,
mon cher maître, j'ose vous le dire ^ les conduites
biinnes sont rarement sensées Clairvillc !
Constance ! Rosalie I
DO i\ V A L, brwiqueinent , en se levant.
Des chevaux, ma chaise, te dis-je.
CHARLES.
An moment où le père de Rosaire arrive d'im
voj;igp de plus de mille lieues ! à la veille du ma-
riajje de votre ami I
D o rt V A L , en colère , à Charles.
Malheui eux !....( à hn-méine , en se mordant
la Icvre et se frappant la poitrine ) que je suis ....
lu perds le temps , et je demeure.
CHARLES.
Je vais.
D o n V A I.,
Qu'on se dépêche.
S C È N E I I I.
D O R V A L , seul.
( n continue de se promener et de rêver ).
Partir, sans dire adieu! il a raison ; cela seroit
d'une bizarrerie, d'une inconséquence Et
qu'esi-ce que ce» mots signifient? Est-il cjiieb.iun
de ce qu'on c roira , ou de ce q l'il Cbl h >nnéle de
faire ?.. . . Mais , après tout , pourquoi ne yen ois-
A C T t P n E M I E R. l5
je pas Cliiirville cl sa sœur ? ne puis-je les fjuiltcr
cl leur en tnire le motif?.... El Rosalie? je ne
la verrai point?.... ^«on.... raniour et l'aruilié
u iuiposcnt poinLici Lqs rn.çnjesdevoirsi sur-tout ,
un amour insensé qu'on ignore_et_{juj]^àiit étouP-
fer. .. Mais que^ira-t-elle? que peBsera-i-elle?..>J
Amour, sopiiiste dangereux, je t'enlentls. .^ '
( Constance arrive en robe de matin , tourmentée
de son côté par une passion (jiii lui a dté le re-
pos. Un moment après, entrent des domesti-
ques qui rangent le salon , et qui ramassent
les choses qui sont à Dorval. . . . Cfiarles ^ qui
a envoyé à la poste , pour avoir des chevaux ,
rentre aussi ).
SCÈNE IV.
DORVAL, CONSTANCE, des domestiques,
D O u V A L.
Ql'oi ! madame, si matin?
CONSTANCE.
J\ii perdu le sommeil. Mais vous-même, déjà
habillé !
DORVAL, vite.
Je reçois des ieltros à Tinstant. Une affaire pres-
sée m'appelle à Paris; elle _y demande ma présence:
je prends le ihé. Charles , du thé. J'embrasse Clair-
ville; je vous rends y races à tous les deux des bon-
tés que vous ave?, eues pour moi. Je me jette dans
ma chaise ^ et je pars.
l6 LE FlIiS rfATTyHELJ
CONSTANCE.'
Vous parlez ! Est-il possible ?
D O XI V A L.
Rien, malheureusement, n'est plus nécessaire.
( Ijes domestiques qui ont adievé de ranger h
Salon et de ramasser ce qui est à Dorval^ s'é-
loignent. Charles laisse le thé sur une des ta-
bles. Dorval prend le thé).
( Constance , un coude appuyé sur la table , et
la tête penchée sur une de ses mains , demeure
dans cette situation pensive ).
DORVAL,
Constance , vous rêvez.
CONSTANCE, émue , ou plutôt d*un sang "froid
un peu contraint.
Oui , je rêve.. . . mais j'ai tort. ... La vie que
l'on mène ici vous ennuie. ... Ce n'est pas d'au-
jourJ hui que je m'en apperçois.
DORVAL.
Elle m'ennuie! Non, madame, ce n'est pas cela.
CONSTANCE.
Qu'avez-vous donc ? . . . . Un air sombre que je
vous trouve
DORVAL.
Les malheurs laissent des impressions.... Vous
savez. . . . madaïuc. ... je vous jure que depuis
Iniig-temps je ne connoissois de douceurs que celles
que je goûlois ici.
ACTE PRE BI TER. ly
CONSTANCE.
Si cela est , vous revenez sans-doute.
D O R V A L.
Je no sais.... Ai- je jamais su ce que je de-
viendrois ?
CONSTANCE, cjpfès s'étrc promenée un instant.
Ce moment est donc le seul qui me reste. Il faut
parler. ( une pause). Dorval , écoutez-moi. Yous
m'avez trouvée ici il J a six mois , tranquille et heu-
reuse. J'avois éprouvé tous les malheurs des nœuds
mal assortis. Libre de ces nœuds , Je m'étois pro-
mis une indépendance éternelle j et j'avois fondé
mon bonheur sur l'aversion de tout lien ^ et dans la
sécurité d'une vie retiiée.
Après les longs chagrins , la solitude a tant de
chai'mes ! on j respire en liberté, i'y jouissois de '
moi j j'y jouissois de mes peines passées. H me
sembloit qu'elles avaient épuré ma raison. Mes
journées , toujours innocentes , quelquefois déli-
cieuses , se partageoient entre la lecture, la pro-
menade , et la conversation de mon frère. Clairviile
me parloit sans cesse de son austère et sublime ami.
Que j'avois de plaisir à l'entendre ! combien je
désirois de çonnoître un homme que mon frère ai-
nioit , respcctoit à tant de titres , et qui avoit dé-
veloppé dans son cœur les premiers germes de la
sagesse !
Je vous dirai plus : loin de vous , je niarchois
déjà sur vos traces j cl celte jeune Rosalie que vous
A*
j8 L, £ r 1 L b > A T u r. E L ,
vojez ici , éloit Tobjel de tous mes soins , comme
Clairvillc avoil été l'objet des vôtres.
D G n V A L , cmu et attendri.
Rosalie !
CONSTANCE.
Je ni'apperçus du goût que Clairville prcnoit
ponr elle j et je m'occupai à foi mer Tesjjrit , et
sur-tout le caractère de cette enfant , qui devoit
un jour faire la destinée de mon frère. Il est étourdi j
je la rendois prudente. Il est violent ; je cultivois
sa douceur naturelle. Je me complaisois à penser
*|ue je préparois de concert avec vous l'union la
plus heureuse qu'il y eut peul-êtrc au monde ,
lorsque vous arrivâtes. Hélas I.,.. {La Toix de
Constance prend ici l'accent de la tendresse ,
et ^affaiblit un peu ). Votre présence , qui devoit
m'éclairer et m'cncourager , n'eut point ces effets
que j'en attendois. Peu-à-peu mes soins se détour—
«èrcnt de Rosalie; je ne lui enseignai plus à plaire...,
«t je n'en ignorai pas long-temps la raison.
Dorval , je connus tout l'enipirc que la vertu
avoit sur vous ; et il me parut que je l'en aimois
encore davantage. Je me proposai d'entrer dans
\otre ame avec elle ; et je crus n'avoir j- mais
formé de dessein qui fût si bien selon mon cœur.
Qu'une femme est heureuse , nie disois-je , lors([uc
le seul moj^en qu'elle ait d'attacher celui qu'elle
^ distingué , c'est d'ajouter de plus en plus à l'es-
> c r E p R E M 1 E R. fg
timc qu'elle se doit j c'est de s'élever sans cesse
à ses propres yeux !
Je n'en ai point employé d autre. Si je n'en
ai pas attendu le succès , si je parle , c'est le Iciups ,
et non la confiance (jui in'a manqué. Je ne doutai
janjais q^ue la vertu ne lit naître ramour , quand
le moment en seroit venu. ( Une petite panse. Ce
riii suit doit couler à dire à une Jeinme telle ijne
Constance). Vous avouerai-je ce qui m'a coûté
le plus ? c'étoit de vous dérober ces mouvemens
si tendres et si peu libres , qui trahissent presque
toujours une femme qui aime. La raison se fait
entendre par intervalles j le cœur importun paile
sans cesse. Dorval , cent fois le mot fatal à mon
projet s'est présenté sur mes lèvres. Il m'est échappé
quelquefois j mais vous ne l'avez point entendu ,
et je m'en suis toujours félicitée.
Telle est Constance. Si vous la fuvez , du-moins
elle n'aura point à rougir d'elle. Eloignée de vous ,
elle se trouvera dans le sein de la vertu. Et landij
que tant de femmes détesteront l'insian! où l'objet
d'une criminelle tendresse arracha de leur cœur
un premier soupir. Constance ne se rappellera
Dorval, que pour s'.npplaudir de l'avoir connu. Ou
s'il se mêle quelqu'amertunie à son souvenir , il
lui restera toujours une consolation douce et solide
dans les sentiiuens même que vous lui aurez
inspirés.
aO LE FILS NATUREL,"
SCÈNE V.
DORVAL, CONSTANCE, CLAIRVILLE.
D 0 R V A L.
Madame, voilà voire frère.
CONSTANCE, attristée , dit :
Mon frère , Dorval nous quitte , et sort.
CLAIRVILLE.
On vient de me l'apprendre.
SCÈNE VI.
DORVAL, CLAIRVILLE.
n o R V A L , faisant quelques pas , distrait et
evibairassé.
Des lettres de Paris. . . des affaires qui pres-
sent.., . un banquier qui chancelé....
CLAIRVILLE.
Mon aiui , vous ne partirez point sans m'ac-
corder un nioiiient d'entretien. Je n'ai jamais eu
un si grand besoin de votre secours.
DORVAL.
Disposez de moi ; mais si vous me rendez jus-
tice , vous ne douterez pas que je n'aie les raisons
les plus fortes... .
CLAIRVILLE, affligé.
J'avois un ami , et cet ami m'abandonne j
j'étois aimé de Rosalie , et Rosalie ne m'aime plus.
Je suis désespéré..., Dorval, m'abandopnerez-
yous ? , . . .
ACTE PREMIER, ?. 1
D O R V A L.
Que puis-je faire pour vous ?
CLAIRVILLE.
Vous savez, si j'aime Rosalie ! . . . Mais non ,
vous n'en savez rien. Devant les auti es , l'amour
estjïiapjfiniière xertuf-j'en rougis presque devant
vous. . . . Eh bien ! Dorva! , je rougirai , s'il le
faut ; mais je l'adore. . . . Que ne puis-je vous dire
tout ce c{ue j'ai souffert I Avec (juel incnagenient ,
quelle délicatesse j'ai imposé silence à la passion
la plus forte!... Rosalie vivoit retirée près d'ici
avec une tante. C'étoit une américaine fort âgée,
une amie de Constance. Je voyois Rosalie tous
les jours j et tous les jours je vojois augmenter
ses charmes j je sentois augmenter mon trouble.
Sa tante meurt. Dans ses derniers momens , elle
appelle ma sœur, lui tend une main défaillante,
et lui montrant Rosalie qui se dcsoloit au bord de
son lit, elle la regardoit sans parler j ensuite elle
regardoit Constance; des larmes lomboient de ses
yeux -y elle soupiroit , et ma sœur entendoit tout
cela. Rosalie devint sa compagne , sa pupille , son
élève ; et moi , je fus le plus heureux des hommes.
Constance voyoit ma passion ; Rosalie en parois-
soit touchée. Mon bonheur n'étoit plus traversé
que par la volonté d'une mère inquiète qui rede-
mandait sa fille. Je me préparois à passer dans
les climats éloignés où Rosalie a pris naissance:
22 L i; r l i> s K A ï V r. El,,
mais sa mère Dieurt j el son père , malgré sa vieil-
lesse , prend le parli de revenir parmi nous.
Je i'allendois , ce père , pour achever mon boii-
licur; il arrive, el il me trouvera désolé.
D O R V A I,.
Je ne vois pas encore les raisons que vous 5vci
de Tétre.
CLAinVILLE.
Je vous l'ai dit d'abord ; Rosalie ne m'aime plus.
A-mesure que les obstacles qui s'opposoicnt à
à mon bonheur ont disparu, elle est devenue ré-
servée, froide , iodifïércnte. Ces senlimens tendres
qui sortoient de sa bouche avec une naïveté qui
ïiie ravissoit , ont Jàir place à une politesse qui
me tue. Tout lui est insipide ; rien ne l'occupe j
rien ne l'anmse. Mapperçoit-elle , son premitr
mouvement est de s'éloigner. Son père arrive ; et
Ton diroit qu'un événement si désiré , si long-
temps attendu , n'a plus rien qui la touche. Un
goût sombre pour la solitude est tout ce qui lui
reste. Constance n'est pas mieux traitée que moi.
Si Rosalie nous cherche encore , c'est pour nous
éviter l'un par l'autre ; et pour comble de mal-
heur, ma sœur même ne pareil plus s'intéresser
à tuoi.
D 0 R V A L.
Je reconnois bien là Clairville. I! s'inquiète ,
il se chagrine, et il touche au moment de son
bonheur.
ACTE I» n F. »i 1 K P.. 2 I
C L A I R V 1 L L t.
Ah ! mon cher Dorval , vous ne le cro^'çz pas.
Voyez. . . p
D 0 R V A L.
Je ne vols, dans toute la conduile de Piosalie >
que de ces iucgaliics auxquelles le.3 femmes les
mieux nées sont le plus sujettes , el qu'il est quel- "
qucfois si doux d'avoir à leur pardonner. Elles
ont le sentiment si exquis , leur ame est si sen-
sible , leurs organes sont si délicats , qu'un soup-
çon , un mot, une idée suffit pour les allarmer.
Mon ami , leur ame est semblable au cristal d'un<*
onde pure et transparente , où le spectacle Iran-
(|uil!e de la nature s'est peint. Si une feuille en
tombant vient à en agiter la surface , tous les objets
sont vacillans.
CLAIRVILLE, affligé.
Yous me consolez j Dorval , je suis perdu. Je
ne sens que trop. . . . que je ne peux vivre sans }
Rosalie ; mais quel que soit le sort qui m'attend,
j'en veux être éclairci avant l'arrivée de son père.
DORVAL.
En quoi puis-je vous servir?
CLAIRVILLE.
Il faut que vous parliez, à Rosalie.
DORVAL.
Que j« lui parle !
CLAIRVILLE.
Oui , mon a»ni. 11 xCy a que vous au inonde
24 ^' E FILS NATUREL,
qui puissiez ine la rendre. L'eslinie qu'elle a pour
vous me fait tout espérer.
D O R V A L.
Cîairville, que nie deniander- vous ? à-peine
Rosalie me connoîl-elle j et je suis si peu fait pour
ces sortes de discussions.
CLAIRVILLE.
j^' Vous pouvez tout ; et vous ne me refuserez point,
Rosalie vous révère : votre présence la saisit de
^ respect; c'est elle qui l'a dit. Elle n'osera jamais
^tre injuste, inconstante , ingrate à vos jeux. Tel
est l'auguste privjlège Je la vertu; elle en impose
À tout ce qui 1 approche. Dorval , paroissez devant
Rosalie ; et bientôt elle redeviendra pour moi ce
«ju'elle doit être , ce qu'elle étoit.
DORVAL, posant la main sur l'épaule de
ClaliyUlC'
Ah ! malheureux !
CLAIRVILLE.
Mon aini , si je le suis !
DORVAL.
Vous exigez. . . .
CLAIRVILLE.
"^ J'exige. ...
DORVAL,
Vous serez saiiifait.
ACTE PREMIER. 2.1>.
SCÈNE VIL
D O R V A L, seul.
Quels nouveaux embarras!.... le frère..!.'
la sœur.... Ami cruel, amant aveugle, que me
proposez-vous?. . . Paroissez devant Rosalie ! Moi ,
paroître devant Rosalie; et je voudrois me ca-
cher à moi-même. . . . Que deviens-je , si Rosalie
me devine ? Et comment en imposerai-je à mes
;yeux , à ma voix, à mon cœur?.... Qui me
répondra de moi ?. . . . La vertu ?. . . , IM'en reste-
t-il encore ?
F I IV pu r R E 31 I E R A C I' e.
Thtàlre.
Q.G LE r I L S N A T U K E I, j
ACTE II.
SCENE PREMIÈRE. ^
ROSALIE, JUSTINE.
R O s A T. I E.
«'usTiNE, approchez mon ouvrage.
{Justine approche un métier à tapisserie. Rosalie
est tristement appuj'ée sur ce métier. Justine
est assise d'un autre coté. Elles travaillent.
Rosalie n'interrompt son ouvrage , que pour
essuyer des larmes qui tombent de ses jeux.
Elle le reprend ensuite. Le silence dure un mo-
ment, pendant lequel Justine laisse l'ouvrage,
et considère sa maitrese. )
JUSTINE.
Est-ce là la joie , avec lacjuelle vous allcndez
monsieur votre père?sont-ce là les transports, fjue
vous lui préparez ? Depuis un temps jje nV-nleiids
rien à votre ame. 11 faut que ce qui s'y passe soit
jnal; car vous le cachez.; et vous laites très-bien.
Rosalie. ( Point de réponse de la part de
^% Rosalie ; jnais des soupirs f du sikn:e , et des
larmes. )
A C T E 1 t. HJ
JUSTINE.
Perdez-vous Tesprit , mademoiselle? au moment
<le rarrivce d'un père ! à la veille d'un mariaye !
Encore un coup , perdez-vous l'espril ?
R O s A Tj I E.
Non, Justine.
JUSTINE, après une paiisb.
Seroit-il arrivé quelque malheur à monsieur
votre père ?
ROSALIE.
Non , Justine.
( Toutes ces questions s f font à drfferejis inter-
valles , dans lesquels Justine quille et reprend
son ouvrage. )
Justine , après une pause un peu plus longue.
Par hazard , est-ce que vous u'aiaieriez plus
Clairville?
ROSALIE.
Non , Justine.
JLSTIM-: reste un peu stupéfaite. Elle dit ensuite:
La voilà donc , la cause de ces soupirs , de ce
sil( nce et de ces larmes ? Oh ! pour le coup , les
honuncs n'ont qu'à dire que nous sommes folles ;
que la tcte nous tourne aujourd'hui pour un objet,
que demain nous voudrions savoir à mille lieues.
Qu'ils disent de nous tout ce qu'ils voudront, je
veux mourir si je les en dédis .... Vous ne vous
clés pas allendae , mademoiselle , que j'approu-
verois ce caprice , . . Clairville vous aime éper-
2.S LE FILS N A T U K E L i
ducnicnt. Vous n'avez aucun sujet de vous plaindre
de lui. Si jamais feninic a pu se flatter d'avoir un
«mant tendre , fidèle , honnête j de s'élre attaché
un honinie qui eût de l'esprit , de la figure, des
mœurs ; c'est vous. Des mœurs î inadeiuoisclle ,
des mœurs ! ... Je n'ai jamais pu concevoir, moi ,
qu'on cessât d'aimer; à plus forte raison , ((u'on
<;essât sans sujet. Il y a là quelque chose où je
n'entends rien.
{"Justine s'arrête un moment. Rosalie conlimie
de travailler et de pleurer. Justine reprend ,
dun ton hjyocrite et radouci , ei dit tout en
travaillant, et sans lever les yeux de dessus
son ouvrage ) ;
Après tout , si vous n'aimez plus Clairville , cela
est fâcheux . . ', mais il ne faut pas s'en désespérer
comme vous faites .... Quoi donc I après lui n*y
aurail-il plus personne au monde que vous puissiez
aimer ?
ROSALIE.
Non , Justine.
JUSTINE.
Oh î pour celui-là , on ne s'y attend pas.
( Dorval entre ; Justine se retire. Rosalie (juitte
son métier y se hdte de s'essuyer lesj'eux, et
de se composer un visage tranquille. Elle a dit
auparavant ) ••
ROSALIE.
O ciel 1 c'est Dorval.
A C T E 1 I. 29
S C È N E I I.
ROSALIE, DORVAL.
D o R V A Ij , un peu ému.
Permettez, inacieiiioiselle , qu'avant mon
départ ( à ces mois , Rosalie paroit éloimée ) ,
j'obcisse à un ami , et que je cherche à lui rendre,
auprès de vous , un service qu'il croii important.
Personne ne s'intcresse plus que moi à votre bon-
heur et au sien , vous le savez. Souffrez donc
que je vous demande en quoi Clairville a pu vous
dt'ph.ire , et comment il a mérité la froideur avec
laquelle il dit qu'il est traité.
R o s A li I E.
C'est que je ne l'aime plus.
DORVAL.
Vous ne l'aimez-plas !
ROSALIE.
]Von,Dorval.
DORVAL.
Et qu'a-t-il fait pour s'attirer celte horrible dis-
grâce ?
ROSALIE.
Rien. Jel'aitnois ; j'ai cessé: j'étois légère appa-
remment, sans m'en douter.
DORVAL.
Avez-vous oublié que Clairville est l'amant que
votre coeur a préféré ? . . . . vSongcz-vous qu'il traî-
ncroit des jours bien malheureux , si l'espérance
de recouvrer votre tendresse lui étoit ôlée ? . . . .
50 J. E JfJLS J(ATtRtL,
Mademoiselle , cro^'ez.-vous qu'il soil permis à une
honncle femme , de se jouer du bonheur d'un hon-
i:c'lc homme ?
ROSALIE.
Je sais, là-dessus , tout ce qu'on peut me dire. Je
. m'accable sans cesse de reproches ; je suis désolée^
I iej^oudr^is_et]XjTiortej
D O R V A L.
Vous n'êtes point injuste.
ROSALIE.
Je ne sais plus cequeje suis j jenejiijestime^liis.
D O R V A L.
* I\îais pourquoi n'aimez-vous plus Clairville? Il
\y a des raisons à tout.
ROSALIE.
j C'est quiej^en ai lîiejan autre.
D o R V A L.
Rosalie ! Elle ! ( a^'ec un étonnement mêlé de
reproches.)
ROSALIE.
Oui , Dorval Clairville sera bien vengé !
D o R V A L.
Resalie si par malheur il étoit arrive.... (jue
votre cœur surpris .... fût entraîné par un pen-
^ chaut dont voire raison vous fît un crime....
J'ai connu cet état cruel !...Que je vous plaindrois!
R o s A L I E.
Plaignez-moi donc.
'( Dorval 7ie lui répond i]ue par le geste de com-
misération. )
A c r E I I. 3r
R O s A L I E.
J'aimoîs Clairville; je n'imaginois pns que je
pusse en aimer un autre , lorsque je rencontrai
recueil de ma constance et de notre bonheur. . . .
Les traits , l'esprit , le regard , le son de la voix ;
tout , dans cet objet doux et terrible, sembloit ré-
pondre à je ne sais quelle image que la nature
avoit gravée dans mon cœur. Je le vis; je crus y
reconnoitre la vérité de toutes ces chimères do
perfection que je ni'étois faites } et d'abord il eut
ma confiance.... Si j'avois pu concevoir que jo
nianquoisà Clairvil'e ! . . , iNIais hélas ! je n'enavois
pas eu le premier soupçon , que j'étois toute ac-
coutumée à aimer son rival. ... Et comment ne
l'aurois-je pas aimé ? . . . . Ce qa'il disoit , je le
pensois toujours. Il ne manquoit jamais de blâmer
ce qui devoit ine déplaire ; je louois quelquefois
d'avance ce qu'il alloit approuver. S'il exprimoit y'
un sentiment , je croyois qu'il avoit deviné le'
mien. . . . Que vous dirai-je enfin ? Je me vojois
à-peine dans les autres ; (elle ajoute, en baissant les
yeux et la voix ) et |e me rctrojims iflns cesse
en lui.
n o R V A L.
Et ce mortel heureus , connoît-il son bonheur ?
ROSALIE.
Si c'est un bonheur, il doit le connoître.
D O R v A L.
Si vous aimez , ou vous aime sans-doute ?
53 I^ E r I I, 5 N A T t i; E L ,
R 0 S A L I Ji.
Dorval , vous le savez.
D o R V A L , 'Diveynenl.
Oui, Je le sais; et mon cœur lèsent. .. . Qu'ai-je
entendu?. . . . Qu'ai-je dit ? . .. qui iiie sauvera
de moi-même ? . . . .
( Doiyaî et Rosalie se regardent un moment en
silence. Rosalie pleure amèrement. On annonce
Clairyiile. J
SYLVESTRE, 6f DorvoL
Monsieur Clairville demande à vous parler.
D o n V A L , à Rosalie.
Rosalie ..... INÎais on vient .... Y pensez-
vous .... C'est Clairville ; c'est mon ami , c'est
voire amant.
n o s A li I E.
Adieu , Dorval. (Elle lui tend une main ; Don'aî
7a prend , cl laisse tomber tristentent sa bouche
sur cette main ; cl Rosalie ajoute ) : Adieu. Quel
mot I
SCÈNE I I î.
DORVAL, seul.
D A N s sa douleur , qu'elle m'a paru belle I Que
ses charmes étoient louchans ! J'aurois donné ma
vie pour recueillir une des larmes qui couloient
<le ses yeux.... (( Dorval , vous le savez »... Ces
mots retentissent encore dans le fond de mon
A C T K I I. o:i
cœur .... Ils ne sorliront pas si-loi ac ma nio-
nioire ....
S C È N E I V.
D 0 R V A L , C L A I R V I L L E.
CLAIRVILLE,
ExeusEZ mon impatience. Eh bien î Dorval...!
( Don-ol est troublé. Il tâche de se remettre ,
mais il y réussit triai. Clairville , qui cher cite à
lire sur son visage , s'enapperçoil , se méprer^d,
et dit :
Vous êtes troublé ! vous ne me parlez point î vos
yeus se remplissent de larmes ! je vous entends j
je sais perdu !
( Clairville , en achevant ces mots , se jette dans
le sein de son aini. f l r reste un moment en si^
lence. Dorval verse quelques larmes sur lui ; et
Clairville dit, sans se déplacer, d'une voix
basse et sanglotfante .*
Qu'a-t-elle dit? Quel est mon crime ? Ami , de
grâce , achevez-moi.
D O R V A L.
Que je l'achève î
CLAIRVIIiLE.
Elle m'enfonce un poignard dans le sein ! et
vous , le seul liomme qui pîit l'arracher peut - être,
vous vous éloignez I vous m'abandonnez à mon
54 I' E F 1 I< s NATUREL,
désespoir !.... Trahi par ina maîtresse , abandonné
de mon ami , (jue vais-je devenir ! Dorval , vous
ne me dites rien ?
DORVAL.
Que vous dirai-je ? ... Je crains de parler.
CLAIRVÏLLE.
Je crains bien plus de vous entendre ; parlez
pourtant , je changerai du-moins de supplice....
Votre silence me semble en ce moment le plus cruel
de tous.
DORVAL, en hésitant.
Rosalie ....
cLAiRViLiiKjCn hésitant.
Rosalie ....
DORVAL.
Vous me l'aviez bien dit . . . , ne me paroît plus
avoir cet empressement qui vous promettoit un
bonheur si prochain.
CLAIRVILLE.
Elle a changé ! . . . . Que me reproche- t-elle ?
DORVAL.
Elle n'a pas changé , si vous voulez .... Elle
ne vous reproche rien .... mais son père.
CLAIRVILLE.
Son père a-t-il repris son consentement ?
D O R VAL.
Non; mais elle allend son retour Elle
craint.... Vous savez mieux que moi , qu'une fille
bien née craint toujours.
A C T E I I. j3
CLAIRVILLE.
Il n'y a plus de crainte h avoir, "^l'ous les obs-
lacles sont levés. C'éloit sa mère qui s'opposoita
nos vœux , elle n'est plus; et son père n'arrive que
pour ni'unir à sa fille , se fixer parmi nous , et finir
ses jours tranquillement dans sa patrie , au sein
de sa famille , au milieu de ses amis. Si j'en juge
par ses lettres , ce respeclable vieillard ne sera
guère n)oins affligé que moi. Songez , Dorval ,
que rien n'a pu l'arrêter; qu'il a vendu ses habi-
tations , qu'il s'est embarqué avec toute sa for-
lune , à l'âge .... de quatre-vingts ans , je crois ,
sur des mers couvertes de vaisseaux ennemis.
DORVAL.
Clairville, il fait l'attendre. Il faut tout espérer
des bontés du père, de fhonnéteté de la fille, de
votre amour et de mon amitié. Le ciel ne permet-
tra pas que des êtres qu'il semble avoir formés pour
servir de consolation et d'encouragement à la vertu,
soient tous malheureux sans l'avoir mérité.
CLAIRVILLE.
Vous voulez donc que je vive ?
D O R V A L.
Si je le veux!.... Si Clairville pouvoît lire au
fond de moname!.... INIais j'ai satisfait à ce que
vous exigiez.
CLAIRVILLE.
C'est à regret que je vous entends. Allez, mon
ami. Puisque vous m'abandonnez dans la triste si-
56 L t FILS JN A T U n E T. ,
tualiou où je suis , je peux tout croire des niolirs
qui vous rappellent. Il ne ine reste plus qu'à vous
demander un moment. Masœur, allarmée de quel-
ques bruits fâcheux qui se sont répandus ici sur la
fortune de Rosalie et sur le retour de son père , est
sortie malgré elle. Je lui ai promis <jue vous ne par-
tiriez, point qu'elle ne fut rentrée. Vous ne me re-
fuserez pas de l'attendre.
D o n V A T..
Y a-t-il quelque chose que Constance ne puisse
obtenir de moi 7
c L A I r. v 1 L L E.
Constance, hélas ! j'ai pensé quelquefois
Mais renvoyons ces idées à des temps plus heu-
reux. Je sais où elle est , et je vais hâter son retour.
SCÈNE V.
v/DORVAL, seul
Suis-JE assez malheureux!.... J'inspire une
passion secrète à la sœur de mon ami J'en
prends une insensée pour sa maîtresse ; elle , pour
moi. .. . Que fais-je encore dans une maison que je
remplis de désordre! Où est l'honnêteté ! Y en a-t-
il dans ma conduite! {Il appelle comme un
forcené ): Charles, Charles... On ne vient point...
Tout m'abandoiino.... ( Il se renverse dans un
fauteuil. Il s'abime dans la rêverie. Il jette ces
mots par intervalles ). ... 'E.ncorej si c'étoient là
A c T E I r. 57
les premiers malheureux que je fais!. ... Mais non;
je traîne par-toul l'iufortune. . . . Tristes mortels ,
misérables jouets des cvèneniens. .. . sojez Bien
fiers de votre bonheur, de votre vertu î. . . . Je viens
ici, fy porte une ame pure. . . . oui , car elle l'est
encore. . . . J j trouve trois êtres favorisés du ciel ,
une fenmie vertueuse et tranquille , un amant pas-
sionné et payé de retour, une jeune amante rai-
sonnable et sensible... La femme vertueuse a perdu
sa tranquillité. Elle nourrit dans son cœur une pas-
sion qui la tourmente. L'amant est désespéré. Sa
maîtresse devient inconstante , et n'en est que plus
malheureuse. . . . Quel plus grand mal eût fait un
scélérat! O toi qui conduis tout, qui m'as^
conduit ici , te chargeras-tu de te justifier ?. . . . Je
ne sais où j'en suis. ( Il crie encore ) : Charles ,
Charles.
SCÈNE V L
D OR VAL, CHARLES, SYLVESTRE.
CHARLES.
Monsieur , les chevaux sont mis. Tout est
prêt. ( Cela dit, il sort ).
SYLVESTRE entre.
Madame vient de rentrer. Elle va descendre.
D o R v A L.
Constance ?
SYLVESTRE.
Oui, monsieur. ( Cela dit, ilsort')^,
53 L K FILS NATUREL ,
CHARLts l'entre, et dit à Dors'al , (/ui , i'nfr
sombre et les bras croises , l'écoute et le
regarde.
( En cherchant dans ses poches ). Monsieur...
vous me troublez aussi , avec vos impatiences. ....
Non , il semble que le bon sens se soit enfui de celte
maison.... Dieu veuille que nous le rattrapions
en route 1 .... Je ne pensois plus que j'avois une
lettre; cl maintenant que ]y pense , je ne la trouve
plus. ( A force de cliercher, il trouve la lettre , et
la donne à Dorval ).
D O R V A L.
Et donne donc. ( Charles sort).
SCÈNE VII.
D G R y A L , seid. ( Il lit ).
(( La honte et le remords me poursuivent. ...»
» Dorval, vous connoissez les loixde rinnocencc.
» Suis-je criminelle ?.. .. Sauvez-moi !... Hclas!
») en est-il temps encore?. . .. Que je plains mon
» père!.... mon père!.... El Ciairviile, je don-
» ncrois ma vie pour lui.... Adieu, Dorval j je
» donnerois pour vous mille vies. . . . Adieu î. . . . ^
» vous vous éloignez, et je vais mourir de dou-
n leur ».
( Après avoir lu d'une ifoix entrecoupée, et dans
vn trouble extrême , il se jette dans un fauteuil.
Il gnrde un moment le silence. Tournant e/j-
suiie des yeux égarés et distraits sur la lettre ,
A C T E T r. 59
(ju*il tient d'une main tremblante ^ il en relit
quelques mots , et dit ) :
« La honte et le remords me poursuivent ».
C'est à moi (le rougir, d'être déchiré.... « Vous
n connoissez les lois de l'innocence?.... Je les
connus autrefois. ... « Suis-je criminelle »? Non ,
c'est moi <{ui le suis. ... « Vous vous éloignez , et
)) je vais mourir».... O ciel! je succombe !... .
( en se levant). . . . Arrachons-nous d'ici. ... Je
%eux. ... je ne puis.... ma raison se trouble.... ■
Dans quelles ténèbres suis-je tombé?. . .. O Ro-
salie! ô vertu! ô tourment!
( Après un moment de silence, il se lève , mais
avec peine. Il s'approche lentement d'une ta-
ble. Il écrit quelques lignes pénibles ; mais tout
au travers de son écriture , arrive Charles, en
criant ).
SCÈNE VIII.
PORVAL, CHARLES.
D o R V A L.
Monsieur, au secours. On assassine
Clairville. . . .
( Dorvnl quitte la fable oii il écrit , laisse sa let-
tre à moitié , se jette sur son épée , qu'il trouve
sur un fauteuil , et 7wle au secours de son ami.
Dans ces mouvcinens , Constance survient, et
demeure fort surprise de se voir laisser sculç
parle maître et par le valet.
J^O■ LE FILS NATUREL,
SCÈNE IX.
CONSTANCE, seule.
Que veut dire cotte fuite ?... . Il a dû m'at~
tendre. J'arrive , il disparoîl.... Dorval , vous nie
connoisscz mal. . . . J'en peux guérir. . . . ( £Ile ap-
proclie de la table , et apperçoit la lettre à demi
écrite ). Une lettre! {Elle prend la lettre et la
lit, ) « Je vous aime , et je fuis. . . . hélas ! beaucoup
» trop tard. ... je suis l'anii de Clairville. . . . Les
» devoirs de l'ainilié , les lois sacrées de l'hospila-
)) lité »?....
Ciel! quel est mon bonheur !.... Il m'aime....
Dorval, vous m'aimez. . . . ( Elle se promène^ agi-
tée ). . . . Non , vous ne partirez, point. . . Yos crain-
tes sont frivoles. . . . votre délicatesse est vaine. . . .
Vous avez ma tendresse. . . . Vous ne connoissez ni
Constance , ni votre ami. . . . Non , vous ne les con-
noissez pas. . . . Mais peut-être qu'il s'éloigne, qu'il
fuit au moment où je parle. ( Elle sort de lasccnc
avec ijuelque précipitation.
FIN DU SECOND ACTE,
A C T E I I r. 4'
ACTE III.
f "
SCÈNE PREMIÈRE.
DORVAL, CLAIRVILLE.
{Ih rentre7it , le chapeau sur la teie. Dotv al remet
le iicn avec son épée sur lejauteidl).
CLAIKVIIjLE.
t^ovEZ assuré que ce que j'ai fait , tout autre
leùt fait à rua place.
DORVAL.
Je le crois. IVTais je connois Clairville ] il est vif.
CLAIRVILLE.
«Tctois trop affligé pour m'offenser légèrement....
Mais que pensez-vous de ces bruits qui avoicnt
appelé Constance chez son amie ?
DORVAL.
Il ne s'agit pas de cela.
CLAIRVILLE.
Pardonnez- moi. Los noms s'accordent ; on parle
d'un vaisseau pris , d'un vieillard appelé Merlan...,
^2 LE FILS NATUnEL,
D O R V A L.
De grâce , laissons pour un monienl ce vaisseau,
ce vieillard ; et venons à votre afïairc. Pounjuoi ine
taire une chose , dont tout le monde s'enlrelient à-
préscnt , et qu'il faut que j'apprenne.
CLAIBVILLE.
J'aimerois mieux qu'un autre vous la dît.
D o n v A L.
Je n'en veux croire que vous.
CLAIRVILLE.
Puisqu'absoluinent vous voulez que je parle j ii
s'agissoit de vous.
D o n V A L.
De moi ?
C L A I R V I L L E.
De vous. Ceux contre lesquels vous m'avez se-
couru, sont deux niéchans et deux lâches. L'un
s'est fait chasser de chez Constance pour des noir-
ceurs ; l'autre eut pour quelque temps des vues
sur Rosalie. Je les trouve chez cette femme que
ma sœur venoit de quitter. Us parloient de votre
départ j car tout se sait ici. Us doutoient s'il falloît
m'en féliciter ou m'en plaindre. Ils en éloient éga-
lement surpris.
D o R V A L.
Pourquoi surpris ?
c L A I R V I L L r.
C'est , disoit l'un , que ma sceur vous aime.
C L A I R V I t. T. E,
D O R V A r
C L A 1 R V I L L E,
A C T E I I r. 4^
D O R V A L.
Ce discours m'honore.
CLAIRVILtiE.
L'aulrc , que vous aimez ma maîtresse,
n 0 R V A L.
iMoi ?
Vous.
Rosalie ?
Rosalie.
D o R V A i<.
Clairviile , vous croincz. ...
CLAIR VILLE.
Je vous crois incapable d'une trahison. (Don'al
s'agite ). Jamais un sentiment bas n'entra dans
l'ame'de Dorva! , ni un soupçon injarieus dans
l'esprit de Clairviile.
0 o R V A Ix.
Clairviile , épargnez-moi.
c L A l R V l L L E.
Je vous rends justice. Aussi , tournant sur eux
des regards d'indignation et de mépiis ,( Clairviile
n^gardant Donal avec ces yeux , Doiyalne peut
les soiilenir. Il détourne la tête , et se couvre le
l'isage avec les mains ) , je leur fis entendre qu'on
portoit en sol le germe des bassesses ( Dorvnl csC
tounncnfc), dont en étcit si prompt à soupçonner
'44 T^ E FILS naturel;
auLiuij et ({ue par-tout oùj'élois, je prélendols
qu'on respeciât ma niaîlreise , rua sœur et mon
ami. . . . Vous m'approuvez , je pense.
D O R V A L.
Je ne peux vous blâmer. . . . Non. . . . mais.
c L A I n V l L L E.
Ce discours ne demeura pas sans réponse. Ils
sortent ; je sors , ils m'attaquent. . . .
B o R V V L.
El vous périssiez , si je n'étois accouru ? . . ♦
C Ij A I K V 1 L L E.
Il est certain que je vous dois la vie.
D o R V V L.
C'est-à-dire qu'un moment plus lard je dcvenois
voire assassin.
CLAIR VILLE.
Vous n'y pensez pasj vous perdiez votre aini ,
mais vous restiez toujours vous-même. Pouviez-
Vous prévenir un indiyne soupçon?
D o R V v I..
Peut-être.
C L A I n V I L L E,
Empêcher d'injurieux propos ?
D 0 R V V L.
Peut-être.
CLAIRVILLE.
Que vous êtes injuste envers vous !
D o R V A L.
Que l'innocence et la vertu sont giandes, cl quG
le vice obscur est petit devant elles !
A C T K I I I< /jj
SCÈNE II.
DORVAL, CLAIRVILLE, CONSTANCE.
CONSTArfCE.
D OH VAL.... mon frère.... dans quelles in-
quiétudes vous nous jetez!.... Vous m'en vovez
encore toute tremblante } el Rosalie en est à moitié
morte.
DORVAL et C L A I r, V 1 L L E.
Rosalie I {Doryal se contraint sub:'icment).
c L A I n V I L L E.
Xy vais ; j y cours.
c o i\ s T A iv c E , V arrêtant par le bras.
Elle est avec Justine j je l'ai vue, je la quiltc,
n'en soyez, point inquiet.
c L A I R V I L L E.
Je le suis d'elle. ... je le suis de Dorval... . il est
d'un sombre fjui ne se conçoit pas. ... au moment
où il sauve la vie à son ami !. . . . Mon ami , si vous
avez quehjues chagrins , pourquoi ne pas les ré-
pandre dans le sein d'un homme qui partage tous
vos sentiniens; qui, s'il étoil heureux, ne vivroit
que pour Dorval et pour Rosalie.
CONSTANCE, tirant une lettre de son sein, la
donne à son frère , et lui dit :
Tenez., mon frère , voilà «on secret , le mien j
elle suju apparemment de sa mélancolie.
/|5 r. E ïf 1 L s NATUREL,
(^Clairviîle prend la lettre et la lit. Dorval , qui
rccotmoit cette lettre pour celle qu'il écrivait à
Rosalie , s'écrie ) ;
DORVAL.
Juslc ciel I c'est ma lettre !
CONSTANCE.
Oui , Dorval , vous ne partez plus. Je sais tout j
tout est arrangé. . .. Quelle délicatesse vous rendoit
ennemi de notre bonheur?... . Vous nraiiuiczî ....
vous m'écriviez ! . . . . vous fujez ! . . . .
{A chacun de ces mots, Dorval s'agite et se
> tourmente ).
DORVAL.
Il le falloit j il le faut encore ; un sort crue! me
pouisuit. Madame, celle lettre.... (^bas) Ciel!
tju'allois-je dire?
CLAIRVILLE.
Qu'ai -je lu ? Mon ami , mon libérafeur va de-
venir mon frère î Quel surcroît de bonheur et de
rcoonnoissance I
<■; O N s T A ?f C H.
Aux transports de sa joie , rcconnoissoz enfin laî
vcriié de ses scnliniens , el l'injustice de votre in—
fjuiélude. M. lis quel motif ignoré peut enccrc sus-
pendre les vôtres? Dorval , si j'ai votre tendresse ,
pourquoi n'ai-je pas aussi votre confiance ?
1) o r, v A L , d'un ton triste et avec un air .ibatln.
Clairville.
A C T E l I t. /|7
C L A I R V I L L E.
Mon ami , vous élcs triste.
D O II V A L.
Il est vrai.
CONSTANCE.
Parlez, ne vous contraignez plus.... Dorval ^
prenez quelque confiance en votre ami. ( Dorval
conliniiant toujours de se taire. Constance ajoute) :
Mais je vois que ma présence vous gêne; je vous
laisse avec lui.
SCENE I I î.
DORVAL, C L A I R V I L L E.
c L A I R V I L L E.
D o i\ VAL, nous sommes seuls. . , . Auriez- vous
douié si j'approuverois l'union tie Constance avec
vous ? . . . . Pourquoi m'avoir fait un mystère de
votre penchant? J'excuse Constance, c'est une
fcumie. . . mais vous ! . . . vous ne me répondez pas.
(Dorval écoute la tête penchée, et les bras croisés],
Auriez-vous craint ({ue ma sœur , instruite des
circonstances de votre naissance. . . .
B o i\ V A L, , Sans changer de posltwe , sculcnicné
en tournant la tête vers ClairvUlc.
Clairvillc , vous in'oft'ensez. Je porte une anic
trop haute pour concevoir dépareilles craintes. Si
Constance étoit capable de ce préjugé , j'ose le
dire , elle ne seroit pas digne de moi.
/jB h E r I T, s naturel;
C L A I n V 1 I. L E.
Pardonnez , mon cher Dorvalj la tristesse opi-
niâtre où je vous vois plongé , quand tout parolt
seconder vos vœux. ...
1) o R V A L , bas , et avec amertume.
Oui , tout me réussit singulièrement,
c L A I n V I L L E.
Cette tristesse m'agite , me confond , et porle
mon esprit sur toutes sortes d idées. Un peu plus
de confiance de voire part m'en épargneroil beau-
coup de fausses. . . . Rlon ami , vous n'avez jamais
eu d'ouvcrluie avec moi. . . . Dorval ne connoît
point ces doux épanchemens. . . . son ame ren-
fermée. . . . Mais enfin, vous aurois-je compris ?
Auriez-vous appréhendé cpie , privé , par un second
mariage de Constance, de la moitié d'une fortune,
à-la-vérilé peu considérable, mais qu'on me crojoit
assurée , je ne fusse plus assez, riche pour épouser
Rosalie '}
ij 0 R V A L , tristement.
La voilà, celle Rosalie!... Clairville, songez à sou-
tenir l'impression que votre péril a dii laire sur elle.
SCÈNE I y.
EORV AL , CLAIRVILLE , ROSALIE , JUSTINE.
c L A 1 u V I 1. 1. E , se hâtant d'aller au-devant de
Rosalie.
Est-il bien vrai ([uc Rosalie ait craint de me
perdre; qu'elle ail tremblé pour ma vie? Que
A c 7 E I r r. ^^
l'instant où j'aîloîs périr me seroil cher , s'il avoit
rallumé dans son cœur une étincelle d'intérêt î
r. o s A L I E.
Il est vrai que votre imprudence m'a fait frémir.
C L A I R V I I. L E.
Que je suis fortune ! ( // veut baiser la main de
Rosalie , qui la relire ).
ROSALIE.
Arrciez ^ monsieur. Je sens toute l'obligation
(|ue nous avons à Dorval. Mais je n'ignore pas
que , de quelque manière que se terminent ces évè-
nemcns pour un homme; les suites en sont tou-
jours fâcheuses pour une lemme,
DORVAL.
Mademoiselle , le hasard nous engage ) et fhon-
ncur a ses lois.
CLAIR VILLE.
Rosalie, je suis au désespoir de vous avoir déplu.'
jMais n'accablez pas l'amant le plus soumis et le
plus tendre. Ou si vous l'avez résolu , du-moins
u'afiligez pas davantage un ami qui seroit heureux
sans votre injustice. Dorval aime Constance. Il en
est aimé. Il partoit. Une lettre smprise a tout dé-
couvert. . .. Rosalie , dites un mot , et nous allons
tous être unis d'un lien éternel , Dorval à Cons-
tance, Clairville à Rosalie; un mot! et le ciel
reverra ce séjour avec complaisance.
ROSALIE, tombant dans un fauteuil.
Je me meurs.
Théâtre. C
5a jLEFiLs naturel;
DORVAL et CLAIRVILLE.
O ciel î elle se meurt.
( Claîrville tombe aux genoux de Rosalie ).
DORVAL appelle les dômes tû/ues.
Charles , Sj'lvestre , Justine.
JUSTINE, secourant sa maîtresse.
"Vous voj'cz , niadeMioiselle. . . Vous avez voulu
sortir. ... Je vous l'avois prédit. . . .
ROSALIE, revenant à elle et se levant , dit :
Allons , Justine.
CLAIRVILLE vcut luî donner le bras et la soutenir.
Rosalie. . . .
ROSALIE.
Laissez,- moi. . . je vous hais... Laissez -moi,
vous dis - je.
SCÈNE V.
DORVAL, CLAIRVILLE.
Ç Clairville /quitte Rosalie. Il est comme un fou. Il
r>a , il vient , il s'arrête. Il soupire de douleur ,
l de fureur. Jls'appuye les coudes sur le dos d'un
fauteuil, la tc'te sur ses mains , et les poings
dans les jeux. Le silence dure un moment.
Enfin il dit ) .•
CLAIR V. ILLE.
En est-ce assez ?. . . . Voilà donc le prix de
mes inquiétudes ! Voilà le fruit de toute ma ten-
dresse 1 Laissez-moi. Je vous hais. Ah I 'flpouss'i
ACTE III. 5r
Vaccenl inortîciilé du désespoir ; il se promène
avec agitcuion , et il repète sous d'ffcrenb^s sortes
de déclamations violentes , laissez-moi , je vous
hais. (// se Jette dans un fauteuil. Il y demeure un
moment en silence. Puis il dit , d'un ton sourd et
bas ) : Elle me liait I . . . et tju'ai-je fait pour qu'elle
me haïsse ? je l'ai trop aimée. ( Il se tait encore
un moment. Il se lè7'e , il se promène. U paroît
s'être un peu trarif/uillisé. Il dit) : Oui , je lui suis
odieux. Je le vois. Je le sens. Dorval , vous êtes i
mon ami. Faut-il se détacher d'elle... et mourir?
Parlez. Décidez de mon sort. ( Charles entre.
Clair ville se promène).
SCÈNE Y I.
DORVAL, CLAIRVILLE, CHARLES.
CHARLES f en tremblant , à Clairville qu'il voit
agité.
Monsieur....
CLAIRVILLE, Zd regardant de coté.
Eh bien ?
CHARLES.
II y a là-bas un inconnu qui demande à parler
à quelqu'un.
CLAIRVILLE, bruscjucment.
Qu'il attende.
CH ARLiiS , toujours en tremblant , et fort has.
C'est un malheureux, et il j a long-temps qu'il
attend.
52 LE riLS naturel;
ciiAiRviLLE, ai-ec impatience.
Qu'il entre.
SCÈNE VII.
DORVAL, CLAIRVILLE, JUSTINE,
SYLVESTRE, ANDRÉ, £t les autres
Domestiques de la maison , attirés par la eu-,
riosité , et diversement répandus sur la scène,
Justine arrive itn peu plus tard que les autres^
CLAIRVILLE, uH pcu brusqucmcnt.
Qui êtes -vous? Que voulez- vous?
ANDRÉ.
Monsieur , je m'appelle André. Je suis au ser-
vice d'un honnête vieillard. J'ai été le compagnon
de ses infortunes j et je venois annoncer son retour
à sa fille.
CLAIRVILLE.
A Rosalie ?
ANDRÉ.
Oui , monsieur.
•CLAIRVILLE. <
Encore des malheurs 1 Où est votre maître ?
Qu'en avez-Y0U5 fait ?
ANDRÉ.
Rassurez-vous , monsieur. Il vit.- II arrive. Je
vous instruirai de tout, si j'en ai la torcc , et si
vous avez la bonté de lu'entcndre.
CLAIRVIhLK.
Parleî,
ACTE III.
55
ANDRÉ.
Nous sommes partis , mon maUrc et moi , sur
le vaisseau l'apparent , de la rade du Fort-iojal j
le six du mois de juillet. Jamai;; mon maître n'avoit
eu plus de santé ni montré tant de joie. 1 anlôt le
visage tourné où les veftls sembloienl nous porter,
il élevoit ses mains au ciel , et lui demandoit un
prompt retour. Tantôt me regardant avec des jeux -
remplis d'espérance , il me disoit : « André , encore
» quinze jours , et je verrai mes enfans , et je les
)) embrasserai j el je serai heureux une fois du-
» inoins avant que de mourir ».
CLAiRviLLE touclïé , à Dorvol.
Vous entendez. Il m'appeloit déjà du doux nom
de fils. Eh bieol André?
ANDRÉ.
Monsieur , que vous dirai-je ? Nous avions euN
la navigation la plus heureuse. Nous louchions flusH^
côtes de la France. Echappés aux dangers de là J
mer , nous avions salué la terre par nulle cris de
joie ; et nous nous embrassions les uns les autres ,
commandans , officiers, passagers , matelots , lors-
que nous sonmies approcliés par des vaisseaux qui
nous crient, la paix , la paix , abordés a la fa- ^
veur de ces cris perfides , et faits prisonniers.
r> o R V A L et CLAIRVILLE, en marquant
leur surprise et leur douleur , chacun par l'ac^
tion qui convient à son caractère.
Prisonniers !
54 ï- E FILS W A T U R E t ,
A M D R É.
Que devint alors mon maître î Des larmes cou-
loient de ses yeux. Il poussoit de profonds sou-
pirs. Il loumoit ses regards , il élendoit ses bri:s ,
son aiiie senibloit s'élancer vers les rivages d'où
nous nous éloignions. Mais à-peine les eûmes-nous
perdus de vue , que ses yeux se séchèrent , son
cœur se serra , sa vue s'attacha sur les eaux; il
lomba dans une douleur sombre et morne qui nie
\ fit trembler pour sa vie. Je lui présentai plusieurs
^ fois du pain et de Teau, qu'il repoussa. yAndrés'ar-
"-^^rcte iciun momenl pour pleurer). Cependant nous
arrivons dans le port ennemi.... Dispensez-moi
Je vous dire le reste.... Non , je ne pourrai jamais.
CLAIRVILLB.
André , continuez.
ANDRÉ.
On me dépouille. On charge mon maître de
liens. Ce fut alors que je ne pus retenir mes cris.
Je l'appelai plusieurs fois: <( l\Ion maître, mon
)) cher raaîlre n. II m'entendit , me regarda , laissa
tomber ses bras tristement , se retourna , et suivit ,
sans parler , ceux qui l'environnoient. . . . Cependant
on me jette , à moitié nud , dans le lieu le plus pro-
fond d'un bâtiment, péle-méle avec une foule de
malheureux abandonnés impitoyablement , dans la
ange , aux extrémités terribles de la faim , de la
^ soif et des maladies. Et pour vous peindre en un
i, mot toute l'horreur du lieu , je vous dirai qu'ea
A C T E I I I. 55
un instant j'y entendis tous les accens de la dou-
leur, toutes les voix du désespoir, et que de
quelque côté que je regardasse , je voyois mourir.
CLAIRVILLE.
Voilà donc ces peuples dont ou nous vante la
sagesse , qu'on nous propose sans cesse pour mo-
dèles I C'est ainsi qu'ils traitent les hommes !
D o I\ V A L.
Combien l'esprit de cette nation généreuse a
changé I
ANDRÉ.
Il y avoit trois jours que j'étois confondu dans
,cet amas de morts et de niourans , tous Français,
tous victimes de la traliison , lorsque j'en fus tiré.
On me couvrit de lambeaux déchirés , et l'on me
conduisit avec quelques-uns de mes malheureux
compagnons, dans la ville , à travers des rues plei-
nes d'une populace effrénée, qui nous accabloil d'im-
précations et d'injures , tandis qu'un monde tout-
à-fail différent , que le tumulte avoit attiré aux fenê-
tres , faisoil pleuvoir sur nous l'argent et les secours.
D O R V A L.
Quel mélange incrojable d'hunianilc , de bien-
faisance et de barbarie !
ANDRÉ.
Je ne savois si l'ou nous conduisoit à la liberté ,
çu si l'on nous conduisoit au supplice.
CLAIRVILLE.
El votre maître , André ?
5y LE r t L s IV A T fî R E T, ,
A IV D h E.
J'allois à luij c'éloit le premier des bons offices
tl'un ancien correspondant qu'il avoit informé de
noire malheur. J'arrivai à une des prisons de la
ville. On ouviit les portes d'un cachot obscur où
je descendis. Il y avoit dcj.i quelque temps que
j'ctois immobile dans ces ténèbres , lorsque je fus
frappé d'une voix mourante qui se faisoit entendre ,
et qui disoit en s'éteignant : a André , est-ce loi ?
)) 1! y a long -temps (^ue je t'attends ». Je courus
;i l'endroit d'où venoit celte voix j et je rencontrai
'.] des bras nuds qui cherchoient dans l'obscurité. Je
\\: Jes saisis. Je les baisai. Je les baignai de larmes.
. C'étoient ceux de mon maître. ( Une petite pause ).
Il éloit nud. Il étoit étendu sur la terre humide. . .
«( Les malheureux qui sont ici , me dit-il à voix
' » basse , ont abusé de mon âge et de ma foiblesse ,
» pour m'arracher le pain , et pour m'ôter ma
>) paille ».
C ( Ici les Domestiques poussent un cri de douleur.
Clairi>tlle ne peut plus contenir la sienne. Dor-
valj'ait signe à André de s'arrêter un moment.
V André s'arrête. Puis il continue, en sanglotant).
Cependant je me dépouille de mes lambeaux,
et je les étends sous mon maître , qui bénissoit
d'une voix expirante la bonté du ciel. . . .
D o R V A L, bas, à part, et avec amertume.
à Qui le faisoit mourir dans le fond d'un cachot ,
sur les haillons de son valet !
1 C T E î [ ]< èf
A n D n É.
Je nie souvins alors des aumÔBCS (jiic j'avois
reçues. J'appelai du secours , et je ranimai mon
vieux et respectable maître. Lorsc[iMi eut un peu
repris de ses forces , « André , me dit-il , aie bon
» courage ; tu sortiras d'ici. Pour moi, je sens , à
» ma i'oiblesse , ([u'il faut cjue j'y meure ». Alors J6 \
sentis ses bras se passer autour de mon cou , son ^
visage s'approchier du mien , et ses pleurs couler ;
sur mes joues. « Mon ami , me dit-il , ( et ce fut
» ainsi qu'il m'appela souvent) tu vas recevoir
» mes derniers soupirs; tu porteras mes dernières
)) paroles à mes enfiins, Hclas I c'étoit de moi
» qu'ils dévoient les entendre » !
Cl. MK \ i V. -L é , regardant Dur val t et pleurant. v
Ses ecfans I
ANDRÉ.
Il m'avoit dit^ pendant la traversée", qu'il étoît ":
né français ; qu'il ne s'appeloit point Mérian ; qu'eo j
s'éloignant de sa patrie , il âvoit quitté son nom de
famille , pour des raisons que je saurois un jour.
Hélas ! il ne crojoit pas ce jour si prochain ! Il
soupiroit , et j'en allois apprendre davantage , lors-
que nous entendîmes notre cachot s'ouvrir. On
nous appela 5 c'étoit cet ancien correspondant qui
nous avoit réunis , et qui venoit nous délivrer.
(^)uelle fut sa douleur ! lorsqu'il jeta ses regards sur /',•
un vieillard qui ne lui paroissoit plus qu'un cadavre
palpitant. Des larmes tombèrent de ses jeux ; il se
dépouilla ; il le couvrit de ses vcteniens , et nous
58 tiE FILS NATURF. t,
allâmes nous établir chez, cet hôte , etj recevoir
toutes les marques possibles d'humanité. Ou eut
dit que cette honnéle famille rougissoit en secret
de la cruauté et de l'injubtice de sa nation.
,. D o R V V L.
..jcv*^ Rien n'humilie donc autant (jue rinj.istice î
A w D i\ t , s' fssuyant les j-eux ,el reprenant un
air tranquille.
Bieulôt mon maître reprit de la santé et des
forces. On lui offrit des secours ; et je présume
qu'il en accepta; car au sortir de la prison , nous
n'avions pas de quoi avoir un morceau de pain.
Tout s'arrangea pour notre retour ; et nous
étions prêts à partir, lorsque mon maître me tirant
à l'écart (non, je ne l'oublierai de ma vie ! ) me
dit: « André , n'as-tu plus rien à faire ici »? Non ,
monsieur, lui répondis-je. . . . «Et. nos compa-
^ - « triotes que nous avons laissés dans la misère d'où
» la bonté du ciel nous a tirés , lu ny penses donc
» plus? Tiens, mon enfant j valeur dire adieu».
y y courus. Hélas! de tant de misérables , il n'en
restoit qu'un petit nombre , si exténués , si proches
de le^ir fin , que la plupart n'avoient pas la force de
tendre la main pour recevoir.
Voilà , moïi«i«4ir , tout le détail de notre mal-
heureux vojage.
( On garde ici un assez long silence, après lequel
André dit ce qui suit. Cependant Dorval , rê-
veur , se promène vers le fond du salon.
J'ai laissé mon maître à Paris pour y prendre un
A C T E J l I. Hç
peu de repos. Il s'ttoil fait une grande joie d'y re-
trouver un ami. ( Ici Dorval se retourne du côté
d'André , et lui donne attention ).
Mais cet ami est absent depuis plusieurs mois;
et mon maître comploit me suivre de près.
( Dorval continue de se promener en rc'vant).
CLAIRVILLE.
Avez-vous vu Rosalie ?
A W D R É.
Non , monsieur. Je ne lui apporte que de la dou-
leur , et je n'ai pas osé pa roître devant elle.
CLAinVlLLE.
André , allez vous reposer. Sylvestre , je vous
le recommande.... Qu'il ne lui man(jue rien.
( Tous les domestiques s'emparent d'André et
l'emmènent. )
SCÈNE VIII.
DORVAL, CLAIR VILL^E.
I Après un silence , pendant lequelDorval est resté
ivvnobile t la tête baissée, l'air pensif et les
bras croisés ( c'est assez son attitude ordi-
naire) , et Clairville s'est promené avec agi-
tation , Clairville dit ■• )
CLAIRVILLE.
Eh bien ! mon ami , ce jour n'est-il pas fatal pour
la probité ? cl croyez - vous qu'à l'heure que je
6(3 I, E F I I, s N A -l" U R E t ^
VOUS parle, il y aituti seulhonnéte-hoiniuelieureui
Sur la terre ?
D O R V A L.
__. Vous voulez, dire un seul méchant ; mais ,
Clairville, laissons la morale; on en raisonne mal ,
quand on croit avoir à se plaindre du ciel ....
Quels sont maintenant vos desseins ?
CLAIRVILLE.
"Vous voyez toulp l'ciendue de n)on mallieur :
j'ai perdu le cœur de Rosalie, llélas ! c'est le seul
-rr bien que je regrette^
Je n'ose soupçonner que la médiocrité de ma
fortune soil la raison secrète de son inconstance;
mais si cela est , à quelle distance n'esl-elle pas de
\ moi , à-présent qu'elle est réduite elle-même à une
fortune assez bornée ? S'exposera-t-elle , pour un
homme qu'elle n'ainieplus , à toutes les suites d'un
étal prcsqu'indigent? Moi-inéine ,irai-je l'en sol-
liciter ? Le puis-je ? le dois -je? Son père va deve-
nir pour elle un surcroit onéreux. Il est inceitain
qu'il veuille m'accorder sa fille. Il est presqu'évi-
dent qu'en l'acceptant , j'achèverois de la ruiner.
Voyez et décidez.
D o R V A L.
Cet André a jcte le trouble dans mon anie. Si
vous saviez les idées qui n)e sont venues pendant
son récit. ... Ce vieillard .... ses discours ....
son caractère .... ce changement de nom .... Mîjij
ACTBIIT. 6{
|;»issez-rnol dissiper un soupçon qui m'obsède , e^
pensera votre aflaire.
C II A I n V I L li E.
Songez , Dorval , que le sort de Clairville est
entre vos mains.
SCÈNE IX.
D O R V A L , seul.
. Quel jour d'amertume et de trouble I Quelle
variété de tourmens ! Il semble que d'épaisses té-
nèbres se forment autour de moi , et couvrent ce
cœur accablé sous n»ille senlimens douloureux !...,
O ciel ! ne m'accorderas-tu pas un moment de
repos ! .... Le mensonge , la dissimulation me
sont en horreur j et dans un instant , j'en impose à
mon ami , à sa sœur , à Piosalie . . . Que doit-elle
penser de moi ? Que deciderai-je de son
amant ?.... Quel parti prendre avec Constance ?...
Dorval, cesseras-tu, continueras-tu d'être homme
de bien ?.. Un évènemeuL imprévu a ruiné Ro-
salie ] elle est indigente , je suis riche ; je Taime ,
j'en suis aimé: Clairville ne peut l'obtenir
Sortez de mon esprit , éloignez-vous de mon cœur ,
illusions honteuses ! Je peux être le plus malheu-
reux des hommes , mais je ne me rendrai pas le plus
vil ... . Vertu ! douce et cruelle idée ! chers et
\ barbares devoirs ! amitié qui m'enchaîne et me
déchire , vous S2rez obélc 1 O vertu I qu'es-tu , si
62 LE FILS î! A T Ù R E I. ,
tu n'exiges aucun sacrifice ? Aniilic , tu n'es qu'un
vain nom , si tu n'imposes aucune loi ... . Clair-
ville épousera donc Kosalie ( // tombe presque
sans scnlinient dans un fauteuil ; il se relève en-
suite , et il dit ) : ISon , je n'enlèverai point à mon
ami sa maîtresse ; je ne Mie dégraderai point jus-
ques-Ià , mon cœur m'en répond. Malheur à celui
qui n'écoule poinl la voix de son cœur ! . . . . INIais
— Clairville n'a poinlde fortune j Rosalie n'en a plus...
- > il faut écarter ces obstacles. Je le puis j je le veux.
Ya-t-il (jiiel(pje peine , dont un acte généreux ne
console ? Ah ! je commence à respirer ! . . .
Si je n'épouse point Rosalie , qu'ai-je besoin de
fortune ? Quel plus digne usage que d'en disposer
enfaveur de deux êtres qui me sont chers? Hélas!
à bien juger , ce sacrifice si peu commun n'est
rien . . •• Clairville me devra son bonheur ! Rosalie
me devra son bonheur ! le père de Rosalie me de-
vra son bonheur ! . . . . Et Constance ? . . . . elle
entendra de moi la vérité j elle me connoîlra ; elle
tremblera pour la femme qui oseroit s'attacher h
ma destinée.... En rendant le calme à fout ce qui
I m'environne , je trouverai sans-doute un repos qui
I me fuit? . . . ( Il soupire ) . . . Dorval , pourquoi
j soulfres-tu donc ? pourcjuoi suis-fe déchire ? O
vertu ! n'ai-je point encore assez fait pour toi !
Mais Rosalie ne voudra point accepter dfenioi
sa fortune. Elle connoît trop le prix de celte grâce ,
pour l'accorder à un homme qu'elle doit haïr, me-
A C T E I I f. f.5
priser .... I! faudra donc la tromper ! ... Et si je
m y résous , coninient y réussir ? Prévenir l'arrivée
de son père ? . . . . faire répandre , par les papiers
publics, fpie le vaisseau qui portoit sa fortune élcit
assuré? ... lui envoyer par un inconnu la valeur
de ce qu'elle a perdu ? . . .Pourquoi non ? . . . Le
moyen est naturel j il me plaît j il ne faut qu'un
peu de célérité. {Il appelle Charles) : Charles. (//
se met à une table ,\ et il écrit. )
r
SCENE. X.
DORVAL CHARLES.
D 0 R V A i,, lui donne xm billet , et dit i
A Paris , chez mou banquier.
FIN DU TROISIKME ACTE.
LE fJLS NATUREL,
ACTE IV.
SCÈNE PREMIÈRE.
ROSALIE, JUSTINE.
JUSTINE.
.lliH bien ! mndcinoiselle , vous avez, voulu voir
André ; vous l'avez vu. Monsieur votre pcro ar-
rive ; mais vous voilà sans fortune.
ROSALIE, un mouchoir àla main.
Que.puis-je contre le sort ? Mon père survit.
Si la perte de sa fortune n'a pas altéré sa santé, le
reste n'est rien.
JUSTINE.
Comment , le reste n'est rien ?
ROSALIE.
Non, Justine; je connoîtrai l'indigence ; il y a
de plus grands maux.
JUSTINE.
Ne vous y trompez pas , mademoiselle ; il n'y
en a point qui lasse plus vite.
ROSALIE.
\ Avec des richesses, serois - je moins à plain-
\^ drc ? . . . , C'est dans une ame innocente et tran-
A C T E I V. 65
tfal'.ic que le bonheur habite; et cette ame, Justine,
je l'avois.
JUSTINE.
El Clairvillc j- régnoit.
R o s A L 1 %^ assise et pleurant,
Amanl qui m'clois aloi'S si cher ! Ciahville que
j'estime et que je désespère ! ô loi à qui un biea
moins tlijjne a ravi toute ma tendresse , le voilà
bien vengé 1 Jepleure; et l'on se rit de mes lariues.
Jusline , que penses-tu de ce ûorval ?.. . . Le
voilà donc-, cet ami si tendre , cet homme si vrai,
te mortel si vertueux 1 II n'est , comme les autres ,
qu'un mcciiant qui se joue de ce qu'il j a de plus
sacré , l'amour , l'amitié , la vertu , la vérité ! . . . .
Que je plains Constance ! il m'a trompée; il peut
bien la tronspcr aussi . . . . ( En se levant. ) Mais
j'onlcnds (juelqu'un. . . . Justine , si c'éloit lui.
JUSTINE.
Mademoiselle, ce n'est personne.
ROSALIE se rassied , et dit'.
Qu'ils sont médians , ces honmies ! et que nous
sommes simples ! . . . Vois , Justine , comme dans
leur cœur la vérité est à café du parjure; comme
l'élévation y touche à là bassesse ! ... Ce Dorval
qui expose sa vie pour son ami , c est le même qui
!% trompe, «^ui trompe sa sœur, qui se prend pour
liioi de tendresse. Mais pourquoi lui reprocher de
la tendresse ? c'est mon crime ; le sien est une
fausseté qui n'eut jamais d'exemple.
G6 LE FILS JfATUREL;
SCÈNE II.
ROSALIE, CONSTANCE.
ROSALIE, allant aii-d€</ant de Constance.
Ah! madame , en quel état vous me surprenez !
CONSTANCE.
Je viens partager votre peine.
ROSALIE.
Puissiez-vous toujours être heureuse î
«ONSTANCE s'assied, fait asseoir Rosalie à
côté d'elle , et lui prend les deux mains.
Rosalie, je ne demande que la liberté de ni'afïli-
ger avec vous. J'ai long-temps éprouvé l'incertitude
des choses de la vie ; et vous savez si je vous
aime.
ROSALIE.
Tout a changé , tout s'est détruit en un moment.
j CONSTANCE.
Constance vous reste, ... et Clairville.
ROSALIE.
Je ne peux m'élnigner trop tôt d'un séjour , où
ma douleur est importune.
CONSTANCE.
Mon enfant , prenez garde ', le malheur vous
rend injuste et cruelle ; mais ce n'est point à vous
que j'en dois faire le reproche. Dans le sein du
^çnheur, j'oubliai de vous préparer aux revers.
A C T E I V. 6y
îleurcuse , j'ai perdu de vue les malheureux. J'ea
suis bien punie ; c'est vous qui m'en rapprochez...
Mais votre père ?
n o s A L I E.
Je lui ai déjà coûté bien des larmes ! . . . . Ma-
dame , vous serez mère un jour Que je vous
plains ! . . .
c O N s T A K c E. '
Rosalie , rappelez - vous la volonté de votre
tante ; ses dernières paroles me confioient voire
bonheur. . . . INIais ne parlons point de mes droits ;
c'est une marque d'estime que j'attends : jugez
combien un refus pourroit m'offenser ! . . . Rosalie ,
ne détachez point votre sort du mien. Vous con-
rioissez Dorval. Il vous aime. Je lui demanderai
Rosalie. Je l'obtiendrai ; et ce gage sera pour moi
le premier et le plus doux de sa tendresse.
tacsahe dégage avec -invacité ses mains de celles
de Constance , se lève avec une sorte d'indi-
gnatici et dit :
Dorval I
CONSTANCE.
Vous avez toute son estime.
R O s A L 1 t.
Un étranger ! ... un inconnu ! . . . . un homme
qui n'a paru qu'un monjent parmi nous!... dont on
n'a jamais nommé les parens ! . . . dont la vertu
peuî être feinte ! . . . Madame , pardonnez. . j'ou-
}.<liois. . . . vous le connoissezbion fans doute ? . . .;
68
LE T'II, S ^■ATUREt,
CONSTAIVCE.
Ilfaul vous pardonner ; vous élcs dans la nuit ?
mais soufticz que je vous fasse luire un mjon d'es-
pérance.
, B 0 s A L I E.
J'ai espéré, j'ai clé trompée , je n'espérerai plus,
( Constance sourit iristcment. )
Hélas! si Constance eût clé seule, retirée comme
autrefois j peut-être . . . encore , n'est-ce qu'une
idée vaine c[ui nous auroil trompées toutes deux.
Notre amie devient malheureuse ', on craint de se
manquer à soi-même ; un premier mouvement de
générosité nous emporte. Mais le temps I le temps!.,.
Madame, les malheureux sont fiers, importuns,
ombrageux j on s'accoutume peu-à-peu au spec-
tacle de leur douleur^ bientôt on s'en lasse ; épar-
gnons-nous des torts réciproques. J'ai tout perdu :
sauvons du-nioins notre amitié du naufrage .... Il
me semble que je dois quelque chose à l'infortune.,.
Toujours soutenue de vos conseils , Rosalie n'a
rien fait encore dont elle puisse s'honorer à ses
propres yeux. Il est temps qu'elle apprenne ce
dont elle sera capable , instruite par Constance et
par les malheUrs. Lui envierez.-vous le seul bien
qui lui reste , celui de se copnoître elle-même î
CONSTANCE.
Rosalie , vous êtes dans l'enthousiasme ; méficz,-
vous de cet état. Le premier effet du malheur est
• de roidir imc ame^ le dernier est de la briser...
A C T E I V, <^(1
A'olis fjui craignez tout du leiii])S pour vous r! jiom-
moi , n'en ciaigncz-vous rien pour vous seule? . . .
Songez, Rosalie, que l'infortune vous rend sa-
crée. S'il m'arrivoit jamais de niantjuer de respect
au malheur , rappelez-moi , dites-moi , failes-moi
rougir pour la première fois .... Mon enfant, j'ai
vécu , j'ai soulFert 3 je crois avoir acquis le droit dé
présumer quelque chose de moi : cependant je ne
vous dcmasde que de compter autant sur mon
amitié que sur votre courage. ... Si vous vous
promettez tout de vous-même, et que vous n'at-
tendiez rien de Constance , ne serez-vous pas in-
juste?.. . Mais les idées de bienfait et dereconnois-
sance vous efl'raieraienl-elles ? . . . Rendez votre
tendresse à Jiion frère , et c'est moi qui vous devrai
tout.
ROSALIE.
Madame , voilà Dorva! .... permettez que je
m'éloigne. .. j'ajouterois si peu de chose à son
Irioniphe. ( Dorv al entre. )
CONSTANCE.
Rosalie . . . Dorval , retenez celle enfant . . . ,
Mais, elle nous échappe.
7» L K FILS N A T t" n E L ,
SCÈNE III.
CONSTANCE, DORVAL.
D O R V A r,.
IM AD A M E , laissons-lui le triste plaisir Je s'af-
fliger sanstciuoins.
COIVSTANCE.
C'est à vous à changer son sort. Dorval , le jour
de mon bonheur peut devenir le coiiiineuceiuenl
de son repos.
D o R y A L.
Madame , souffrez que je vous parle librement j
({u'en vous confiant ses plus secrètes pensées ,
Dorval s'efforce d'être digne de ce que vous faisiez
pour lui; et que du-nioins il soit plaint el regrette,
C G IV s T A K c R.
Quoi , Dorval ! mais parlez.
DORVAL.
Je vais parler. Je vous le dois , je le dois à votre
frère , je me le dois à moi-même... Vous vou-
iez le bonheur de Dorval; mais connoissez-vous
bien Dorval ?... De foibles services dont un jeune
homme bien né s'est exagéré le mérite j ses trans-
ports à l'apparence de quelques vertu*; sa sen-
sibilité pour qaeU|ues-uns de mes malheurs ; tout
a préparé et établi en vous des préjugés , que la
vérité m'ordonne de détruire. L'esprit de Clair-
ville est jeune. Constance doit porter de moi
A C T E I V. ^t
tî'aulres jugemens. (une pause. ) J'ai reçu du ciel
un cœur droit; c'est le seul avantage tju'il ait
voulu ni'accoider . . . Mais ce cœur est flétri , et
je suis , couinie vous vojez. . . sombre et niclan-
coliijue. J'ai ... de la vertu , mais elle est austère j
des mœurs , mats sauvages... une aine tendre ,
mais aigrie par de longues disgrâces. Je peux
encore verser des larmes , mais elles sont rares
et cruelles... Non , un homme de ce caractère
n'est point l'époux qui convient à Constance.
CONSTANCE.
Dorval , rassurez - vous. Lorsque mon cœut
céda aux impressions de vos vertus , je vous vis
tel que vous, vous peignez. Je reconnus le mal-
heur et ses efi'els terribles. Je vous plaignis ; et
ma tendresse commença peut-être par ce sen-
timent.
D 0 n Y A L.
Le malheur a cessé pour vous ; il s'est appe-
santi surmoi Combien je suis malheureux,
et qu'il y a de temps ! Abandonné presqu'en
naissant, entre le désert et la société , quand j'ou-
vris les jeux , afin de reconnoître les liens qui
pouvoient m'attacher aux hommes , à-peine en
retrouvois- je des débris. Il y avoit trente ans,
madame , que j'errois parmi eus, isolé , inconnu ,
négligé , sans avoir éprouvé la tendresse de per-
sonne , ni rencontré personne qui recherchât la
mienne , lorsque votre frère vint à moi. ]\Ion
^7. L r 1 I L s N A T t' R E L î
KiDC atlendoil la sienne. Ce fui dans son sein qui;
je versai un torrent de senliniens qui clicrc hoient
depuis si long-lenips à s'épancher ; et je n'iiiia-
ginois pas qu'il pût y avoir dans ma vie un
iiioinent plus doux , que celui où je nie délivrai
du long ennui d'exister seul ... Que j'ai pajé ch':r
cet instant de bonheur!... Si vous saviez...
CONSTANCE.
Vous avez été tnalheureux j niais tout a son
terme j et j'ose croire que vous touchez au
îno.ueat d'une rév(jlulion durable et fortunée.
D O R V A L.
Nous nous sommes assez éprouvés , le sort
cl moi. Il ne s'agit plus de bonh'îur. . . Je hais
; le con)merce des honiriiesj et je sens que c'est
loin de ceux nvêmes qui me sont chers , que le
repos m'attend . . . Madame , puisse le ciel vous
r.ccorder sa faveur qu'il me refuse , et rendre
Constance la plus heureuse des femmes ! ,.• ( ^ "
peic altendri. ) Je l'apprendrai peu-t-étre dans ma
retraite ', et j'en ressenlirai de la joie.
c o N s T A N c F..
Dorval , vous vous trompez. Pour cire Iran-
f quille , il faut avoir l'approbation de son cœur,
et peut-être celle des honmies. Vous n'obtien-
drez point celle-ci ', et vous n'emporterez point
la première , si vous quittez le poste qui vous est
■marqué. Vous avez reçu lestalens les plus rares;
"^ et vous en devez compte à la société. Oue cette
A C T E I V. r^S
foule d'êtres inutiles , qui s'y meuvent sans objet,
et qui renibarrassenl sans la servir , s'en éloignent
s'ils veulent. IVIais vous , j'ose vous le dire , vous ;
ne le pouvez sans crime. C'est à une femme qui*'
vous aime , à vous arrêter parmi les hommes j )
c'est à Constance à conserver à la vertu oppri-
mée , un appui ; au vice arrogant , un fléau j un
frère , à tous les gens de bien ; à tant de malheu-
reux , un père qu'ils attendent ; au genre humain »
son ami ; à mille projets honnêtes , utiles et grands ,
cet esprit libre de préjugés et celte ame forte
qu'ils exigent , et que vous avez., i . Vous , renon-
cer à la société I J'en appelle à votre cœur ; in-
terrogez-le j et il vous dira que Thoinme de bien l
est dans la société , et qu'il n'j a que le mé- ;
chant qui soit seul.
D o R V A L.
ÎSIais le mallieur me suit , et se répand sur
tout ce qui m'approche. Le ciel qui veut que
je vive dans les ennuis , veut-il aussi que j'y
plonge les autres ? On étoit heureux ici , quand
j'y vins.
CONSTANCE.
Le ciel s'obscurcit quelquefois ; et si nous "^,
sommes sous le nuage , un instant l'a formé , ce i
nuage j un instant le dissipera^ Mais, quoiqu'il
en arrive, Thomme sage reste à sa place, et y
attend la fin de ses peines.
TLtâtre. ]■)
»P4 ^ ^ FILS KATUnEL, .
D O Fx V A L.
Mais ne craindra-t-il pas de réloigncr , en
niuUipliant les objets de son attachement ? , . . .
"Constance , je ne suis point étranger à cette pente.
si générale ef si douce , qui entraîne tous les
êtres , et qui les porte à éterniser leur espèce.
J'ai senti dans mon cœur que l'univers ne seroit
jamais pour moi qu'une vaste solitude , sans une
compagne qui partageât mon bonheur et ma
peine . . . Dans mes accès de mélancolie , je l'ap-
pclois cette compagne.
CONSTANCE.
Et le ciel vous l'envoie.
D o R V A L.
Trop lard pour mon malheur ! Il a efFarou-r
ché une ame simple , qui auroit été heureuse do
ses moindres faveurs. Il l'a remplie de craintes ,
de terreurs , d'une horreur secrète... Dorval ose-
roit se charger du bonheur d'une femme ! ... il
seroit père ! ... il auroit des enfans ! . . . Des en-
fans î... quand je pense que nous sommes jetés ,
tout en naissant, dans un chaos de préjugés,
d'extravagances , de vices et de misères , l'idée
m'en fait frémir.
CONSTANCE.
Vous êtes obsédé de fantômes j et je n'en suis
pas étonnée. L'histoire de la vie est si peu con-
nue , celle de la mort est si obscure , et l'appa-
rence du mal dans l'univers est si claire.., Dorval ,
A C T E I V. yS
vos cnfans ne sont point destinés à tomber dans
le chaos que vous redoutez. Ils passeront sons
vos yeux les premières années de leur vie j et c'en
«st a sez pour vous répondre de celles qui sui-
vront. Ils apprendront de vous à penser comme
vous. Vos passions , vos goûts , vos idées passe-
ront en eux. lis tiendront de vous ces notions si
justes que vous avez de la grandeur et de la
bassesse réelles; du bonheur véritable et de la
misère apparente. Il ne dépendra que de vous ,
qu'ils ajent une conscience toute semblable à la
vôtre. Ils vous verront agir ; il m'entendront
parler quelquefois. ( En souriant avec dignité ,
elle ajoute ) : Dorval , vos filles seront honnê-
tes et décentes ; vos iils seront nobles et fiers.
Tous vos enfans seront chanuans.
DORVAL prend la main de Constance , la
presse entre les deux siennes , lui sourit
d'un air touché , et lui dit :
Si par malheur Constance se trompoit.... Si
j'avois des enfans comme j'en vois tant d'au-
tres , malheureux et méchans. Je me connois j
j'en mourrois de douleur.
CONSTANCE, d'un ton pathétique et d'un
air pénétré.
Mais auriez-vous cette crainte , si vous pen-
siez que l'effet de la vertu sur notre ame n'ester
ni moins nécessaire , ni moins puissant que celui
d© la beauté s.ur nos sens jqu'il est dans le cceur
r-G LE FILS K A T U P. r L ,
de riioninie uu goûl de l'ordre , plus ancîe»
qu'aucun sentiment réfléchi ; que c'est ce goût
qui nous rend sensibles à la honle , la honte qui
nous fait redouter le mépris au-delà nicme du
trépas } que l'iniitation nous est naturelle; et qu'il
ny a point d'exemple qui captive plus fortement
que celui de la vertu , pas même l'exemple du
vice!.. Ah ! Dorval , combien de moyens de rendre
les hommes bons !
DORVAL.
Oui, si nous savions en faire usage.... Mais je
veux qu'avec des soins assidus , secondés d'heureux
naturels , vous puissiez les garantir du vice; en se-
ront - ils beaucoup moins à plaindre ? Comment
ccarterez-vous d'eux la terreur et les préjugés qui
les attendent à l'entrée dans ce monde , et qui les
suivront jusqu'au tombeau? La folie et la misère
de l'homme m'épouvantent. Combien d'opinions
monstrueuses , dont il est tour-à-tour l'auteur et la
victime ! Ah ! Constance , qui ne trembleroit d'ciug-
nienter le nombre de ces malheureux qu'on a com-
parés à des forçats qu'on voit dans un cachot fu-?
neste ,
Pouvant se secourir , l'un sur l'autre acliarnés ,
Combattre arec les fers dont ils sont cncLainés ?
CONSTANCE.
Je connois les maux que le fanatisme a causés ,
et ceux qu'il en faut ciaindrc.... Mais s'il parois-
A C T E I V. 77
Sbit aujourdhui. . . . parmi nous. ... un monstre tel
qu'il en produit dans les temps de ténèbres , où sa
fureur et ses illusions arrosoient de sang celte
terre.... qu'on ^ît ce monstre s'avancer au plus
grand des crimes , en invoquant le secours du
ciel... . et tenant la loi de son Dieu d'une main et
de l'autre un poignard, préparer aux peuples de
longs regrets.... Crojcz, Dorval, qu'on en auroit
autant d'élonnement que d'horreur. .. . Il y a sans-
doute encore des barbares; et quand n'y en aura-
t-il plus I INIais les temps de barbarie sont passés j
le siècle s'est éclairé; la raison s'est épurée; ses
préceptes remplissent les ouvrages de la nation 3
ceux où l'on inspire aux hommes la bienveillanca
générale , sont presque les seuls qui soient lus.
Voilà les leçons dont nos théâtres retentissent, et
dont ils ne peuvent retentir trop souvent ; et le phi-
losophe dont vous m'avez rappelé les vers, doit
principalement ses succès aux sentimens d'huma-
nité qu'il a répandus dans ses poèmes , et au pou-
voir qu'ils ont sur nos âmes. Non , Dorval , un
peuple qui vient s'attendrir tous les jours sur la
vertu malheureuse , ne peut être ni méchant, ni
farouche. C'est vous-njéme, ce sont les hommes
qui vous ressemblent, f|ue la nation honore, et
que le gouvernement doit protéger plus que jamais ,
qui affranchiront vos enfans de cette chaîne terri-
ble , dont votre mélancolie vous montre leurs main»
innocentes chargées,
J^ L E » l F^ s « A f C R E r, ,
Et quel sera mon devoir el le vôtre , si-non (I«
Jcs accoutumer à n'admirer, même dans rauleur
de toutes choses , que les qualités qu'ils chériront
en nous ! Nous leur représenlerons sans cesse que
. les lois de rhumanilé sont immuables ; que rien
li'en peut dispenser : et nous verrous germer dans
leurs âmes ce sentiment de bienfaisance universelle
qui embrasse toute la nature.... Vous m'avez dit
^-cent fois qu'une ame tendre n'en visageoit point le ^
l 6_ysléme général des êtres sensibles, sans en désirer |
v-tbrtement le bonheur , sans j paiticiper ; et je ne
crains pas qu'une ame cruelle soit jamais formée
dans mon sein , et de votre sang.
D O R V A L.
Constance , une famille demande une grand©
fortune j et je ne vous cacherai pas que la mienne
vient d'être réduite à la moitié.
CONSTAINCE.
Les besoins réels ont une limite ; ceux de la fan-
taisie sont sans bornes. Quelque fortune que vous
accumuliez , Dorval , si la vertu manque à vos en-
fans , ils seront toujours pauvres.
DORVAL.
La vertu! on en parle beaucoup.
CONSTANCE.
C'est la chose dans l'univers la mieux connue et
la plus révérée. Mais , Dorval, on s'j attache plus
encore par les sacrifices qu'on lui fait , ({ue par les "
charmes qu'on lui croit 3 et malheur à celui qui ne
l r. 1 E I V. ^9
lui a pas assez, sacrifié pour la préférer à loulj ne
vivre , ne respirer que pour elle ; s'enivrer de sa
douce vapeur; et trouver la fin do ses jours dana
celle ivresse.
D o R V A L.
Quelle femme ! ( // est étonné ; il garde le si-^
lence un moment. Il dit ensuite ) : Femme ado-
rable qJL cruelle , à (juoi me réduisez.-vous 1 Vous
m'arrachez le mjslère de ma naissance : sachcz.-
donc {|u'à-peine ai-je connu ma mère. Une jeune
infortunée, trop tendre, trop sensible, me donna
la vie , et mourut peu de temps après. Ses parens
irrités et puissans avoient forcé mon père de pas-
ser aux isles. Il y apprit la piort de ma mère, au
nionient où il pouvoit se flatter de devenir son
époux. Privé de cet espoir, il s'y fixa; mais il n'ou-
blia point l'enfant qu'il avoit eu d'une fenmie ché-
rie. Constance, je suis cet enfant... Mon père a
fait plusieurs vojages en France: je l'ai vu. J'cspé-
rois le revoir encore ; mais je ne l'espère plus.
Vous voycz',\tna naissance est abjecte aux yeux,
des hommes , et ma fortune a disparu.
CONSTANCE.
La naissance nous est donnée ; mais nos vertus
sont à nous. Pour ces richesses, toujours embar-
rassantes et souvent dangereuses, le ciel, eu les
répandant indifféremment sur la surface de la terre ,\
en les faisant tomber sans distinction sur le bon et
sur !c méchant, dicte lui-même le jugement qu'on
So t E f 1 L S ^ A r V r» t I, ,
tîoit en porter. Naissance, dignités , fortune , gr.^n-
ileurs , le méchant peut tout avoir , excepte la fa-
veur du ciel.
Voilà ce qu'un peu déraison m'avoit appris, long-
temps avsnt qu'on m'eût confié vos secrets j et il
ne me restoit à savoir que le jour de mon bonheur
' «t de ma gloire.
D 0 R V A L.
Rosalie est tnalheurcuse j Clairville est au dé-
sespoir.
CONSTANCE.
Je rougis du reproche. Dorval, vojezmon frèrej
je reverrai Rosalie; sans-doute c'est à nous à rap-
procher ces deux êtres si dignes d'être unis. Si nous
y réussissons , j'ose espérer qu'il ne manquera plus
-yieu à nos vœux.
SCÈNE IV.
D 0 R V A L, seul
Voila la femme par qui Rosalie a été élevée î
voilà les principes qu'elle a reçus!
SCÈNE V. .
DORVAL, CLAIRVILLE.
CLAIRVILLE.
DoRVAL, que deviens-je? Qu'avez-vous résolu
ACTE
i V. 8i
D O Tx V A L.
Que vous vous attachiez plus fortement (|ae ja-
mais à Rosalie.
CLAIRVILLE.
Yous me le conseillez?
D o n V A L.
Je vous le conseille r
CLAIRVILLE, CTi IlÙ Sautaflt OU Col.
Ah! mon ami , vous me rendez la vie : je vous
la dois deu5 fois en un jour; je venois en treniblant
apprendre mon sort. Combien j'ai souffert , depuis
que je vous ai quitté! Jamais je n'ai si bien connu
que j'étois destiné à l'aimer, toute injuste qu'elle
est. Dans un instant de désespoir, on forme un
projet violent; mais l'instant passe , le projet se
dissipe, et la passion reste.
D o R v A L, en souriant»
Je savois tout cela. Mais votre peu de fortune ?
la médiocrité de la sienne ?
CLAIRVILLE.
I/état^le^lusjnisérable à mes^eux, est de vivre
jans Rosalie : j'^ ai pensé j et mon parti est pris.
S'il est permis de supporter impatiemment l'indi-
gence, c'est aux amans, aux pères de famille, a
tous les hommes bienfaisans; et il efit toujours des
voies pour en sortir.
D o R V A L.
Que ferez-Yous ?
8^ L K r I L s N
A r i; n Ë L
C L A I U V 1 L L E.
Je commercerai.
D O R V A L.
Avec le nom cjiic vous portez, auriez- vous ce
courage ?
CLAIRVIL LE.
Qu'appelez-vous courage? Je n'en trouve point
à cela. Avec une ame fièro , un caractère inflexi-
ble, il est trop incertain que j'obtienne de la faveur,
la fortune dont j'ai besoin. Celle qu'on fait par l'in-
trigue, est prompte , mais vile j par les armes , glo-
rieuse, mais lente; par les talens, toujours difficile
et médiocre. Il est d'autres états qui mènent rapi-
dement à la richesse j mais le commerce est pres-
que le seul , où les grandes fortunes soient propor-
tionnées au travail , à l'industrie, aux dangers qui
les rendent honnêtes. Je commercerai , vous dis—
je y il ne me manque que des lumières et des cxpé-
diens; et j'espère les trouver en vous.
D o R V A L.
Vous pensez juste j je vois que l'amour est sans
préjugé y mais ne songez qu'à fléchir Rosalie , et
vous n'aurez point à changer d'état. Si le vaisseau
qui portoit sa fortune est tombé entre les mains des
ennciiiis, il étoit assuré ; et la perle n'est rien. La
nouvelle en est dans les papiers publics j et je vous
conseille de l'annoncer à Rosalie.
c L A 1 u V 1 L L E.
J'j; cours.
A C T E I V. 83
SCÈNE VI.
DORVAL, CHARLES, encore botté.
D 0 R V A L. { Il se promène ).
Il ne la flOchiia point Non.... INlais pour-
quoi, si je veux?.... Un exemple d'honnêlelé , de
couraye, un dernier effort sur soi-même.... sur
elle....
CHAULES entre ^ et reste debout sons mot dire,
jusqu'à ce que son maître Vapperçoive } alors
il dit:
Monsieur, j'ai fait rcnicllre à Rosalie.
/
D O R V A L.
J'entends.
CHARLES.
En voilà la preuve. ( Il donne à son maître la
reçu de Rosalie. )
D 0 R V A L.
11 suffit. ( Charles sort. Dorvalse promène en^
core; et après une courte pause, il dit ) ;
SCÈNE Y I I.
D O R V A L , seul.
J'aurai donc tout sacrifié. La fortune! ( Il
répète avec dédain): la fortune! ma passion! la
liberté!.... Mais le sacrifice de ma liberté est-îl
bien résolu!.... O raison! qui peut te résister,
quand lu prends l'accent eachuuteur el la voix de
84 LE r I L S K A T U fl E I, ,
la femme!.... Homme petit et borné, assez sîm-»
pie pour imaginer que tes erreurs et ton infortune
sont de quclqu'importance dans l'univers j (ju'un
concours de hasards infinis préparoit de tout temps
ton malheur; que ton attachement à un être mène
la chaîne de sa destinée , viens entendre Constance ,
et reconnois la v^anilé de tes pensées !. . . . Ah I si
je pouvois trouver en moi la force de sens et la su-
périorité de lumières avec laquelle celte femme
s'einparoit de mon ame et la dominoit, je verrois
Rosalie; elle m'enlendroit , et Clairville seroit heu-
reux.... Mais pourquoi n'obliendrois-je pas sur
cette ame tendre et flexible le même ascendant ,
que Constance asu prendre sur moi? Depuis quand
a vertu a-t-elle perdu son empire ?. ... Voyons-la;
parlons-lui ; et espérons tout de la vérité de son
caractère , et du sentiment qui m'anime. C'est moi
qui ai égaré ses pas innocens ; c'est moi qui l'ai
plongée dans la douleur et dans l'abattement : c'est
à moi à lui tendre la main , et à la ramener dans la
voie du bonheur.
r l H DU QUATRIÈME ACTE.
i
ACTE V.
ACTE V.
SCENE PREMIÈRE.
ROSALIE, JUSTINE.
(Rosalie, sombre, se promène ou reste immobile^
sans attention pour ce t/ue Justine lui dit),
JUSTINE.
Votre père échappe à mille dangers I votre
fortune est réparée ! Vous devenez, niaîlrcsse ds
votre sort , et rien ne vous touche ! En vérité ,
mademoiselle, vous ne méritez guère le bien qui
vous arrive.
ROSALIE.
... Un lien éternel va les unir !.. . Justine,
André est-il instruit? Est-;1 parti ? Revient-il?
JUSTINE.
Mademoiselle , qu'allez-vous faire ?
ROSALIE.
IMa volonté. . . Non , mon père n'entrera point
dans cette maison fatale!... Je ne serai point
le témoin de leur joie... J'échapperai du-moins
à des amitiés qui me tuent.
SG LE F l I. S NATUREL,
SCÈNE IL
ROSALIE, JUSTINE , CLAIRVILLE.
CLAiRViLLH onive prcclpitainment ; et
tout en approchant de Rosalie , il se jette à
ses genoux , et lui dit :
Eii bien! cruelle, ôlcz-iuoi donc la vie! Je
sais tout. André m'a tuul dit. Vous éloignez d'ici
votre père. Et de qui i'éloignez-vous ? D'un
lioninie qui vous adore , qui (juittoit sans regret
son pays , sa famille , ses amis , pour traverser
les mers , pour aller se jeter aux genoux de vos
inflexibles parens , y mourir ou vous obtenir...
Alors Rosalie , tendre , sensible , fidèle , parla-
geoit mes ennuis j aujourd'hui, c'est elle qui les
cause.
ROSALIE, e'mue et déconcertéd
Cet André est un imprudent. Je ne voulois pas
que vous sussiez mon projet.
CLAIRVILLE.
Vous vouliez me tron)per.
R o s A LIE vivement.
Je n'ai jamais trompé personne.
CLAIRVILLE.
Diîcs-moi donc pourquoi vous ne m'aimez plus ?
IXl'ôter votre coeur , c'est me condanmcr à
mourir. Vous voulez ma mort ; vous la voulez ,
je le vois.
A C T E V. 87
ROSALIE.
Non , Clairville. Je voudrois bien que vous
fussiez heureux.
CLAIRVILLE.
Et vous m'abandonnez. !
ROSALIE.
Mais ne pouniez-vous pas être heureux sans
moi ?
CLAIRVILLE.
Vous me percez le cœur. ( // est toujours
aux genoux de Rosalie. En disant ces mots , il
tombe la tête appuyée contre elle , et garde un
moment le silence.) . .. Vous ne deviez jamais
changer ! . . . . Vous le jurâtes ! . . . Insensé que
j'élois , je vous crus Ah ! Rosalie , cette foi
donnée et reçue chaque jour avec de nouveaux
transports , qu'est- elle devenue? Que sontdevenus
vos scrmcns ? Mon cœur , fait pour recevoir et
garder éternellement l'impression de vos vei lus et
de vos charmes , n'a rien perdu de ses sentimens ;
il ne vous resle rien des vôtres . . . Qu'ai-je lait ,
pour qu'ils se soient détruits?
£ 0 s A L I E.
Pli en.
CLAIRVILLE.
Et pourquoi donc ne sont -ils plus, ni ces
instans si doux où je lisois mes sentimens dans
vos vci's? ... où ces mains ( fl en prend unç)
S8 T. E FILS NATUREL,
daignoient essuyer mes larmes , ces larmes tantôt
amères , tantôt délicieuses , tjue la crainte et la
tendresse faisoicnt couler tour-à-tour ! ...Rosalie ,
ne me désespérez pas î... par pitié pour vous-
même. Vous ne connoissezpas votre cœur. Non ,
vous ne le connoissez pas- Vous né savez pas tout
le chagrin que vous vous préparez.
ROSALIE.
J'en ai déjà beaucoup souffert.
CLAIRVILLE.
Je laisserai au fond de votre ame une image
terrible qui y entretiendra le trouble et la dou-
leur. Votre injustice vous suivra.
ROSALIE.
Clairville , ne m'effraj'ez pas. ( En le regar^-
4ant ^xement . ) Que voulez-vous de moi?
CLAIRVILLE.
Yous flécllir , ou mourir.
ROSALIE, après une pause.
ÏDorval est votre ami ?
CLAIRVILLE.
Il sait ma peine. Il la partage,,
ROSALIE.
Il vous Ironipc.
CLAIRVILLE.
Je périssois pnrvos rigueurs. Ses conseils m'ont
conservés. Sans Doj val , je ne scrois plus.
V
ACTE 4— r. 89
n O S A L I E.
îl VOUS trompe , vous dis-je. C'est un mé-
chant.
CliAIRVILLE.
Dorval un méchant ! Rosalie , y pensez, -vous?
Il est au monde deux êtres que je porte au tend
de mon cœur ; c'est Dorval et Rosalie. Les at-
taquer dans cet asyle , c'est me causer une peine
mortelle. Dorval un méchant ! C'est Ro:-alie
(jui le dit ! Elle !.... Il ne lui restoit plus , pour
m'accabler , que d'accuser mon ami ! ( Doryal
entre ).
SCÈNE 1 1 ï.
ROSALIE , JUSTINE , CL AIRVILLE , DORVAL.
G li A I R V I L Tj E.
Venez, mon ami , venez. Celte Rosalie, au-
trefois si sensible , maintenant si cruelle , vous
accuse sans sujet, et me condamne à un déses-
poir sans fin ', moi qui mourrois plutôt que de
lui causer la peine la plus légère.
( Cela dit , il cache ses larmes y // s'éloigne , et
il va se mettre sur un canapé , au fond du
salon ^ dans l'attitude d'un homme désolé),
DOBVAL , montrant Clairyillc à Rosalie , lui dit :
Mademoiselle , considérez votre ouvrage et le
mien. Est-ce là le sort qu'il devoit attendre de
nous ? Un désespoir funeste sera donc le fi'uit
D*
r)0 I. E F 1 vL s N A T Li n E L ,
amer de mon amilié et de votre tendresse j et
nous le laisserons périr ainsi!
{ Clairville se lève , et s'en va comme un
homme qui erre. Rosalie le suit des jyeux ;
et Dorval , après avoir un peu rcvé , con-
tinue d'un ton bas, sans regarder Rosalie),
S'il s'afTlige , c'est du-moins sans contrainte.
Son aine honnête peut montrer toute sa douleur...
Et nous , honteux de nos sentimens , nous n'osons
les confier à personne 5 nous nous les cachons...
Dorval et Rosalie , contens d'échapper aux soup-
çons , sont peut-être assez vils pour s'en ap-
plaudir en secret... ( /ci il se tourne subitement
S'crs Rosalie )... Ah ! mademoiselle , sommes-
nous faits pour tant d humiliations ? Voudrons-
nous plus long-temps d'une vie aussi abjecte !
Pour njoi je ne pourrais me souiFrir parmi les
homnjes , s'il y avoit sur tout l'espace qu'ils
habitent , un seul endroit où j'eusse mérité le
mépris.
Echappé au danger , je viens à votre secours.
11 faut que je vous replace au rang où je vous
ai trouvée , ou cjue je meure de regrets. ( //
s'arrête un peu , puis il dit : ) Rosalie , répon-
dez-moi. La vertu a t-elle pour vous quelque
prix? L'aimez-vous encore?
n o s A L I È.
Elle m'est plus chère que la vie.
/
ACTE i V. gi
D O R V A L.
Je vais donc vous parler du seul moyen de
vous reconcilier avec vous , d'être digne de la
sociélé dans la<juc!lc vous vivez , d'être appelée
l'élève et l'amie de Constance , et d'être l'objet
<lu respect et de la tendresse de Clairville.
K o s A L ( E.
Parlez; je vous écoute.
{ Rosalie s'tippuje sur le dos d' un faiitoiiil , la
te'te penchée sur une main , et Dorvnl con-
tinue) :
Songez, , luademoiselle , qu'une seule idée fâ-
cheuse qui nous suit , suffit pour anéantir le bon-
heur ; et que la conscience d'une mauvaise
action est la plus fâcheuse de toutes les idées.
( flyentent et rapidement, ) Quand nous avons
cuîniuis le mal , il ne nous quitte plus ; il s'éta-
blit au Ibnd de notre ame avec la honte et le
remords ; nous le portons avec nous , et il noas
tourmente.
Si vous suivez, un penchant injuste , il y a des
regards qu'il faut éviter pour jamais; et ces re-
gards sont ceux des deux personnes que nous
révérons le plus sur la terre. Il faut s'éloigner ,
fuir devant eux , et marcher dans le monde la tête
baissée. ( Rosalie soupire).
Et loin de Clairville et de Constance , où irions-
nous ? que deviendrions - nous ? quelle seroit
notre sociélé ?... Etre méchant , c'est se conduui-
9^ LE FILS NATUREL,"
ner à vivre, à se plaire avec les méchans; c'est
vouloir demeurer confondus dans une foule d'êtres
sans principes, sans mœurs et sans caractère 3
vivre dans un mensonge continuel , d'une vie
incertaine et troublée ; louer , en rougissant , la
vertu qu'on a abandonnée ; entendre , dans la bon*
chedes autres, le blâme des actions qu'on a faites j
chercher le repos dans des systèmes , que le
souffle d'un homme de bien renverse j se fer-
mer pour toujours la source des véritables joies ,
des seules qui soient honnêtes , austères et su-
blimes j et se livrer , pour se fuir , à l'ennui de
tous ces amuseinens frivoles où le jour s'écoule
dans l'oubli de soi-même , et où la vie s'échappe
€t se perd... Rosalie, je n'exagère point. Lors-
que le fil du labyrinthe se rompt , on n'est plus
maître de son sort; on ne sait jusqu'où l'on peut
s'égarer.
Vous êtes effrayée ! et vous ne connoissez
encore qu'une partie de votre péril.
Rosalie , vous avez, été sur-le-poiut de perdre
le plus grand^ bien ^'une femme puisse posséder
sur la terre ; un bien qu'elle doit inccssanunent
I demander au ciel , qui en est avare j un époux
I vertueux ! Vous alliez marquer par une injustice
[■ le jour le plus solemncl de votre vie , et vous
condamner à rougir au souvenir d'un instant
qu'on ne doit se rappeler qu'avec un sentiment
«ïclicieux.... Songez qu'aux pieds de ces autels
A C T E V. 95
©ù VOUS auriez reçu mes serniens , où j'aurois
CAigé les vôlrcs , l'idée de Clairville trahi el dé-
sespéré vous auroit suivie : vous eussiez vu le re-
gard sévère de Constance allaché sur vous. Voilà
quels auroient été les témoins eflfrayans de notre
union .... Et ce mot , si doux à prononcer el à
entendre lorsfju'il assure et qu'il comble le bonheur
de deux êtres dont l'innocence et la verlu consa-
croicnt les désirs ; ce mot fatal eût scellé pour
jamais notre injustice et notre malheur . . . Oui ,
mademoiselle , pour jamais. T !'iyro<i<sp p-^S'^^ ? "" '
se voit tel (ju'ou est j on se nié prise ; on s^^accuse j 1
et la misère commence. ( // échappe ici à Ro-^
salie quelques lannes qu'elle essuyé furtive—
ment).
En cfïet , quelle confiance avoir en une fenmie,
lorsqu'elle a pu trahir son amant ; en un homme ,
lorsqu'il a pu tromper son ami ? ... ]Nîadcmoi-
scUe , il faut que celui qui ose s'engager en des
liens indissolubles , voje dans sa compagne la
première des femmes ; et , malgré elle , Rosali»
ne vcrroit en njoi que le dernier des hommes . . .
Cela ne peut être... Je ne saurois trop respec-
ter la mère de mes enfans 3 et je ne saurois en
ctre trop considéré.
Vous rougissez. Vous baissez les veux . . . Quoi
donc 1 seriez- vous offensée qu'il y eût dans la na-
ture quelque chose pour moi de plus sacré que
vous .' Voudriez-vous me revoir encore dans ces
94 LE f I L s W A T C n E L ,'
inslans humilians et cruels , où vous me méprisiez
sans-doule , où je me haïssois , où je craignois
de vous rencontrer , où vous trembliez de m'en-
tendre , et où nos aiues , flottantes entre le vice
el la vertu , étoieut déchirées . . .
Que nous avons été malheureux', mademoiselle!
Mais mon malheur à cessé au moment où j'ai
commencé d'être juste. J'ai remporté sur moi la
victoire la plus difllcile , mais la plus entière. Je
suis rentre dans mon caractère. Hosalie ne m'est
plus redoutable j et je pourrois , sans crainte , lui
avouer tout le désordre qu'elle avoit jeté dans
mon ame , lorsque , dans le plus grand trouble de
sentimens et d'idées qu'aucun mortel ait jamais
éprouvé , je répondois. . . INIais un événement im-
prévu , l'erreur de Constance , la vôtre , mes ef-
iorts m'ont aÛranchi ... Je suis libre . . .
(^ ces mots, Rosalie pat oit accablée. Doryal ,
qui s'en apperçoit , se tourne vers elle , et
la regardant d'un air plus doux , il con-
tinue ) :
Mais, qu'ai-je exécuté que Rosalie ne le puisse
mille fois plus facilement I son cœur est tait pour
sentir j son esprit , pour penser ; sa bouche ,
pour annoncer tout ce qui est honnête. Si j'avois
difïéré d'un instant, j'aurois entendu de Rosalie
tout ce qu'elle vient d'entendre de moi. Je l'aurois
écoulée. Je l'aurois regardée comme une divinité
bienfaisante qui me tendoit la main , et qui ras-
ACTE V. f)5
suroit mes pas chancelans. A sa voix, la vertu se
scroil rallumée dans mon cœur,
ROSALIE, d'une voix treinblanle,
Dorval . . .
D o A V A L , avec humanilé.
Rosalie.
ROSALIE.
Que faut-il que je fasse ?
DORVAL.
Nous avons placé Teslime de nous -ni<?nies
un haut prix !
ROSALIE.
Est-ce mon désespoir que vous voulez.?
DORVAL.
Non. Mais il est des occasions où il n'y a qu'une
action forte c[ui nous relève.
ROSALIE.
Je vous entends. A'^ous êtes mon ami... Oui ,
j'en aurai le courage Je brûle de voir Cons-
tance. . . Je sais enfin où le bonheur m'attend.
DORVAL.
Ah , Rosalie ! je vous reconnois. C'est vous ,
mais plus belle, plus touchante à mes yeux (}ue
jamais ! Vous toiià digne de l'amitié de Cons-
tance , de la tendresse de Clairville , et de
toute mou estime ; car j'ose à -présent me
nommer.
96 LE FILS NATUREL,
SCÈNE IV.
ROSALIE , JUSTINE , DORVAL , CONSTAJJCE.
ROSALIE court au-devant de Constance.
Venez, Constance venez recevoir de la main
(le votre pupille le seul mortel cpii soit digue dr
vous.
CONSTANCE.
Et vous .mademoiselle , courez embrasser votre
père. Le voilà.
SCÈNE V et dernière.
ROSALIE, JUSTINE, DORVAL, CONSTANCE,
le vieux LYSIMOND , tenu sous les braS , par
CLAIRVILLE , et par ANDRÉ , CHARLES ,
SYLVESTRE ; toute la maison.
ROSALIE.
Mon père !
B o R v A îi.
Ciel ! que vois-je ? C'est Lysimond î c'est mou
père !
L T s I CI o N D.
Oui , mon fils , oui , c'est moi. ( A Dors'al
et à Rosalie. ) Approchez , mes enfans , que
je vous embrasse.... Ah ! ma fille I Ah ! mon
fils ! , . . (7/ les regarde.) Du-moins , je les ai
ACTE V. ^J-
VUS .. . ( Donal et Rosalie sont é tonnés ; Lysi-
inond s'en ajyperçoit ). Mon fils , voilà ta sœur...
Ma fiUe, voilà Ion frcrc.
Ces mots
se disent avec
toute la fit esse
delà surprise ,
et se font en-
tendre pres-
qu'au même
VIS tan t.
ROSALIE.
Mon frère 1
D O R V A L.
Ma sœur !
ROSALIE.
Dorval !
D O R V A L.
Rosalie !
L V s 1 >i 0 N D est assts.
Oui , mes enfans ; vous saurez tout.. . Appro-
chez , (jue je vous embrasse encore . . . ( Il lève
ses mains au Ciel). . . Que le ciel , qui me rend à
vous , qui vous rend à moi , vous bénisse . . . qu'il
nous bénisse tous. . . ( à Clairville ): Clairville ,
( à Constance )'. Madame , pardonnez à un père
qui retrouve ses enfans ; je les croyois perdus pour
moi... Je me suis dit centfois : je ne les rcverraî
jamais j ils ne me reverront plus. Peut-être,
hélas ! ils s'ignoreront toujours ! ... Quand je par-
lis , ma chère Uosalie , mon espérance la plus
doucoéloit de te montrer un fils digne de moi , uu
frùrc digne delonle ta tendresse , qui te servît d'ap-
pui quand je ne serai plus... Et , mon enfant, ce
sera bientôt.. Mais. mes enfans, pourquoi ne vois -je
Théâtre. E
9^ LE FILS N \ T C n F. L ,
point encore sur vos visages ces transports que je
ni'ctois promis ? .. . Mon âge , mes infirruilés , ma
mort prochaine vous affiige. . . Ah !'mcs enfans,
j'ai tant travaillé , tant souirert. . . Dorval , Rosalie,
( En disant ces mots, le vitiUard tient ses bras
étendus vers ses enfans , qu'il regarde alierna"
iiycvient j et qu'il invile à se reconnaître ).
( D or fat et Bosalie se regardent, tombent dans
les bras Tun de l'autre , et z'ont ensemble
embrasser les genoux de leur père , en s'é--
criant ) .*
DOnVAL, ROSALIE.
Ah ! mon père !
i V s 1 M o N D , leur imposant ses mains , et
levant les jeux au ciel, dit:
O ciel ! je te rends grâces ! rnes enfans se sont
vus 'j ils s'aimeront , je l'espère j et je mourrai con-
ient. . . . Clairville , Rosalie vous éloit chère...
Rosalie, tu aimois Clairville j tu l'aimes toujours:
approchez, que je vous unisse.
( Clairville , sans oser approcher , se contente
de tendre les bras à Rosalie , avec tout le
mouvement du désir et de la passion. Il at-
tend. Rosalie le regarde un instant, et s'a~
vance. Clairvilk se précipite , et Lysimond
les unit).
ACTE V.
99
ROSALIE en interrogation»
Mon père ? . ..
L Y s I M O N D.
Mon enfant ? , . .
ROSALIE.
Constance. .. Dorval.. . ils sont dignes l'un de
i'aulre.
LYSiMOND à Constance et à Dorval.
Je l'entends. Venez , mes chers cnfaas j venez,
vous doublez mon bonheur.
( Constance et Dorval s'approchent graveinenf:
de Lj'simond, Le bon vieillard prend la main
de Constance , la baise , et lui présente celle
de son /ils t/ue Constance reçoit).
LYSiMOND , pleurant et s'essuyant les
j'eux avec la main , dit : i
Celles-ci sont de joie ; et ce seront les derniè-
res. Je vous laisse une grande fortune j jouissez-
en comme jo Tai acquise : ma richesse ne coûta
jamais rien h ma probité. Mes enfans , vous la
pourrez posséder sans remords . . . Rosalie, tu re-
gardes ton frère , et les yeux baignés de larmes
reviennent sur moi.... Mon enfant, tu sauras
tout, jo te l'ai déjà dit... épargne cet aveu à
ton père, à un frère sensible cl délicat.... Le
ciel qui a trempé d'anicrlumes toute ma vie, ne
m'a réservé de purs que cç$ derniers inslans.
' ÏPO LE FILS NATUREL^
Chère enfant , laisse-in'en jouir, . . lout est arrangé
entre vous.... Ma fille, voilà l'clat de jiies
biens
R 0 s A L I is.
Mon père...
L y s I M G N D.
Prends , mon enfant , j'ai vécu ; il est teinpi
que vous viviez , et c^ue je cesse : demain , si le
r îel le veut, ce sera sans legrct, . . . Tiens , mon
fils, c'est le précis de mes dernières volontés;
lu les respecteras : sur-tout , n'oubliez, pas André.
C'est à lui que je devrai la satisfaction de mourir
au milieu de vous. Rosalie , je me ressouvien-
drai d'André , lorsque ta main me fermera les
yeux.... Vous verrez, mes enfans , que je n'ai
consulté que ma tendresse , et que je vous ai-
mois tous deux également. La perte que j'ai
faite est peu de cbose j vous la supporterez en
(Commun.
RtO s A L I E.
Qu'entcnds-je , mon père ? ... on m'a remis . . .
( Elle présente à son père le porte-Jliiilîe envoyé
par Doryal).
L Y s I M o N p.
On t'a remis. . . Voyons. .. ( Il ouvre le porte-
feuille , il examine ce qu'il contient , et dit) : . . .
jDorval , tu peux cclaircir ce iisyslère ; ces effets
ACTE
lOï
lappailcnoient. Parle : dis - nous comment ils se
Irouveiit entre les mains de ta sœur.
c L A i RV I L li E , virement.
J'ai tout compris. Il exposa sa vie pour moi ^
il me sacrilioit sa l'ortune !
iv o s A L I E à ClairvUle,
Sa passion I
co.vsTA NCEà ClairvUle,
Sa liberté !
CLAIRVILIiE.
Ail ! mon ami ! ( // rcrn"
brasse ).
Ces mots
se disent avec
beaucoup de.
vitesse, et sont
presque entcn-
dus en- inérne-
teinps.
n 0 s A L t F , en se fêtant dans le sein de son
frère , et baissant la vue.
IVIon frère . . .
D o r, V A L , en saunant.
J'étois un insensé , vous étiez un enfant.
L Y s I M o N D.
Mon fils , que te veulent-ils ? il faut que tu
leur ayes donné i|aelrjue grand sujet d'admira-
tion et de joie , que je ne comprends pas , quô
ton père ne peut partager.
D o n V A L,
Mon père , la joie de vous revoir nous a tous
transportés.
102 I> E P 1 J. 9 IN A r u n K L , Clf.
L T s I M O N D.
Puisse le del , qui bénit les enfans par les pères ,
et les pères par les enfans, vous en accoider cjiù
vous ressemblent , et qui voi^ rendent la lindressc
que vous avex pour moi !
F I ?< JD V F 1 t S ÎJ A T XJ R E L,
ENTRETIENS
SUR LE FILS NATUREL.
I N T R O D U C T I O N.
ti Al promis de dire pourquoi je n'entendis pas la
dernière scène ; et le voici. Ljsimond n'ctoit plus.
On avoit engagé un de ses amis , qui étoit à-peu-
près de son âge, et qulavoil sa taille, sa vois et
ses cheveux blancs , à le remplacer dans la pièce.
Ce vieillard entra dans le salon , comme lij'si-
niond y étoit entré la prenn'ère lois , tenu -sous les
bras par Clairville et par André , et couvert des
habits que son ami avoit appoi tés des prisons. Mais
à-peine y parut-il, que ^ ce moment de l'action
remettant sous les jeux de toute la famille un
homme qu'elle vcnoit de perdre , et qui lui avoit
été si respectable et si cher , personne ne put re-
tenir ses larmes. Dorval plcuroit ; Constance et
Clairville pleuroient; Rosalie étouffoit ses sanglots,
€t détournoit ses regards. Le vieillard qui repré-
. TO/j I N T n ft n u r T ! o ?.<
sen'.oii Lysiiîiond , se IrouLla , el se mil à pleurer
aussi. La douleur, passant des maîti os aux domes-
ticjues , devint générale; et la pièce ne llnil pas.
Lorsque tout le monde fut retiré, je sortis de
mon coin , et je m'en retournai comme j'élois venu.
Chemin faisant , j'essujois mes yeux , et je me
«îisois pour me consoler, car j'avois l'ame triste:
V II faut cjue je sois bien bonde m'afïliger ainsi.
)) Tout ceci n'est qu'une comédie. Dorval en a
ï) pris le sujet dans sa tète. Il l'a dialoguée à sa fan-
)) taisie , et l'on s'amusoit aujourd'hui à la reprc-
» senlcr ))-
Cependant , (juelqaes circonstances m'embarras-
soient. L'histoire de Dorval étoit connue dans le
pajs. La représentation en avoit été si vraie,
qu'oubliant en pUisieui's endroits que j'élois specta-
teur , et spectateur ignoré , j'avois été sur-le-point
de sortir de ma place, et d'ajouter un personnage
réel à la scène. Et puis, comment arranger avec
mes idées ce qui venoit de se passer? Si cette pièce
étoit une comédie comme une autre, pourquoi
n'avoient-ils pu jouer la dernière scène ? Quelle
étoit la cause de la douleur profonde dont ils avoient
été pénétrés à la vue du vieillard qui faisoit Lj-
simond?
Quelques jours après , j'allai rciucrcier Dorval
ï V T R o n u r, T I o V. ro5
vie la soirée dcliciouse el cruelle que Je Jevois à sa
complaisance.. . .
-~=^ Vous avez donc élé content de cela ?,
^= J'aime à dire la vérité. Cet hoinmc aimoît
à l'entendre j et je lui répondis f|ue le jeu des
acteurs m'en avoit tellement imposé , qu'il m'étoit
impossible de prononcer sur le reste: d'ailleurs,
que n'ayant point entendu la dernière scène, j'igno-
rois le dénouement ; mais ([ue s'il vouloit me
communiquer l'ouvrage , je lui en dirois mon
sentiment. . . .
=^ Votre sentiment ! et n'eu sais-jc pas à-présent
ce que j'en veux savoir ? Une pièce est moins
faite pour être lue , ([ue pour être représentée ; la
rcprcscntalion de celle-ci vous a plu , il ne m'en
faut pas davantage. Cependant la voilà; lisez-la^
et nous en parlerons.
= Je pris l'ouvrage de Dorval; je le lus à tcte
reposée , et nous on parlâmes le lendemain et les
deux jours suivans.
Voici nos entretiens. Mais quelle différence entre
ce que Dorval me disoit , et ce ([ue j'écris ! . . . .
Ce sont peut-être les mêmes idées j mais le génie
de l'homme n'y est plus. . . . C'est en-vain que je
cherche en moi l'impression que le spectacle de
Id6 INTAODtJCTiOIV*
la nature et la présence de Dorval y faisoicnt. Je
ne la retrouve point ; je ne vois plus Dorvalj je ne
Tcnlends plus. Je suis seul , parmi la poussière des
livres et dans l'ombre d'un cabinet.... et j'écris des
lignes foiblcs , tristes et froides.
■ ... 'V
DORVAL ET MOI.
PREMIER ENTRETIEN.
Vjt jour, Dorval avoll tenté sans succès de ter-
miner une affaire qui divisoit depuis long - temps
deux familles du voisinage , et qui pouvoit ruiner
l'une et l'autre. II en étoit chagrin , et je vis
que la disposition de son ame alloit répandre une
teinte obscure sur notre entretien. Cependant je
lui dis:
« Je vous ai lu j mais je suis bien trompé, ou
» vous ne vous êtes pas attaché à répondre scru-
» puleusement au\ intentions de monsieur votre
» père. Il vous avoit recommandé , ce me semble ,
» de rendre les choses comme elles s'étoient pas-
» sées ', et j'en ai remarqué plusieurs qui ont un
n caractère de fiction ([ui n'en impose qu'au théa-
» tre , où l'on diroit qu'il y a une illusion et des
n applaudissemens de convention.
» D'abord vous vous êtes asservi à Ja loi des
H unités. Cependant il est incroyable ([ue tant d'é-
n vènemens se soient passés dans un même lieu;
)) <[u'ils n'aient occupé qu'un intervalle de vingt-
« quatre heures , et qu'ils se soient succédés dans
îoS ENTRETIEN*
)) votre histoire , comme ils sont enchaînés tlana
)) votre ouvrage ».
= Vous avez raison. Mais , si le fait a duré
quinze jours , croyez- vous qu'il fallût accorder la
même durée à la représentation ? Si les évèneniens
en ont été séparés par d'autres, qu'il étoit à-propos
de rendre celte confusion ? Et s'ils se sont passés
en différens endroits de la maison , que Je devois
aussi les répandre sur le même espace ?
Les lois des trois unités sont difliciles à observer j
mais elles sont sensées.
Dans la société , les affaires ne durent que par
de petits incidens , qui donneroient de la vérité à
un roman , mais ([ui ôteroient tout l'intérêt h un
ouvrage dramatique moire attention s'y partage sur
une infinité d'objets dilTérens j mais au théâtre , où
l'on ne représente que des inslans particuliers dû
la vie réelle , il faut que nous soyons tout entiers à
la même chose.
J'aime mieux qu'une pièce soit simple, que char-
gée d'incidens. Cependant je regarde plus à leur
liaison qu'à leur multiplicité. Je suis moins disposé
à croire deux évcnemens que le hasard a rendus
successifs ou sinmltanés , qu'un grand nombre qui ,
rapprochés de l'expérience journalière , la règle
invariable des vraisemblances dramalif[ues , me
paroîtroient s'attirer les uns les autres par des liai-
sons nécessaires.
L'art d'intriguer consiste à lier les évèneniens,
SUR L.E riLS NATUREL. 1 09
de nianit-re que le spectateur sensé y apperçoive
toujoLiis une raison (jiii le satisfasse, La raison doit
<5trG d'autant plus lorlc , que les cvèneniens sont
plus singuliers. Mais il n'en faut pas juger par
rapport à soi. Celui qui agit et celui qui regarde ,
sont deux êtres très- dillerens.
Je scrois fâché d'avoir pris quelque licence con-
traire à ces principes généraux de l'unité de temps
et de l'unité d'action ; et je pense qu'on ne peut
(îlre trop sévère sur l'unité de lieu. Sans cette unité,
la conduite d'une pièce est presque toujours em-
barrassée , louche. Ah I si nous avions des théâ-
tres , où la décoration changeât toutes les fois que
le lieu de la scène doit changer !
= Et quel si grand avantage y trouvericz-vous?
= Le spectateur suivroit sans peine tout le mou-
vement d'une pièce; la représentation en devien-
droit plus variée , plus intéressante et plus claire.
La décoration ne peut changer , que la scène ne
reste vide j la scène ne peut rester vide, qu'à la
fin d'un acte. Ainsi , toutes les fois que deux inci-
dens feroient changer la décoration , ils se pas-
seroient dans deux actes différens. On ne verroit
point une assemblée de sénateurs succéder à une
asseniblée de conjurés , à-moins que la scène ne
fût assez, étendue pour qu'on y distinguât des es-
paces fort différens. Mais , sur de petits théâtres ,
tels que les nôtres, que doit penser un homme
raisonnable , lorsqu'il entend des courtisans , qui
I lO ENTRETIENS
eavcnt si bien que les murs cnt des oreilles, cons-
pirer contre leur souverain dans l'endroit luciue
où il vient de les consulter sur l'affaire la plus
imporlanle , sur l'abdication de l'empire? Puisque
les personnages demeurent , il suppose apparem-
ment que c'est le lieu qui s'en va.
Au reste , sur ces conventions théâtrales , voici
ce que je pense. C'est que celui qui ignorera la
raison poétique , ignorant aussi le fondement de
la règle, ne saura ni l'abandonner, ni la suivre
à propos. Il aura pour elle trop de respect ou trop
de mépris, deux écueils opposés , mais également
dangereux. L'un réduit à rien les observations et
l'expérience des siècles passés , et ramène l'art à
son enfance ; l'autre l'arrête tout court où il est ,
et l'empêche d'aller en avant.
Ce fut dans l'appartement de Rosalie , que je
nrentrelins avec elle, lorsque je détruisis dans son
cœur le penchant injuste que je lui avois inspiré,
el que je fis renaître sa tendresse pour Clairville.
Je me promenois avec Constance dans cette grande
aMcc , sous les vieux maronuicrs que vousvojpz,
lorsque je demeurai convaincu qu'elle étoit la seule
ftiiime qu'il y eût au monde pour moi. Pour moi I
qui m'étois proposé dans ce moment de lui faire en-
tendre que je n'étois point l'époux qui lui convenoil.
Au premier bruit de l'arrivée de mon pèie, nous
dc'jccndimcs , nous accourûmes tous; cl la dernière
scène se passa en autant d'endroits différcns que
Sun r, E FILS NATUREL. 111
cet honndlc vieillard fit de pauses , depuis la porte
d'entrée jusques dans ce salon. Je les vois encore,
ces endroits, ... Si j'ai renlernié toute l'action
dans un lieu , c'est ([ue je le pou^»ois sans géncr
la conduite de la pièce , et sans ôtcr de la vrai-
semblance aux cvèneiuens.
= Voilà qui est à merveilles. Mais en dispo-»*
sanl des- lieux , du temps , et de l'ordre des évè-
ncmens , vous n'auriez pas dû en imaginer qui ne
sont ni dans nos mœuis , ni dans votre caractère,
= Je ne crois pas l'avoir fait.
= Vous me persuaderez donc que vous avez eu
avec votre valet la seconde scène du premier acte?
Quoi 1 lorsque vous lui dites: Ma chaise , des c/ie^
vaux , il ne partit pas ? il ne vous obéit pas ? il
vous fit des remontrances que vous écoutâtes tran-
quillement ? le sévère Dorval , cet homme ren-
fermé nièiuc avec son ami Clairville ^ s'est entre-^
tenu familièrement .avec son valel Charles ? Cela
n est ni vraisemblable , ni vrai.
= Il faut en convenii'. Je me dis à moi-même
K-peu-près ce (jue j'ai mis dans la bouche de
Charles; mois ce Charles est un bon domestique ,
qui m'est attaché. Dans l'occasion , il feroit pour
moi tout ce qu'André a fait pour mon père. Il a
éîé témoin de la chose. J'ai vu si peu d'inconvé-
nient à l'introduire un moment dans la pièce ; et
tela lui a fait tant de plaisir ! . . . Pnrce qu'ils sont
nos valets, ont-ils cessé d'être des hommes?..,
112 ENTntTIEWS
S'ils nous servent, il en est un autre que nou&
servons.
^= Mais si vous composiez pour le théâtre ?
= Je laisscrois là ma morale , et je me garde-
rois bien de rendre iinporlans sur la scène des
êtres tjui sont nuls dans la société. Les daves ont
été les pivots de la comédie ancienne, parce qu'ils
ctoient en elïet les moteurs de tous les troubles
domestiques. Sont -ce les mœurs qu'on avoit il
y a deux mille ans, ouïes nôtres, qu'il la ut imi-
ter? Nos valets de comédie sont toujours plaisans ,
preuve certaine qu'ils sont froids. Si le poète les
laisse dans l'antichambre , où ils doivent être , l'ac-
tion se passant entre les principaux personnages
en sera plus intéressante et plus forte. Molière ,
qui savoit si bien en tirer parti , les a exclus du
Tartuffe et .du Misanthrope. Ces intrigues de valets
et de soubrettes, dont on coupe l'action piin-
cipale , sont un mojcn sûr d'anéantir l'intérêt.
L'action théâtrale ne se repose point ; et mêler
deux intrigues , c'est les arrêter alternativement
l'une et Taulre.
= Sij'osois, je vous dcmauderois grâce pour
les soubrettes. Il me semble que les jeunes person-
nes , toujours contraintes dans leur conduite et
dans leurs discours , n'ont (jue ces feijnnes à qui
elles puissent ouvrir leur anie , confier des senti-
iDcnsqui la pressent, et que l'usage, la bienséance,
la crainte et les préjugés y lieunent renfermés.
St'rt LE FtLS NATUnEL. Ïl5
=^ Qu'elles restent doue sur la scène jusqu'à ce
que notre éducation devienne meilleure, et f[ne
les pères et mères soient les confidens de leurs cn-
fans. . ; . Qu'avez-vous encore observe ?
= La déclaration de Constance?....
= Eh bien?
= Les femmes n'en font guère....
= D'accord. Mais supposez qu'une femme ait
l'ame , l'élévation et le caractère de Constance j
qu'elle ait su choisir un honnête homme: et vous
verrez qu'elle avouera ses sentimens sans consé-
quence. Constance m'embarrassa.... beaucoup....
Je la plaignis , et l'en respectai davantage.
^^ Cela est bien étonnant I vous étiez occupé
d'un autre côté....
= Et ajoutez que je n'étois pas un fat.
= On trouvera dans cette déclaration quelques
endroits peu ménagés.... Les femmes s'attache-
ront à donner du ridicule à ce caractère....
= Quelles femmes , s'il vous plaît ! Des femmes
perdues , qui avouoient un sentiment honteux tou«
tes les fois qu'elles ont dit: je vous aime. Ce n'est
pas là Constance ; et l'on seroit bien à plaindre
dans la société , s'il n'y avoit aucuiie femme qui
'4ui ressemblât.
;= Mais ce ton est Lien extraordinaire au théâ-
tre !
=^ Et laissez là les tréteaux } rentrez dans le
salon ; et convenez que le discours de Constance
E*
I ! /f E N T n li T I E .\ S
iic VOUS offensa pas , fjuand vous l'enlciKlites là.
= 1N'on.
=:= C'est assez. Ccpentlant il faut tout vous dire.
Lorsque l'ouvrage fut achevé , je le communiquai
à tous les personnages , afin que chacun ajoutai à
son rôle, en retranchât, et se peignît encore plus
au vrai. Mais il arriva une chose à laquelle je ne
m'altendois guère , cl qui est cependant bien natu-
relle. C'est que^ plus à leur état présent qu'à leur
situation passée, ici, ils adoucirent l'expression; là,
ils pallièrent un sentiment; ailleurs, ils préparè-
rent un incident. Rosalie voulut paroître moins
coupable aux jeux de Clairville; Clairvillc, se mon-
trer encore plus passionné pourRosnlie; Constance,
manjuer un peu plus de tendresse à un homme qui
est njainlenant son époux; et la vérité des caractè-
res en a souffert en quelques endroits. La déclara-
tion de CoTJStance est un de ces endroits. Je vois
que les autres n'échapperont pas à la finesse de
votre goût.
Ce discours de Dorval m'obligea d'an'ant plus ,"
qu'il est peu dans ton caractère de louer. Pour y
répondre, je relevai une minutie que j'aurois né-
gligée sans cela.
= Et le thé de la nieine scène , lui dis-jc ? ^'
= Je vous entends; cela n'est pas de c: pays.
J'en conviens; mais j'ai voyagé long-temps en Hol-
'landc; j'ai beaucoup vécu avec des étrangers; j'ai
J) ris d'eux cet usage ; et c'est moi que j'ai peint.
1
SUn LT FILS NATUREL. Il!>
= Mais au théâtre !
=^ Ce n'est pas là. C'est dans le salon , qu'il faut
juger mon ouvrage.... Cependant ne passezaucun
des endroits , où vous croirez, qu'il pèche contre l'u-
sage du théâtre.... Je serai bien aise d'examiner si
c'est moi qui ai tort , ou l'usage.
Tandis ([ueDorval parloit, je cherchois les coups
de crayon que j'avois donnés à la marge de son ma-
nuscrit, par-tout où j'avois trouvé quelque chose
à reprendre. J'appcrçus une de ces marques vers
le commencement de la seconde scène du second
acte , et je lui dis :
= Lorsque vous vîtes Rosalie , selon la parole
que vous en aviez donnée à votre ami , ou elle étoit
instruite de votre départ, ou elle l'ignoroit. Si c'est
le premier, pourquoi n'en dit-elle rien à Justine ?
Est-il naturel qu'il ne lui échappe pas un mot sur
un événement , qui doit l'occuper toute entière?
Elle pleure , mais ses larmes coulent sur elle. Sa
douleur est celle d'une anie délicate qui s'avoue
dessenlimens, qu'elle ne pouvoil empêcher de naî-
tre , et qu'elle ne peut approuver. Elle l'ignoroit ^
me dîrez-vous. Elle en parut étonnée ; je l'ai
écrit, et vous l'avezvu^Qei^i est vrai. Mais com-
ment a-t-ellcjpu ignorer ce qu'on savoit dans toute
la maison ?. , . .
=^ Il étoit matin; j'étois pressé de quitter un
séjour que je remplissois de trouble , et de me dé-
livrer .de la commissiou la plus inallendue €t la plus
1 1 6 E A' T R E T I E N- s
cruelle; et je vis Rosalie aussi-tôt qu'il fut jour
chez elle. La scène a changé de lieu , mais sans
rien perdre de sa vérité. Rosalie vivoit retirée; elle
n'espcroit dérober ses pensées secrètes à la péné-
tration de Constance et à la passion de Clairville ,
qu'en les évitant l'un et l'autre; elle ne faisoit que
de descendre de son appartement; elle n'avoit en-
core vu personne , quand elle entra dans le salon.
= Mais pourquoi annonce-t-on Clairville, tan-
dis que vous vous entretenez avec Rosalie ? Jamais
pn ne s'est fait annoncer chez soi ; et ceci a tout
^1 air d'un coup de théâtre ménagé à plaisir,
= Non ; c'est le fait comme il a été , et comme
il devoit être. Si vous j voyez un coup de ihéûlre, '
à-la-bonne heure ; il s'est placé là de lui-même.
Clairville sait que je suis avec sa maîtresse; il
n'est pas naturel fju'il entre tout au travers d'un en-
trelien qu'il a désiré. Cependant il ne peut résister
à l'impatience d'en apprendre le résultat; il me fait
appeler : eussiez-vous fait autrement?
Dorval s'arrêta ici un moment ; ensuite il dit :
J'aiinerois bien mieux des tableaux sur la scène
où il y en a si peu et où ils produiroient un effet
si agréable et si sûr, que ces coups de théâtre qu'on
amène d'une manière si forcée , et qui sont fondés
s\ir tant de suppositions singulières , que pour niiç
<le ces combinaisons d'êvèneniens qui soit heureuse
el naturelle, il y en a mille qui doivent déplaire à
un homme de goût.
s L' R LE FILS X A T U R I- L. t I 7
= iVIais quelle tiilicrencc nicltcz-vous cnlrc un
coup (le tlic;\lre et un tableau ?
= J'aurai bien plus-tôt fait de vous en donner des
exemples (jue des définitions. Le second acte de h
pièce s'ouvre par un tableau ; et finit par un coup
de théâtre. ^
= J'entends. Un incident imprévu qui se passe
en action , et qui change subitement l'état des per*
sonuages , est un coup de théâtre. Une disposition
de ces personnages sur la scène, si naturelle et si
vraie , que , rendue fidèlement par un peintre , elle
me plairoit sur la toile , est un tableau.
=^ A- peu-près.
= Je gagerois pres({ue que, dans la quatrième
scène du second acte , il n'y a pas un mot qui ne
soit vrai. Elle m'a désolé dans le salon , et j'ai pris
un plaisir infini à la lire . Le beau tableau j car c'en
est un , ce me semble , que le malheureux. Clair-
ville , renversé sur le sein de son ami, comme dans
le seul asyle qui lui reste ! . . .
=^ Yous pensez bien à sa peine, mais vous ou-
bliez la mienne. Que ce moment fut cruel pour
moi !
;= Je le sais , je le sais. Je me souviens que tan-
dis qu'il exhaloit sa plainte et sa douleur , vous ver-
siez des larmes sur lui. Ce ne sont pas là de ces
•circonstances qui s'oublient.
=^ Convenez que ce tableau n'auroit point eu
lieu sur la scène ; que les deux amis n'auroient osé
Il8 ENTRIÎTIENS
se regarder en face , tourner le dos au spectateur,
se groupper , se séparer, se rejoindre j et que
toute leur action auroit été bien compassée, bien
empesée, bien maniérée , et bien froide.
= Je le crois.
= Est-il possible (ju'on ne sentira point que
l'cflet du malheur est de rapprocher les honniios j
et qu'il est ridicule , sur-tout dans les momcns de
tumulte, lorsque les passions sont portées à l'eicès,
et que l'action est la plus agiice , de se tenir cii
rond, séparés, à une certaine distance les uns des
autres , et dans un ordre symétrique.
Il faut que l'action théâtrale soit bien imparfaite
encore , puisqu'on ne voit sur la scène presqu'au-
cune situation , dont on pût faire une composition
supportable en peinture. Quoi donc! la vérité y
est-elle moins essentielle que sur la toile ? Seroit-ce
une règle , qu'il faut s'éloigner de la chose à-mesure
que l'art en est plus voisin, et mettre moins de
vraisemblance dans une scène vivante , où les hom»
mes mêmes agissent , (jue dans une scène colorée ,
où l'on ne voit , pour ainsi dire , que leurs om-
bres ?
Je pense, pour moi , que si un ouvrage drama-
tique étoit bien fait et bien représenté , la scène
ofFriroit au spectateur autant de tableaux réels , qu'il
y auroit dans l'action de momens favorables au
peintre.
î= Mais la décence ! la décence î
sur. LE FILS NATUREL. [ I g
= Je n'enlends rc peler <{ue ce mot. La riiaî-
Ircsse de liarnevelt entre échevelée dans la prison
de son amant. Les deux amis s'embrassent et tom-
bent à terre. Philoclèle se rouloit aulrefois à l'cn-
tiée de sa caverne. Il y faisoit entendre les cris
inarticulés de la douleur. Ces cris formoient un
vers peu nombreux. Mais les entrailles du specta-
teur en étoieul déchirées. Avons-nous plus de déli-
catesse et plus de génie que les Athéniens?
Quoi donc , pourroil-il y avoir rien de trop véhé-
ment dans l'action d'une mère dont on immole la
fille ? Qu'elle coure sur la scène comme une fenmie
furieuse ou troublée ; qu'elle reiupiisse de cris son
palais; que le désordre ait passé jusques dans ses
vétemens , ces choses conviennent à son désespoir.
Si la mère d'Iphigénie semontroitun momcnl reine
d'Argos et femme du général des Grecs, elle ne me
paroîtroit que la dernière des créatures. L:i vérita-
ble dignité, celle qui me frappe, qui me renverse,
c'est le tableau de l'amour malennel dans toute sa
vérité.
Enfeuilletanlle manuscrit, j'apperçusunpetitcoup
de crajon que j'avois passé. Il étoit à l'endroit de
la scène seconde du second acte, oîi Rosalie dit de
l'objet qui l'a séduite , qu'eZ/e croyait y reconnoi"
tre la vérité de toute i les chimères de perfection
qu'elle s' étùit faites. Celte réflexion m'avoit sem-
blé un p€û forte pour un enfent; et les chimères de
perfection^ s'tcarter de son ton ingénu. J'en fis l'cb-
I?.0 ENTRETIENS
scrvalion à Dorval. Il me rcuvoj a , pour toulc rt---
ponse, au manuscrit. Je le considérai avec allcn-
lion ; je vis que ces mots avoient été ajoutés après
coup , de la main même de Rosalie ; et je passai à
d'autres choses.
=^ Vous n'aimez, pas les coups de théâtre , lui
dis-jc ?
= Non.
=^ En voici pourtant un, et des mieux arrangés.
= Je le sais ; et je vous l'ai cité.
= C'est la base de toute votre intrigue.
sr J'en conviens.
=: Et c'est une mauvaise chose?
= Sans-doute.
s: Pourquoi donc l'avoir employée?
= C'est que ce n'est pas une fiction , mais un
fait. Il seroit à souhaiter , pour le bien de l'ouvrage ,
que la chose fût arrivée tout autrement.
= Rosalie vous déclare sa passion. Elle apprend
qu'elle est aimée. Elle n'espère plus, elle n'ose plus
vous revoir. Elle vous écrit.
= Cela est naturel.
= Vous lui répondez.
=: Il le falloit.
= Clairville a promis à sa sœur, que vous ne
partiriez pas sans l'avoir vue. Elle vous aime. Elle
vous l'a dit. Vtfus connoigsez ses sentimens.
= Elle doit chercher à connoltre lés miens.
= Son fi ère va la trouver chez une amie , où de*
s U K LE FILS N A T U r. E t. lit
bruits fâcheux qui se sont répandus sur la fortune
de Rosalie et sur le retour de son père , l'ont appe-
lée. On y savoit voire départ. On en est surpris.
On vous accuse d'avoir inspiré de la tendresse à sa
sœur , et d'en avoir pris pour sa maîtresse.
== La chose est vraie.
= Mais Clairville n'en croit rien. Il vous dé-
fend avec vivacité. Il se fait une affaire. On vous
appelle à son secours , tandis que vous répondez à
la lettre de Rosalie. Vous laissez, votre réponse sur
la table.
==^ Vous en eussiez fait autant, je pense.
= Vous volez au secours de voire ami. Cons-
tance arrive. Elle se croit attendue. Elle se voit
laissée. Elle ne comprend rien à ce procédé. Elle
apperçoit la lettre , que vous écriviez à Rosalie. Elle
la lit et la prend pour elle.
= Toute autre s'y seroit trompée.
= Sans-doute ; elle n'a aucun soupçon de votre
passion pour Rosalie , ni de la passion de Rosalie
pourvouj; la lettre répond à une déclaration , et
elle en a fait une.
;;^ Ajoutez que Constance a appris de son frère
le secret de ma naissance , et que la lettre est d'ua
honune qui croiroil manquer à Clairville, s'il pré-
Icndoit à la personne dont il est épris. Ainsi Cons-
tiioce croit et doit se croire aimée j et de là, tous les
embarras où vous m'avez vu.
Tli-iûtre. P
122 E N T n E T 1 E N S
Que trouvez-vous donc à redire à cela ? il n'y a
rien qui soil faux.
^^ JNi rien qui soit assez, vraisemblable. Ne
vojez-vous pas qu'il faut des siècles , pour combiner
un si grand nombre de circonstances ? Oue les ar-
tistes se félicitent tant qu'ils voudront du talent
d'arranger de pareilles rencontres ; j'y trouverai
de l'invention , mais sans goût véritable. PiusJa.,
_|iiarche (Tunâ^pigce est simple^, plus elle est belle,
= Un poète qui auroit imaginé ce coup de théâtre
et la situation du cinquième acte , où, m'appro-
chant de Rosalie , je lui montre Clairville au fond
du salon , sur un canapé , dans l'attitude d'un
homme au désespoir , auroit bien peu de sens ,
s'il préféroit le coup de théâtre au tableau. L'un
est presfjue un enfantillage ; l'autre est un trait de
génie. J'en parle sans partialité. Je n'ai inventé ni
l'un ni l'autre. Le coup de théâtre est un fait j le
tableau , une circonstance heureuse que le hasard
fît naître , et dont je sus profiter.
=:^ Mais , lorsque vous sûtes la méprise de Cons-
tance , que n'en avcrlissiez.-vous Rosalie ? L'ex-
pédient étoit simple , et il remédioit à tout.
=^ Oh ! pour le coup , vous vc^là bien loin du
théâtre; et vous examinez mon ouvrage avec une
sévérité h laquelle je neconnoispas de pièce qui ré-
sistât. Vous m'obligeriez de m'en citer une qui
allât jusqu'au troisième acte , si chacun y faisoit à
îa rigueur ce qu'il doit faire. Mais celte réponse ,
SUR LE FILS NATUREL. 12J
qui scroit bonne pour un artiste , ne Test pas pour
moi. Il s'agit ici d'un fait , et non d'une fiction. Ce
n'est pointa un auteur , que vous demandez raison
d'un incident; c'est à Dorval , que vous demandez
coiupte de sa conduite.
Je n'instruisis point Rosalie de l'erreur de Cons-
tance et de la sienne , parce qu'elle rcpondoil à
mes vues. Résolu de tout sacrifier à l'honnêteté , je
regardai ce contre-temps qui meséparoit de Jlosa-
lie , comme un événement qui m'éloignoit du dan-
ger. Je ne voulois point que Rosalie prît une fausse
opinion de mon caractère ; mais il m'importoit
bien davantage de ne manquer ni à moi-même ,
ni à mon ami. Je souffrois à le tromper, à trom-
per Constance ; mais il le falloit.
= Je le sens. A qui écriviez-vous , si ce n'éloit
pas à Constance ?
= D'ailleurs , il se passa si peu de temps entre
ce moment et l'arrivée de mon père j et Rosalie vi-
voit si renfermée. Il n'étoil pas question de lui écrire.
Il est fort incertain qu'elle eût voulu recevoir ma
lettre ; et il est sûr qu'une lettre qui l'auroit con-
vaincue de mon innocence, sans lui ouvrir les jeux
sur l'injustice de nos sentimeDS,n'aurûit fait qu'aug-
menter le mal.
^^ Cependant vous entendez de la bouche de
Clairvillc mille mots ([ui vous déchirent. Constance
lui remet votre lettre. Ce n'est pas assez de cacher
le penchant réel que vous avez^ il faut en siuiulcr
124 E JN T R E T l fc !S' *
un que vous n'avez pas. On arrange votre mariage
avec Constance, sans <jue vous puissiez vous
y opposer. On annonce celte agréable nouvelle à
Rosalie , sans que vous puissiez la nier. Elle se
meurt à vos yeux; et son amant, traité avec une du-
reté incroyable, tombe dans un état tout vois^in
du désespoir.
= C'est la vérité j mais que pouvois-je à tout
cela ?
= A-propos de cette scène de désespoir , elle
est singulière. J'en avois été vivement affecté dans
le salon. Jugez combien je fus surpris, à la lecture ,
d'y trouver des gestes et point de discours.
=^ Voici une anecdote que je me garderois bien
de vous dire , si j'altachois quelque mérite à cet
ouvrage, et si je ni'estiniois beaucoup de l'avoir
fait. C'est qu'arrivé à cet endroit de notre histoire
et de la pièce , et ne trouvant en moi qu'une im-
pression profonde sans la moindre idée de discours ,
je me rappelai quelques scènes de comédie , d'a-
près lesquelles je fis de Clairville un désespéré
très-discret. Mais lui , parcourant son rôle légère-
ment, me dit : Monfrcre , voilà qui ne vaut rien.
Il n'y a pas un seul mot de vérité dans toute cette
rhétorique. Je le sais. Mais voyez, et tâchez do
faire mieux. Je n'aurai pas de peine. Une s'agit que
de se remettre dans la situation . et que de s'écou-r
ter. Cefut apparennnentce qu'il fit. Le lendemain il
«l'apporta la sccne que vous connoisseZ) telle qu'c!!<î
SUR t !: K r r. s naturel. \20
efil , mot pour mot. Je la lus et relus plusieurs
fois. J'y reconnus le tou de la nature 3 et (lemain ,
si vous vouiez , je vous dirai quelques réflexions
qu'elle m'a suggérées sur les passions, leuraccent ,
la dcclamation el la pantomime. Je vous recon-
duirai, ce soir , jusqu'au pied de la colline qui coupe
en deux la distance de nos demeures 5 et nous y
marquerons le lieu de notre rendez-vous.
Chemin faisant , Dorval observoit les phéno-
mènes de la nature , qui suivent le coucher du
soleil; et il disoit : Vovez connue les ombres parti-
culières s'aiïbiblissent à mesure que l'ombre univer-
selle se fortifie. .. Ces larges bandesde pourpre nous
pron)ellcnt une belle journée .... Voilà toute la
région du ciel opposée au soleil couchant , qui com-
mence à se teindre de violet. 1 . On n'entend plus
dans la foret que quelques oiseaux , dont le ramage
tardif égaie encore le crépuscule. ... Le bruit des
eaux courantes, qui commence à ae séparer du bruit
général , nous annonce que les travaux ont cessé
dans plusieurs endroits , et qu'il se fait tard.
Cependant nous arrivâmes au pied de la colline^"
ISous y marquâmes le lieu de notre rendez-vous ^
et nous nous séparâmes.
126 E ^ r R E r I n N s
SECOND ENTRETIEN.
i i E lendemain , je me rendis au pied de la colline.
L'endroit étoit solitaire et sauvage. On avoit en
perspective quelques hameaux répandus dans la
plaine ; au-delà , une chaîne de montagnes inégales
et déchirées qui terminoient en partie l'horison. On
ttoit à l'ombre des chênes , et l'oji entendoit le
bruit sourd d'une eau souterraine qui couloit aux
environs. C'étoit la saison où la terre est couverte
des biens qu'elle accorde au travail et à la sueur
des hommes. Dorval étoit arrivé le prenwer. J'ap-
prochai de lui sans qu'il m'apperçût. Il s'étoit aban-
donné au spectacle de la nature. Il avoit la poitrine
élevée. Il rcspiroit avec force. Ses veux attenlifs
se portoient sur tous les objets. Je suivois sur son
visage les impressions diverses qu'il en éprouvoit j
et je commençois à partager son transport , lorsque
je m'écriai , presque sans le vouloir : « 11 est sous
le charme ».
Il m'entendit , et me répondit d'une voix altérée :
11 est vrai. C'est ici ([u'on voit la nature. Voici le
séjour sacré de fenlhousiasme. Lu homme a-t-il
reçu du génie ? il quille la ville et ses habilans. 11
aime , selon l'alU ail de son cœur , à mêler ses pleurs
SUR T. ft r I L 5 K A T U n E L. 127
au criblai d'une fonlaincj à porter des fleurs sur un
tombeau; à fouler d'un pied léger l'herbe tendre de
la prairie; à traverser, à pas lents , des campagnes
fertiles ; à contempler les travaux des hommes ;
à fuir au fond des forêts. Il aime leur horreur se-
crète.Il erre. I! cherche un ant'.e qui l'inspire. Qui
est-ce qui môle sa voix au torrent qui tombe de la
montagne ? Qui est-ce qui sent le sublime d'un
lieu désert ? Qui est-ce qui s\^coute dans le silence
de la solitude ? C'est lui. Notre poète habile sur
les bords d'un lac. Il proniène sa vue sur les eaux,
et son génie s'étend. C'est là qu'il est saisi de cet
esprit, tantôt tranquille et tantôt violent, qui sou-
lève son ame ou qui l'appaise à son gré. . . . O Nr-'
lure , tout ce qui est bien est renfermé dans ton
sein ! Tu es la source féconde de toutes véritcs...i
Il n'y a dans ce monde que la vertu et la vérité qui
soient dignes de m'occuper .... L'enthousiasme
naît d'un objet de la nature. Si l'esprit l'a vu sous
des aspects frappans et divers , il en est occupé ,
agile , tourmenté. L'imagination s'échauffe j la
passion s'émeut. On est successivement étonné ,
attendri , indigné , courroucé. Sans l'enthousiasme ,
ou l'idée véritab'e ne se présente point; ou si , par
liazard , on la rencontre , onne peut lapoursuivre...
Le poète sent le moment de l'enthousiasme ; c'est
après qu'il a médité. Il s'annonce en lui par un
frémissement qui part de sa poiliine, et qui passe,
1 V o E ?>■ 'F r, r T 1 E N S
tiune manière dclicieiiàe el rapide, jijsqa'anx cx-
trtJniilts de son corps. Bientôt ce n'est plus un
frtinisseiuenlj c'est une chaleur forte el perma-
ïienle cjui l'enil^ràsc , qui ie fait hakler , qui le
consume , qui le tue , mais qui donne Taine , la vie
à tout ce qu'il touche. Si cette chaleur s'accrois-
ioit encore , les spectres se muUiplicroient devant
lui. Sa passion s'élèveroit presqu'au degré de la
fureur. Une contioîtroit de soulagement qu'à verser
au-dehors un torrent d'idées qui se pressent, se
heurtent et se chassent.
Dorval éprouvoit à l'instant l'état qu'il peignoit.
3c ne lui répondis point. Il se fit entre nous un si-
lence , pendant lecjuel je vis qu'il se tranquillisoit.
Bientôt il me demanda , conmie un homme qui
sorliroit d'un sommeil profond : Qu'ai -je dit?
Çu'avois-je à vous dire ? Je ne m'en souviens
plus.
=- Quelques idées , que la sccne.de Clairville
désespéré vous avoit suggérées sur les passions ,
leur accent , la déclamation , la pantomime.
= La première , c'est qu'il ne faut point donner
d'esprit à ses personnages ; mais savoir les placer
dans des circonstances (jui leur en donnent ....
Dorval sentit , à la rapidité avec laquelle il venoit
de prononcer ces mots , fju'il restoit encore de l'a-
gitation dans son ame j il s'arrêta: el pour laisser
le temps au calme de renaître , ou plutôt pour op-
Sun LE F I r. s A A T V r. r. i.. \oX)
poser à son trouble une éniolion plus violenlc ,
ninis passagère , il nie raconta ce qui suit :
Une paysanne du village que vous voj'cz entre
ces deux montagnes, et dont les maisons élèvent
leurs laites au-dessus des arbres , envoya sou mari
chez ses parens , qui demeurent dans un hameau
-voisin. Ce malheureux y fut tué par un de ses
beaux-frères. Le lendemain , j'allai dans la maison
où l'accident étoit arrivé. J'y vis un tableau , et j'jr
entendis un discours que je n'ai point oubliés. Le
mort étoit étendu sur un lit. Ses jambes nues pen-
doienthorsdu lit. Sa femme échevelée étoit à terre.
Elle tcnoit les pieds de son marij et elle disoit en
fondant en larmes , et avec une action qui en ar-
rachoit à tout le monde : (( Hélas ! quand je t'en-
)) vovai ici, je nepensois pas que ces pieds le me-
» noient à la mort ». Croyez- vous r[u une femme
d'un autre rang auroit été plus pathétique? Non.
La même situation lui eût inspiré le même discours.
Son ame eut été celle du moment j et ce qu'il faut
que l'artiste trouve, c'est ce que tout le monde
diroit en pareil cas j ce que personne n'entendra ,
sans le reconnoitre aussi-tôt en soi.
Les grands intérêts , les grandes passions. Voilà
la source des grands discours , des discours vrais.
Presque tous les hommes parlent bien en mourant.
Ce que j'aime dans la scène de Clairville ,
c'est qu'il n'y a précisément que ce que la passion
t'JÔ EIWTRETTtNS
inspire , quand elle est extrême. La passion s'iit**
îache à une idée principale. Elle se tait , et elle
revient à celte idée, presque toujours par ex-
clamation.
La pantomime , si négligée parmi nous , est
employée dans cette scène ; et vous avez éprouve
vous-même avec quel succès !
Nous parlons trop dans nos djrames ; et, cou-
sé(jueiument , nos acteurs ny jouent pas assez,.
Nous avons perdu un art , dont les ancicHS con-
Tioissoient bien les ressources. Le panlomime
jouoit autrefois toutes les conditions , les rois,
les liéros , les tjrans , les riches , les pau-
vres , les habitans des villes , ceux de la cam-
pagne; choisissant dans chaque état ce qui lui
est propre ; daos^ -chaque action , ce qu'elle a de
frappant. Le philosophe Tirnocrate qui assistoit
un jour à ce spectacle ,' d'où la sévciité de son
caractère l'avoit toujours éloigné , disoit : Quali
spectoculo me pliilosophïœ vcrecimdia privavit !
(« Timocrale avoit une mauvaise honte ; et elle
» a privé le philosophe d'un grand plaisir ». Le
cynique Dcinctiius en altribuoit tout l'effet aux
instruniens , aux voix et à la décoration , en pré-
sence d'un pantomime qui lui répondit : « I\e-
n garde- moi jouer seul ', et dis après cela de mon
n art tout ce (pie tu voudras » ? Les flûtes se
taisent. Le pantomime joue , et le philosophe ,
SUR t-E FILS NATUnEI. l5t
Iransporlé , s'écrie : Je ne te vois pas seulement.
Je t'entends. Tu me parles des mains.
Quel ellel cet art , joint au discours , ne pro-
(luiroit-il pas ? Pourquoi avons - nous séparé
ce que Isb^ nature a joint ? A tout njcnient , le
geste nefrépond-il pas au discours ? Je ne l'ai
jamais si bien senti , qu'en écrivant cet ouvrage.
Je chcrchois ce que j'avois dit , ce qu'on m'a-
voit répondu ; et ne trouvant que des mouve-
mens , j'écrivois le nom du personnage , et
au-dessous son action. Je dis à Rosalie , acte II,
scène 2 : S'il était arrivé que 7:otre cœur sur"
pris . » . fût entraîné par un penchant . . . dont
votre raison vous fit un crime... J'ai connu
cet état cruel. . . Que je vous plaindrais !
Elle me répond : . .. Plaignez - moi donc . . ..
Je la plains^, mais c'est par le geste de la coni-
niîsération ; et je ne pense pas qu'un homme , qui
sent , eût fait autre chose. Mais combien d'autres
circonstances, où le silence est forcé ? Votre con-
seil exposeroit- il celui qui le detnande , à perdre
la vie , s'il le suit j l'honneur , s'il ne le suit pas ?
Vous ne serex ni cruel ni vil. \ ous marquerez
votre perplexité par le geste j et vous laisserez
l'homme se déterminer.
Ce que je vis encore dans cette scène. C'est
qu'il y a des endroits , qu'il faudroit presque aban-
donner à l'acteur. C'est à lui à disposer de la
I'j2 ENTRETIENS
scène écrite , à répeter certains mots , à revci)ii
sur certaines idées , à en retrancher quelques-
unes , et à en ajouter d'autres. Dans les canta-
biie , le musicien laisse à un yraiid chanteur un
libre exercice de son goût et de son talent ; il
se contente de lui marquer les intervflles prin-
cipaux d'un beau chant. Le poète en dcvroit
faire autant , quand il connoît bien son acteur.
I Qu'est-ce qui nous affecte dans le spectacle de
rhomnie animé de quelques grandes passions ?
Sont " ce ses discours ? Quelquefois. Mais ce cjui
émeut toujours , se sont des ois , des mots inar-
ticulés , des vois rompues , quelques monosj'llabes
qui s'échappent par intervalles , je ne sais quel
murmure dans la gorge , entre les dents. La
violence du sentiment coupant la respiration et
portant le trouble dans fesprit , les syllabes des
mois se séparent, l'homme passe d'une idée à
une autre ; il commence une multi tuile de dis<-
cours ', il n'en finit aucun : et à fexception de
quelques sentimens qu'il rend dans le premier
accès , et auxquels il revient sans cesse, le reste
n'est qu'une suite de bruits foibles et confus , de
sons expiions , d'accens élouffés (jue facteur
connoît luieux que le poole. La vois , le ton ,
le geste , l'action , voilà ce qui appartient à
l'acteur ; et c'est ce qui nous frappe sur-tout
1 dans le spectacle des grandes passions. ^ C'est
SLR LE F t I, S W A T IT R E L. 1 55
l'acteur qui donne au discours tout ce qu'il a
d'cnoryie. C'est lui qui porte aux oreilles la lorce
et la vérité de l'accent.
= J'ai pensé quelquefois que les discours
des amans bien épris , n'éloient pas des choses
à lire , niais des choses à entendre. Car , me
disois-je , ce n'est pas l'esprossion y'e vous aiiiie ,
qui a triomphé des rigueurs d'une prude , des
projets d'une coquette , de la vertu d'un femme
sensible j c'est le tremblement de voix avec le-
f[uel il fut prononcé ; les larmes , les regards qui
l'accompagnèrent. Cette idée revient à la vôtre.
C'est la même. Un ramage opposé à ces vraies
voix de la passion , c'est ce que nous appelons
des tirades. Rien n'est plus applaudi , et de
plus mauvais goût. Dans une représentation dra-r
nialique , il ne s'agit non plus du spectateur que
s'il n'existoit pas. Y a-t-il quelque chose qui
s'adresse à lui ? L'auteur est sorti de son sujet ^
l'acteur entraîné hors de sou i ôle. Ils descendent
tous les deux du théâtre. Je les vois dans le par-
terre y et tant que dure la tirade , l'acticn est sus-
pendue pour moi , et la scène reste vide.
Il ;y a , dans la composition d'une pièce drama-
tique , une unité de discours qui correspond à
une unité d'accens dans la déclamation. Ce sont
deux systèmes qui varient , je ne dis pas de la
comédie à la tragédie , mais d'une comédie ou
d'une tragédie à une autre. S'il en étoit autre-?
ï54 ENTRETIENS
nient , il y auroit un vice , ou dans le poènic ,
ou dans la rcprcsentalion. Les personnages n'au-
roient pas entre eux la liaison , la convenance à
laquelle ils doivent être assujettis , niéine dans les
contrastes. On senliroit , dans la déclanialion , des
dissonances qui Llesseroicnt. On reconnoîtroit ,
dans le poème , un être qui ne seroit pas fait
pour la société dans laquelle on l'auroit introduit.
C'est à l'acteur à sentir cette unité d'accent.
Voilà le travail de toute sa vie. Si ce tact lui
manque , smi jeu sera tantôt foible , tantôt ou-
tré, rarement juste , bon par endroits, mauvais
dans l'ensemble.
Si la fureur d'être applaudi s'empare d'un
acteur , il exagère. Le vice de son action se ré-
pand sur l'action d'un autre. II n'y a plus d'unité
dans la déclamation de son rôle. Il n'y en a
plus dans la déclamation de la pièce. Je ne vois ,
bientôt sur la scène, ([u'une asseniblée tumultueuse
oîi cliacun prend le ton qui lui plaît^ l'ennui s'em-
pare de moi ; mes mains se portent à mes oreil-
les , et je m'enfuis.
Je voudrois bien vous parler de l'accent pro-
pre à chaque pasbion. INIais cet accent se mo-
difie en tant de manières ; c'est un sujet si
fugitif et si délicat , que je n'en connois aucun
qui disse mieux sentir l'indigence de toutes les
■ langues qui existent et qui ont existé. On a une
idée juste de la chose ; elle est présente à la
SUR liE riLS NATUREL. 1 35
niénioire. Cherche-t-on l'expression ? on ne la
trouve point. On combine les mots de grave et
d'aigu; de prompt et de lent , de doux et de
fort ; mais le réseau , toujours trop lâche , ne re-
tient rien. Qui est-ce qui pourroit décrire la dé-
clamation de ces deux vers ?
Les a-t-on vns souvent se parler ? se clierclier ?
Dans le fond des forêts alloient-ils se cacher ?
C'est un mélange de curiosité , d'inquiétude ,
de douleur , d'amour et de honte , que le plus
mauvais tableau me peindroit mieux (|ue le lueil-
leur discours.
=^ C'est une raison de plus , pour écrire la
pantomime.
Sans-doule , l'intonation et le geste se déter-
minent réciproquement.
=^ Mais l'intonation ne peut se noter ; et il est
facile d'écrire le geste.
Dorval fit une pause en^cet endroit. Ensuite
il dit :
Heureusement une actrice , d'un jugement bor-
né , d'une pénétration commune , mais d'une
grande sensibilité , saisit sans peine une situa-
tion d'anie , et trouve , sans y penser , l'accent
qui convient à plusieurs sentiiiiens diÛérens qui
se fondent ensemble , et qui constituent celte
situation que toute la sagacité du philosophe
n'analjseroit pas,
l56 E IS' T r, E T I E > s
Les poêles, les acteurs, les musiciens, les
peintres , les chanteurs du premier ordre , les
grands danseurs , les amans tendres , les vrais
dévots , toute celte troupe enlhousiaste el pas-
sionnée sent vivement , el réfléchit peu.
Ce n'est pas le précepte ; c'est autre chose de
plus immédiat , de plus intime , de plus obscur
et de plus certain qui les guide et qui les éclaire.
Je ne peux vous dire quel cas je fais d'un grand ac-
teur , d'une grande actrice ; combien je serois
vain de ce talent , si je l'avois. Isolé sur la sur-
face de la teire , maître de mon sort , libre de
préjugés ^ j*ai voulu une fois être comédien ; et
qu'on me réponde du succès de Quinault-Du-
fresne , et je le suis demain. Il n'j a que la mé-
diocrité qui donne du dégoût au théâtre ', et dans
quelqu'élat que ce soit , que les mauvaises mœurs
«ui déshonorent. Au-dessous de Racine et de
Corneille , c'est Baron , la Desmares , la de
Seine , que je vois ; 'au-dessous de Molière et de
Fiegnard , Quinault l'aîné et sa sœur.
J'éîois chagrin , quand j'allois aux spectacles ,
cl que je comparois l'utilité des théâtres avec le
peu de soin qu'on prend à former les troupes.
Alors je m'écriois : « Ah ! mes amis , si nous
» allons jamais à la Lampedouse (*) fonder, loin
(* ) La LarapeJouse est une petite isie déserte de la
ïncr d'Afri-iue , située à une distance presijue égale de
s V r. LE F I Tj s N A T U n E L. 1^7
» de la terre , au milieu des flots de la nier , ua
» petit peuple d'heureux ! ce seront là nos pr&«
)) dicateurs ; et nous les choisirons, sans-doulc,
» selon l'iniporlance de leur ministère. Tous les
« peuples ont leurs sabbats , et nous aurons aussi
)) les nôtres. Dans ces jours solemncls , on rc-
)) présentera une belle tragédie, qui apprenne aux
» hommes à redouter les passions ; une bonae
la côte de Tunis et de l'ile de Malthe. La pêclie y est
excellente. Elle est couverte d'oliviers sauvages. La
terrein en serolt fertile. Le froment et la vigne y réus-
siroient. Cependant elle n'a jamais été habitée que par
un marabou et par un mauvais prêtre. Le marabou,
qui avoit enlevé la fille du bey d'Alger, s'y é toit réfu-
gié avec sa maîtresse, et ils y acccmplissoient l'œuvre
de leur salut. Le prêtre, appelé frbre Clément, a
passé dix ans h. la Lampedouse , et y vivoit encore il
n'y a pas loug-temps. Il avoit des bestiaux. Il culti-'
voit la terre. Il renfermoit sa provision dans un sou-
terrain ; et il alloit vendre le reste sur les côtes voi-
sines , où il se livroit au plaisir, tant que son argent
duroit. Il y a dans l'isle une petite église , divisée en
deux chapelles, que les Mahométans révèrent comme
les lieux de la sépulture du saint marabou et de sa
maîtresse. Frëre Clément avoit consacré l'une à Ma-
homet , et l'autre à la sainte Vierge. Voyoit-il arri-
ver un vaisseau chrétien , il alluœoit la lampe de la
Vierge. Si le vaisseau étoit mahométan , vite il souf-
floit la lampe dç la^Vierge , et il allumoit pour Ma-
bomet.
l53 ENTRETIENS
» comédie , qui les instruise de leurs devoirs , et
» qui leur en inspire le goût ».
= Dorval , jespère qu'on n'y verra pas la lai-
deur jouer le rôle de la beauté.
= Je le pense. Quoi donc I n'y a t-il pas dans
un ouvrage dramatique assez de suppositions
singulières auxquelles il faut que je me prête ,
sans éloigner encore l'illusion par celles qui con-
tredisent et choquent mes sens ?
= A vous dire vrai , j'ai quelquefois regretté
les masques des anciens j et j'aurois , je crois ,
supporté plus patiemment les éloges donnés à un
fceau masque qu'à un visage déplaisant.
= Et le contraste des mœurs de la pièce
avec celles de la personne, vous a-t-il moins
choqué ?
= Quelquefois le spectateur n'a pu s'empécher
d'en rire , et l'actrice d'en rougir.
=^ Non , je ne connois point d'état qui de-
mandât des formes plus esquises , ni des mœurs
plus honnêtes que le théâtre.
=^ Mais nos sots préjugés ne nous permettent
pas d'être bien difficiles.
= Mais nous voilà bien loin de ma pièce. Où
en étions-nous ?
= A la scène d'André.
=^ Je vous demande grâce pour cette scène.
J'aime cette scène , parce qu'elle est d'une im-
partialité tout-à-fait honnête et cruelle.
Sun TE FtLS NATUREL. 1^9
=^ Mais elle coupe la marche de la pièce, et
rallcnlil l'inlérèt.
=^ Je ne la lirai jamais sans plaisir. Puissent
nos ennemis la connoîlre , en faire cas , et ne
la relire jamais sans peine ! Que je serois heu-
reux , si l'occasion de peindre un malheur do-
niesli({ue avoit encore été pour moi celle de
repousser l'injure d'un peuple jaloux , d'une
manière à laquelle ma nation pût se reconnoîîie ,
et qui ne laissât pas même à la nation ennemie
la liberté de s'en offenser !
= La scène est pathétique , mais longue.
= Elle eût été et plus pathétique et plus longue,'
si j'en avois voulu croire André. = « Monsieur ,
)) me dit-il après en avoir pris lecture , voilà qui
» est fort bien j mais il y a un petit défaut : c'est
)) que cela n'est pas tout-à-fait dans la vérité. Vous
)) dites , par exemple , qu'arrivé dans le port en-
)) nemi , lorsqu'on me sépara de mon maître , je
» l'appelai plusieurs fois , mon maître , mon cher
» maître 3 qu'il me regarda fixement, laissa tom-
» ber ses bras , se retourna , et suivit , sans par-
n 1er , ceux qui l'environnoient.
» Ce n'est pas cela. Il falloit dire que quand je
)) l'eus appelé , mon maître , mon cher maître , il
l> m'entendit , se retourna, me regarda fixement j
rt que ses mains se portèrent d'elles-mêmes à ses
» poches } et que , ny trouvant rien , car l'Anglois
*) avide n'jr avoit rien laissé , il laissa tomber ses
JijO ENTRETIENS
« bras tristement , que sa tête s'inclina vers moi
» d'un Mionvement de compassion froide j qu'il se
>) retourna, et suivit, sans parler, ceux qui Tenvi—
» ronnoient. Voilà le fait.
n Ailleurs , vous passez de votre autorité une
» des choses qui marquent le plus la bonté de
ï) feu monsieur votre père j cela est fort mal. Dans
)) la prison , lorsqu'il sentit ses bras nus mouillés
» de mes larmes , il me dit : = Tu pleures , An-
» dré ! Pardonne , mon ami ; c'est moi qui t'ai
♦) entraîné ici : je le sais. Tu es tombé dans le mal-
j) heur à ma suite. = Voilà-t-il pas que vous
I) pleurez vous - même ! Cela étoit donc bon à
i) mettre ?
» Dans un autre endroit , vous faites encore pis.
î) Lorsqu'il m'eut dit : ^= Mon enfant , prends
« courage , tu sortiras d'ici : pour moi , je sens à
j) ma foiblessc , qu'il faut que j'y meure. = Je
>> m'abandonnai à toute ma douleur , et je fis re-
« tentir le cachot de mes cris. Alors votre père
» me dit : = André , cesse ta plainte , respecte la
>i volonté du ciel et le malheur de ceux qui sont à
» tes côtés , et qui souffrent en silence. = Et où
h est-ce que cela est ?
» Et l'endroit du correspondant ? Vous l'avez si
> bien brouillé , que je n'y entends plus rien. Votre
» père me dit , comme vous l'avez rapporté, que
j^ cet homme avoit agi , et que ma présence auprès
p de lui étoit sans-doule le premier de ses bons
SUR LE F I I- S NATUREL l/j,*
» ofljces. Mais il ajouta : ^^ Oh ! mon enfant ,
» quand Dieu ne ni'auroit accordé que la conso-
» talion de l'avoir dans ces moinens cruels , coni-
« bien n'aurois - je pas de grâces à lui rendre ?
)) ^^ Je ne trouve n'en de cela dans votre papier.
n Monsieur, est-ce qu'il est défendu de prononcer
» sur la scène le nom de Dieu, ce nom saint que
n votre père avoit si souvent à la bouche ? = Je
» ne crois pas , André. ^^ Est-ce que vous avez
» appréhendé qu'on ne sût que votre père étoit
» chrétien ? ;= JNuUenient, André. La morale du
)) chrétien est si belle I Mais pourquoi cette ques-
» lion ? = Entre nous on dit ... =^ Quoi ? = Que
» vous êtes ... un peu . . . esprit fort^ et sur les
» endroits que vous avez retranchés , j'en croirois
)) fjuel<jue chose. =: André , je serois obligé d'en
» cire d'autant meilleur citoyen et plus honnête
» homme. =^ Monsieur, vous êtes bon; mais n'al-
» lez pas vous imaginer que vous valiez monsieur
» voire père. Cela viendra peut - être un jour,
n = André , est-ce là tout ? = J'aurois bien en-
)) core un mot à vous dire j mais je n'ose. =^ Vous
n pouvez pailer. = Puisque vous mêle permettez,
n vous êtes un peu bref sur les bons procédés de
» l'Anglais qui vint à notre secours. Monsieur , il
» y a d'honnêtes gens par-tout .... INIais vous
» avez bien changé de ce que vous étiez , si ce
» qu'on dit encore de vous est vrai. = Et qu'est-
B ce qu'on dit encore ? — Que vous avez été fou
î42 Ê N T R t T 1 E N s •
H de ces gcns-là. = André ! — Que vous regardiez
» leurpajs comme l'asjle de la liberté , la patrie
» de la vertu , de l'invention , de l'originalité.
» _^ André ! = A-présent cela vous ennuie. Eh
)) bien ! n'en parlons plus. Vous avez dit que le
H correspondant , voyant monsieur votre père
I) 'out nu , se dépouilla et le couvrit de ses vétc-
» mens. Cela est fort bien. Mais il ne falloit pas
» oublier qu'un de ses gens en fit autant pour moi.
î) Ce silence , monsieur , rctomberoit sur mon
» compte , et me donneroit un air d'ingratitude
» que je ne veux point avoir absolument ».
^^ Vous vojez qu'André n'étoit pas tout-à-
fait de votre avis. Il vouloit la scène comme elle
s'est passée : vous la voulez comme il convient à
l'ouvrage ; et c'est moi seul (jui ai tort de vous
avoir mécontentés tous les deux.
= Qui le faisoil mourir dans le fond d'un cachot ,
sur les haillons de son valet , est un mot dur,
= C'est un mot dliumeur ', il échappe à un
mélancolique qui a pratiqué la vertu toute sa vie ,
cjui n'a pas encore eu un moment de bonheur ,
et à qui l'on raconte les infortunes d'un homme de
bien.
= Ajoutez que cet homme de bien est peut-
être son père ; et que ces infortunes détruisent les l
espérances de son ami, jettent sa maîtresse dans la
misère, et ajoutent une amertume nouvelle à sa
siluation. Tout cela est vrai. Mais vos conemis ?
Sun T. E F I L s ^ A T V l\ E I,. 1 /jS
S ils uni jamais connoissance de mon ouvrajje ,
le public sera leur juge el le mien. On leur citera
cent endroits de Corneille , de Racine , de Vol-
taire et de Crébillon , où le caractère et la situation
amènent des choses plus fortes , qui n'ont jamais
scandalisé personne. Us resteront sans réponse j
et l'on verra ce qu'ils n'ont garde de déceler , que
ce n'est point l'amour du bien (jui les anime , mais
la haine de l'homme qui les dévore.
= Mais , qu'est-ce que cet André ? Je trouve
qu'il parle trop bien pour un domestique ; et je vous
avoue qu'il y a dans son récit des endroits qui ne
seroient point indignes de vous.
= Je vous l'ai déjà dit ; rien ne rend éloquent
comme le malheur. André est un garçon qui a eu de
l'éducation , mais qui a été je crois un peu libertin
dans sa jeunesse. On le fit passer aux îles , où mon
père, qui se connoissoit en hommes , se l'attacha ,
le mit à la tête de ses affaires , et s'en trouva bien.
Mais suivons vos observations. Je crois appercevoir
un petit trait à côté du monologue qui termine
l'acte.
= Cela est *raî.
= Qu'est-ce qu'il signifie ?
= Qu'il est beau , mais d'une longueur insup-
portable.
Eh bien , raccourcissons-le. Yoj'ons : que vou-
lez-vous en retrancher ?
= Je n'en sais rien.
1 44 ENTRETIENS
= Cependant il est long.
= Vous m'embarrasserez tant qu'il vous plaira ,
mais vous ne détruirez pas la sensation.
= Peut-être.
= Vous me ferez grand plaisir.
=:= Je vous demanderai seulement , comment
vous l'avez trouvé dans le salon.
=: Bien j mais je vous demanderai à mon tour ,
comment il arrive que ce qui m'a paru court à la
représentation , me parroisse long à la lecture.
= C'est que je n'ai point écrit la pantomime J
et que vous ne vous l'êtes point rappelée. Nous
ne savons point encore jusqu'où la pantomime peut
influer sur la composition d'un ouvrage drama-
tique , et sur la représentation.
«= Cela peut être.
= El puis , je gage que vous me voyez encore
sur la scène française , au théâtre.
= Vous croyez donc que votre ouvrage ne
réussiroit point au théâtre?
= Difficilement. Il faudroit ou élaguer en quel-
ques endroits le dialogue , ou changer Tactiou
théâtrale et la scène.
= Qu'appelez-vous changer la scène ?
= En ôler tout ce qui resserre un lieu déjà trop
étroit } avoir des décorations ; pouvoir exécuter
d'autres tableaux que ceux qu'on voit depuis cent
ans ; en un mot, transporter au théâtre le salon de
Claù'ville , comme il est.
SUR LE FILS KATUREL. l/jS
= II est donc Lien important d'avoir une scène?
=^ Sans-doute. Songez, que le spectacle fran-
çais comporte autant de dccorations que le théâtre
Ijrrique , et qu'il en ofiriroit de plus agréables ,
parce que le monde enchanté peut amuser des en-
fans , et qu'il n'y a que le monde réel qui plaise à
la raison. . . . Faute de scène , on n'imaginera rien.
Les hommes qui auront du génie se dégoûteront;
les auteurs médiocres réussiront par une imitation
servilej on s'attachera de plus en plus à de petites
bienséances j et le goût national s'appauvrira
Avez-vous vu la salle de Ljon ? Je ne deinande-
rois qu'un pareil monument dans la capitale , pour
faire éclore une multitude do poèmes , et produire
peut-être quelques genresnouveaux.
=^ Je n'entends pas : vous m'obligerez de vous
expliquer davantage.
= Je le veux.
Que ne puis-je rendre tout ce que Dorval me
dit , et de la nKinière dont il le dit ? Il débuta gra-
vement ; il s'échauffa peu-à-peu j ses idées se pres-
sèrent ; et il marchoit sur la fin avec tant de rapi-
dité , que j'avois peine à le suivre. Voici ce que
j'ai retenu.
Je voudrois bien , dit-il d'abord , persuader .'i
ces esprits timides, qui ne connoissent rien au-delà
de ce qui est , que si les choses étoient autrement,
ils les trouveroient également bien j et que l'auto-
rité de la raison n'étant rien devant eux, en con)pa-
Tbéâtre. G
l46 E W T n E T 1 E N 3
raison de l'autorité du temps , ils opprouveroicnt
ce qu'ils reprennent , cornnic il leur est souvent
arrivé de reprendre ce (ju'ils avoicnt approuvé . . .
Pour bien juger dans les braux-arts, il faut réunir
plusieurs qualités rares .... Un grand goût suppose
un grand sens ; une longue expérience, une auie
honnête et sensible ; un esprit élevé , un tcnipé-r
rament un peu mélancolique , et des organes dé-
licats. . . .
Après un moment de silence , il ajouta :
Je ne demanderois, pour changer la face du genre
\ dramatique , qu'un théâtre Irès-étendu , où l'on
s' montrât , quand le sujet d'une pièce l'exigeroit ,
une grande place avec les édifices adjacens , tels
que le péristyle d'un palais, l'entrée d'un temple ,
dilTérens endroits distribués de manière que le
spectateur vît toute l'action, et qu'il j en eût une
partie de cachée pour les acteurs.
Telle fut , ou put être autrefois , la scène des Eu-
ménides d'Eschj le. D'un côté, c'éloit un espace sur
lequel les furies déchaînées cherchoient Oresle
qui s'étoit dérobé à leur poursuite , tandis qu'elles
étoient assoupies j de l'autre , on vovoit le cou-
pable, le front ceint d'un bandeau, embrassant les
pieds de la statue de Minerve , et implorant son
assistance. Ici , Oreste adresse sa plainte à la
déesse ; là , les furies s'agitent ; elles vont , elles
viennent , elles courent. Enfin une d'entre elles s'é-
.ciie ? u Yoicila trace du sang , que le parricide a
SUR LE FILS IVATUnEt, l ^J
u laissée sur ses pas . . . Je le sens ... Je le sens ». . .
Elle marche. Ses sœurs iinpilojables la suivent:
elles passent, de l'endroit où elles étoient , dans
l'asjle d'Oreste. Elles l'enviroanent , en poussant
des cris , en frémissant de rage , en secouant leurs
flambeaux. Quel moment de terreur et de pitié ,
«Lie celui où Ton entend la prière ei les gémissc-
ineus du malheureux, percer à travers les cris
et les mouvemens elfroyables des êtres cruels
qui le clierchent I Exécuterons-nous rien de pareil
sur nos théâtres? On n'j peut jamais montrer
qu'une action , tandis que dans la nature il y en a
presque toujours de sinmltanées , dont les repré-
sentations concomitantes, se fortifiant réciproque-
ment , produiroient sur nous des effets terribles.
C'est alors (ju'on trembleroit d'aller au spectacle ,
et qu'on ne pourroit s'en empêcher ; c'est alors
qu'au-lieu de ces petites émotions passagères, de
ces froids applaudissemens, de ces laruies rares
dont le poète se contente, il renverseroit les es-
prits , il porteroit dans les âmes le trouble et l'é-
pouvante ; et que l'on verroit ces phénomènes de
la tragédie ancienne, si possibles et si peu crus , se
renouveler parmi nous. lis attendent , pour se
montrer , un honmie de génie qui sache combi-
ner la pantomime avec le. discours , entremêler
une scène parlée avec une scène muette, et tirer
irarti de la réunion des deux scènpc '-♦ c, -_fn.it:
T -- , ^«
-de l'approche ou terrible ou comique de cette
148 E >f ï R E T I E r» s
réunion qui se feroit toujours. Après que les Eu—
«icnides se sont agitées sur la scène , elles arrivent
dans le sanctuaire où le coupable s'est réfugié j et
les deux scènes n'en font cju'une.
= Deux scènes alternativement muettes et
parlées. Je vous entends. Mais la confusion ?
= Une scène muette est un tableau j c'est une
décoration animée. Au théâtre Ijrique , le plaisir
de voir nuit-il au plaisir d'entendre ?
= Non. ... Mais seroit-ce ainsi qu'il faudroit
entendre ce qu'on nous raconte de ces spectacles
anciens , où la musique , la déclamation et la pan-
tomime étoient tantôt réunies et tantôt séparées ?
=ï Quelquefois j mais cette discussion nous
éloigneroitj attachons-nous à notre sujet. Vojons
ce qui seroit possible aujourd'hui ^ et prenons un
exemple domestique et commun.
Un père a perdu son fils dans un combat singu-
lier : c'est la nuit. Un domestique , témoin du
combat , vient annoncer cette nouvelle. Il entre
dans l'appartement du père malheureux , qui dor-
n)oit ; il se promène ; le bruit d'un homme qui
marche l'éveille j il demande qui c'est. = C'est
moi, monsieur, lui répond le domestique d'une
voix altérée. = Eh bien ! qu'est - ce qu'il j a ?
=- Rien. = Comment, rien ?= Non , monsieur,
= Cela n'est pas. Tu trembles; tu détouiTies la
tête ; tu évites ma vue. Encore un coup , qu'est-co
qu'il y a V je veux le. ç^voir j parle I je te l'ordonne,
SUR L fe P I 7, S N A T U R E L. «t 4^
«=t Je VOUS (lis , monsieur , qu'il n'y a rien , lui
répond encore le domestique , en versant des
larmes. =^ Ah ! malheureux , s'écrie le père , en
s'élançant du Ht sur lequel il reposoit ; tu me
trompes. Il est arrivé quelque grand malheur . . .
Ma femme est-elle morte ? = Non, monsieur.
= Ma fille ? =^ Non , monsieur. = C'est donc mon
fils ?.... Le domeslique se tait j le père entend
son silence ; il se jette à terre ; il remplit son ap-
partement de sa douleur et de ses cris^ il fait, il
dit tout ce que le désespoir suggère à un père qui
perd son fils , l'espérance unique de sa famille.
Le même honmie court chez la mère : elle dor-
moit aussi. Elle se réveille au bruit de ses rideaux
tirés avec violence. Qu'j a-t-il ? demande-t elle.
= Madame , le malheur le plus grand ; voici le
moment d'é're chrétienne ; vous n'avez plus de
fils. ^= Ah Dieu ! s'écrie cette mère afïligée ; et
prenant un chîist qui étoità son chevet, elle le
*errc entre ses b.-asj elle y colle sa bouche j ses
yeux fondent en larmes ; et ces larmes arrosent son
Dieu cloué sur une croix.
Voilà le tableau de la femme pieuse : bientôt
nous verrons celui de l'épouse tendre et de lanière
désolée. Il faut, à une ame oîila religion domine les
niouvemens de la nature , une secousse plus forte-
pour en arracher de véritables voix.
Cependant on avoit apporté, dans l'appartement
du père, le cadavre de son fils ; et ils'ypassoit une
î:jO t ^• T i\ E T I t; N »
srcnc de désespoir , tandis qu'il se iaisoil une pan-
tomime de piété chez la mère.
Vous voyez combien la pantomime et la dccla-
nialion changent alternativement de lieu. Voilà ce
qu'il faut substituer à nos à parte. Mais le moment
de la réunion des scènes approche. La mère , con-
duite par le domestique, s'avance vers l'apparte-
ment de son époux ... Je demande ce que devient
le spectateur pendant ce mouvement ?».. C'est un
époux, c'est un père élendu sur le cadavre d'un
fils , qui va frapper les regards d'une mère ! Mais
elle a traversé l'espace qui sépare les deux scènes.
Des cris lamentables ont atteint son oreille. Elle a
yu } elle se rejette en arrière ; la force l'abandonne,,
et elle tombe sans sentiment entre les bras de celui
qui l'accompagne ; bientôt sa bouche se remplira
de sanglots. T^ùrn verœ voces.
Il y a peu de discours dans cette action j mai»
un homme de génie, qui aura à remplir les inter-
valles vides , n'y répandra que quelques monosyl-
labes j il jettera ici une exclamation; là, un com-
mencement de phrase j il se permettra rarement
un discours suivi , quelque court qu'il soit.
Voilà de la tragédie ; mais il faut, pour ce geiire ,
des auteurs, des acteurs ; un théâtre, et peut-être
un peuple.
=^ Quoi ! vous voudriez , dans une tr.ngédie ,
un lit de repos, une mère, un porc endonuis »
un crucilii , uu cadavre , deux scènes alleroati-
SUR LE F i L S ^- A T li n E I,. 10(
Vernent nmeltcs et parlées ! Et les bienséances !
= Ah ! bienséances cruelles ! que vous rendez
les ouvrages décens et petits!.... Mais , ajouta
Dorval d'un sang-froid qui me surprit , ce que je
propose ne se peut donc plus?
=^ Je ne crois pas que nous en venions ja-
mais la.
= Eh bien ! tout est perdu 1 Corneille , Racine ,
Voltaire, Prébilîon ont reçu les plus grands ap-
plauuisseincns, auxquels des hommes de génie pou-
voient prétendre j et la tragédie est arrivée parmi
nous au plus haut degré de perfection^
Pendant que Dorval parloit ainsi, je faisois una
réftesion singulière. C'est comment, à l'occasion
d'une aventure domestique qu'il avoit mise en co-
médie , il établissoit des préceptes communs à tous
les genres dramatiques , et étoit toujours entraîné
par sa mélancolie à ne les appliquer qu'à la tra-
gédie.
Après un moment de silence , il dit :
Il y a cependant une ressource : -il faut espérer
que quelque jour un honmie de génie sentira l'iiu-
possibilité d'atteindre ceux qui l'ont précédé danj
«ne route battue , et se jettera de dépit dans un au-
tre; c'est le seul événement qui puisse nous affran-f
chir de plusieurs préjugés que la philosophie a vai-
nement attaqués j ce ne sont plus des raisons ^ c'esi
une production qu'il nous faut.
=■ Nous en avoni uncr
'î 52 e K T K £ T I t. N s
^Quelle?
= Sjlvic, tragédie en un aclc et en prose.
=^ Je la connois : c'est le Jaloux, tragédie. L'ou-
vrage est d'un homme qui pense et qui sent.
= La scène s'ouvre par un tableau charmant :
c'est l'intérieur d'une chambre dont on ne voit que
les murs. Au fond delà chambre, il y a, sur une
lable , une lumière, un pot à fcau et un pain:
voilà le séjour et la nourriture qu'un mari jaloux
destine, pour le reste de ses jours, à dVie femme
innocente, dont il a soupçonné la vertu.
Imaginez, à-présent, cette femme en pleurs, de-
vant celte table: mademoiselle Gaussin.
= Et vous, jugez de l'effet des tableaux par
celui que vous me citez. Il y a dans la pièce d'au-
tres détails qui m'ont plu. Elle suffit pour éveiller
un homme de génie; mais il faut un autre ouvrage
pour convertir un peuple.
En cet endroit, Dorval s'écria : « O toi qui pos-
« sèdes toute la chaleur du génie à un âge où il
» reste à-peine aux autres une froide raison , que
») ne puis-je éire à tes côtés, ton Euménidc? je
j) t'agiterois sans relâche. Tu le ferois , cet ou-
» vragej je te rappellerois les larmes que nous a
« fait répandre la scène de l'Enfant prodigue et de
» son valet; et en disparoissant d'entre nous , tu ne
i) nous laisscrois pas le regret d'un genre dont lu
-» pouvois cire le fondateur ».
'i= Et ce genre, conmienl l'appellcrez-vous ?
SUR LE T l i. S K A T U r. K L. I 55
= La tragédie domestique et bourgeoise. Les
Anglais ont le Marchand de Londres, et le Joueur ,
Iragédies en prose. Les tragédies de Shiikespear
sont moitié vers et moitié prose. Le premier poète
qui nous fit rire avec de la prose , introduisit la
prose dans la comédie. Le premier poète qui nous
fera pleurer avec de la prose, introduira la prose
dans la tragédie.
Mais dans l'art , ainsi que dans la nature , tout
Ést enchaîné j si l'on se rapproche d'un côté de ce
qui est vrai, on s'en rapprochera de beaucoup
d'autres, c'est alors que nous verrons sur la scène
des situations naturelles qu'une décence ennemie
du génie et des grands effets a proscrites. Je ne me
lasserai point de crier à nos Français: La Yérilé !
la Naturel les Anciens ! Sophocle! Philoctète! Le
poète l'a montré sur la scène , couché à l'entrée de
sa caverne, et couvert de lambeaux déchirés. Il
s'y roule j il y éprouve une attaque de douleur j il
y crie J il y fait entendre des voix inarticulées. La
décoration étoit sauvage^ la pièce marchoit sans
appareil. Des habits vrais , des discours vrais , une
intrigue simple et naturelle. Notre goût seroit bien
dégradé , si ce spectacle ne nous affecloit pas da-
vantage que celui d'un honmie richement vêtu ,
apprêté dans sa parure , . . .
= Conmie s'il sortoit de sa toilette.
Se promenant à pas comptés sur la scène, et
battant nos oreilles de ce cpi'Horacc appelle am-
l54 E W 1' « E T I E !N' S
puUas et sesquipcfLiîia vcrba, des sentences, des
boLileilles soufdces, des mots longs d'un pied et
demi.
Nous n'avons rien épargne pour corrompre le
genre dramatique. Nous avons conservé des anciens
l'emphase de la versification qui convenoit tant à
des langues à quantité forte et à acceftt marqué , à
des théâtres spacieux , à une déclamation notée et
accompagnée d'instruniens j et nous avons aban-
donné la simplicité de l'intrigue et du dialogue, et
la vérité des tableaux.
Je ne voudrois pas remettre sur la scène les
grands socs et les hauts cothurnos , les habits co-"
lossals , les masf|ucs , les porte-voix , quoique tou-
tes ces choses ne fussent que les parties nécessai-
res d'un sjstême théâtral. IV^ais , ny avoit-il pa»
dans ce système des côtés précieux? et crojez-
vous qu'il fût à propos d'ajouter encore des en-
traves au génie, au moment où il se trouvoil privé
d'une grande rcsroni ce ?
= Quelle ressource ?
= Le concours d'un grand nombre de spec-
tateurs.
Il ny a plus , à proprement parler , de specta-
cles publics. Ouol rapport entre nos assemblées
au théâtre dans les jours les plus nombreux , et
celles du peuple d'Athènes ou de Rome? Les théâ-
tres anciens recevoient justju'à quatre-vingt mille
citojens. La scène de Scaurus éloit décorée de trois
SUR LE FILS IV A T t fi U I,. l5!>
cent soixarile colonnes el Je trois mille statues.
Onenipioj'oil,àla construction de ces édiliccs, tous
les inojens de faire valoir les ins^l rumens et les
voix. On en avoit Tidée d'un grand instrument.
Uti eniin organa œni'is înminis aut corneis , etc..
cd cliordarum , soniluum claritalan perflciuntur.
Sic thc'ûtrorum per harmonicen , ad augendam
voccni, ratiocinaliones ab atilicjuis siint conS"
tiiulce.
En cet endroit j'interrompis Dorval, et je lui
dis : J'aurois une petite aventure à vous raconter
sur nos salles de spectacles.
Je vous la demanderai, me répondit - il ; et il
continua.
Jugei de la force d'un grand concours de spec-
tateurs , par ce que vous savez vous-même de l'ac
tion des hommes les uns sur les autres , et de la
coniinunication des j)assious dans les émeutes po-
pulaires. Quarante à cinquante mille hommes ne
se contiennent pas par décence. Et s'il arrivoit à
un grand personnage de la république de verser
une larme , (juel ell'et croyez-vous que sa douleur
dût produire sur le reste des spectateurs ? Y a-t-il
riende plus pathétiq^ue , que la douleur d'un homme
vénérable ?
Celui ({iii ne sent pas augmenter sa sensation
par le grand nombre de ceux qui la partagent , a
quel<{ue vice secret; il J a dans son caractère jene
sais quoi de solitaire qiii me déplaît»
i56 eniTretiens
Mais, si le concours d'un grand nombre d'hom-
mes devoit ajouter à réinotion du spectateur ;
quelle influence ne devoit-il point avoir sur les au-
teurs , sur les acteurs ? Quelle difï(?rcnce , entre
amuser tel jour , depuis telle jusqu'à telle heure ,
dans un petit endroit obscur, quelques centaines
de personnes; oa fixer l'attention d'une nation en-
tière dans ses jours soleninels, occuper ses édifi-
ces les plus somptueux, et voir ces édifices envi-
ronnés et remplis d'une multitude innombrable ,
dont l'amusement ou l'ennui va dépendre de notre
talent ?
= Vous attachez bien de l'eiFct à des circons-
tances purement locales.
= Celui qu'elles auroient sur moi; et je crois
sentir juste.
= Mais on diroit , à vous entendre , que ce sont
ces circonstanees qui ont soutenu et peut-être ifl-
troduit la poésie et l'emphase au théâtre.
= Je n'e.xige pas qu'on admette cette conjecture.
Je demande qu'on l'examine. N'est-il pas assez
vraisemblable que le grand nombre des spectateurs
auxquels il falloit se faire entendre , malgré le
murmure confus qu'ils excitent , même dans les
momcns attentifs , a fait élever la voix, détacher
les sjllabes , soutenir la prononciation ^ et sentir
l'utilité de la versification? Horace dit du vers dra-
niaticjue , l'inccntcm stivpùus , et natuin rébus
tigcndis. Il est commode pour rintrigue, et il se
SUR LE FiLS KATUHEL. l5'J
fait entendre à travers le bruit. Mais ne falloil-il
pas que l'exagération se répandît en-niénie-tcnips
et par la même cause , sur la démarche, le geste
et toutes les autres parties de l'action? De-là vint
un art qu'on appela la déclamation.
Quoi qu'il en soit ; que la poésie ait fait naître
la déclamation théâtrale; que la nécessité de cette
déclamation ait introduit, ait soutenu sur la scène
la poésie et son emphase; ou f[iie ce sjstéme ,
formé peu-à-peu, aitduiépar la convenance de
ses parties , il est certain que tout ce que l'action
dranjatique a d'énorme, se produit et disparoît
en-méme-temps. L'acteur laisse et reprend l'exa-
gération sur la scène.
Il y a une sorte d'unité qu'on cherche sans s'en
appercevoir , et à laquelle on se fixe , quand on l'a
trouvée. Cette unité ordonne des vêtcmens , du
ton, du geste , de la contenance, depuis la chaire
placée dans les temples, jusqu'aux tréteaux élevés
dans les carrefours, \oyez un charlatan au coin de
la place Dauphinej il est bigarré de toutes sortes
de couleurs ; ses doigts sont chargés de bagues j
de longues plumes rouges flottent autour de son
chapeau. Il mène avec lui un singe ou un ours; il
s'élève sur ses étriers; il crie à pleine télé ; il ges-
ticule de la manière la plus outrée: ettoutr-a ççs
choses conviennent au lieu , à l'orateur el à son au-
çlitoîre. J'ai un peu étudié le système dramatique
des anciens. J'espère vous en entretenir un jour,
|5S ENTRETIENS
VOUS exposer, sans partialité, sa nature , ses dtf.iuts
et ses avantages , et vous montrer que ceux qui
l'ont attaqué ne l'avoienl pas considéré d'assez
près. ... Et Tavcnlure que vous aviez à me racon-
ter sur nos salles de spectacles.
= La voici. J'avois un ami un peu libertin. Il
6e fit une atlaire sérieuse en province ; il fallut se
dérober aux suites qu'elle pouvoit avoir; en se ré-
fugiant dans la capitale; et il vint s'établir chez
moi. Un jour de spectacle, comme je cherchois à
désennu^jer mon prisonnier, je lui proposai d'aller
au spectacle. Je ne sais auquel des trois. Cela est
îudiiïorent à mon liisloire. ]\Ion ami accepte. Je le
conduis. ?Sous arrivons ; mais à Taspect de ces gar-
des répandus , de ces petits guichets obscurs tjui
servent d'entrée, et de ce trou terme d'une grillo
de ter , par lequel on distribue les billets, le jeune
homme s'imagine qu'il est à la po:te d'une maison
de force, et «jue l'on a obtenu un ordre pour l'y
reiifcrmer. Comm2 il est brave , il s'arrête de pied
fcnae; il met la main sur la garde de son épée; et,
tournant sur moi des _yeux indignés , il s'écne, d'un
ton mêlé de fureur et de mépiis : Ah , mon ami !
Je le compris. Je le rassurai; et vous conviendrez
q-:e son erreur n'étoit pas déplacée. . . .
= JMais où en sommes-nous de notre examen ?
puisque c'est VC'^I fw m'écarez, vous vous char-
gez sans-doute de me remettre dans la voie.
= iSous en sommes au quatrième acte , à votre
SUB LE FILS NATUREL. l5g
scène avec Constance. ... Je n'y vois cju'un coup ^
de craj'on ; mais il sVteud depuis la première ligne
jusqu'à la dernière.
=^ Qu'est-ce cjui vous en a dc'plu ?
= Le ton d'abord j il me paroîl au-dessus d'une
femme.
= D'une fenmie ordinaire , je le crois. Mais
yous connoîlrcz. Constance j et peut-être alors la
scène vous paroîtra-t-elle au-dessous d'elle.
=:= Il y a des expressions , des pensées qui sont
moins d'elle que de vous.
= Cela doit être. ]Nous empruntons nos ex-
pressions , nos idées , des personnes avec les-
quelles nous conversons , nous vivons. Selon l'es-
time que nous en faisons ( et Constance nreslinie
beaucoup), notre ame prend des nuances pli;s
ou moins fortes de la leur. Mon caractère a dû
refléter sur le sien ; et le sien , sur celui de Rosalie,
^= Et la longueur ?
= Ah! vous voilà remonté sur la scène. II y
a long-temps que cela ne vous étoit arrivé. Vous
nous voyez , Constance et moi , sur le bord d'ui e
planche , bien droits , nous regardant de profil , et
récitant alternativement la demande et ia répoîise.
Mais est - ce ainsi que cela se passoit "^dans le
saloii ? Nous étions tantôt assis , tantôt droits ;
nous marchions quelquefois. Souvent nous étions
arrêtés , et nullement pressés de voir la fin d'un
entretien qui nous intéressoit tous deux également*
l6o ENTRETIENS
Çue ne me dit-elle point? que ne lui répontlls-je
pas? Si vous saviez comment elle s'y prencit, lors-
que cette ame féroce se ferrnoit à la raison , pour
y faire descendre les douces illusions et le calme !
= Dorval , vos filles seront honnêtes et dé-
centes , vos fils seront nobles et fiers. Tous vos
enfans seront charinans.... Je ne peux vous ex-
primer quel fut le prestige de ces mots accompa-
gnés d'un souris plein de tendresse et de dignité.
== Je vous comprends. =
J'entends ces mots de la bouche de mademoi-
selle Clairon , et je la vois.
= JNon , il n'y a que les femmes qui possèdent
cet art secret. Nous sommes des raisonneurs durs
el secs.
« Ne vaut - il pas mieux encore , me disoit-
» elle , faire des ingrats , que de manquer à faire
» le bien ?
u Les parcns ont pour leurs enfans un amour
» inquiet et pusillanime , qui les gâte. Il en est
» un autre allentif et tranquille, qui les rend hon-
» nêtcs j et c'est celui-ci , qui est le véritable amour
» de père.
» L'ennui de tout ce qui anmse la multitude ,
» est la suite du goût réel pour la vertu.
» Il y a un tact moral (jui s'étend à tout , et
» que le méchant n'a point.
)) L'homme le pkis heureux ost celui qui fait le
« bonheur d'un plus grand nombre d'autres.
sua L« riLS NATUREL. l6l
» Je voutlroiii ctre mort , est un souhait fié-
») quent qui prouve du-moins quehjuefois qu'il y
») a des choses plus précieuses que la vie.
» Un honnête honmie est respecté de ceux
» mérue qui ne le sont pas , fût - il dans une autre
» planète.
» Les passions détruisent plus de préjugés que
T) la philosophie. Et comment le mensonge leur
» résisteroit - il ? elles ébranlent quelquefois la
1) vérité ».
= Elle me dit un autre mot , simple à-la-vérité,
mais si voisin de ma situation, que j'en fus efîrajé.
C'est (( qu'il n'y avoil point d'homme , quel-
» qu'honnête qu'il fût , qui , dans un violent accès
» de passion , ne désirât, au fond de son cœur , les
n honneurs de la vertu et les avantages du vice ».
= Je me rappelai bien ces idées; mais l'en-
chaînement ne me revint pas jet elles n'entrèrent
point dans la scène. Ce qu'il y en a , et ce que
je viens de vous en dire , suffit , je crois , pour
vous montrer que Constance a l'habitude de pen-
ser. Aussi m'enchaîna-t-elle , sa raison dissipant,
comme de la poussière , tout ce que je lui'oppo-
îois dans mon humeur.
= Je vois , dans cette scène , un endroit que
j'ai souligné ; mais je ne sais plus à quel propos.
= Lisez l'endroit.
P^ Je lus : « Rien ne captive plus fortement qu«
G*
iGa EWTnETiErîS
» l'exemple de la verlu, pas niéiuc l'exempte da
» vice ».
= J'entends. La maxime vous a paru fausse.
= C'est cela.
= Je pratique trop peu la vertu , me dit Dor—
val ; mais personne n'en a une plus haute idée
<|ue moi. Je vois la vérité et la vertu comme deux
grandes statues élevées sur la surface de la terre ,
et inmiobiles au milieu du ravage et des ruines
de tout ce qui les environne. Ces grandes figures
sont quelquefois couvertes de nuages. Alors les
hommes se meuvent dans les ténèbres. Ce sont
iea temps de l'ignorance et du crime , du fana-
tisme et des conquêtes. Mciis il vient un moment
©il le nuage s'entr'ouvre ; alors les hommes pros-
ternés reconnoissent la vérité et rendent hommage
à la verlu. Tout passe j mais la vertu et la vérité
restent.
Je définis la vertu , le goût de l'ordre dans les
choses morales. Le goût de l'ordre en général nous
domine dès la plus tendre enfance ; il est plus
ancien dans notre ame, me disoit Constance, qu'au-
cun sentiment réfléchi ; et c'est ainsi qu'elle m'op-
posoit à moi-même; il agit en nous, sans que
nous nous en appercevions ; c'est le germe de l'hon-
nêteté et du bon goûtj il nous porte au bien ,
tant qu'il n'est point gêné par la passion ; il nous
suit jiisques dans nos écarts } alors il dispose les
5un LE FILS NATUREL. 1 65'
mojens (Je la manière la plus avantageuse pour
le mal. S'il pouvoit jamais être ctourtc , il y auroit
des hommes ([ui scnliroienl le remords de la vertu ,
comme d'autres sentent le remords du vice. Lors-
que je vois un scélérat capable d'une action hé-
roïque , je demeure convaincu que les hommes
de bien sont plus réellement hommes de bien ,
que les méchans ne sont vraiment médians j que
la bonté nous est plus indivisiblement attachée que
la méchanceté ; et , qu'en général , il reste plus
de bonté dans l'ame d'un méchant , que de mé-
chanceté dans l'ame des bons.
= Je sens d'ailleurs qu'il ne faut pas examiner
la morale d'une femme , comme les maximes d'un
philosophe.
= Ah ! si Constance vous entendoit ! . . .
= Mais celte morale u'est-elle pas un peu forte
pour le genre dramatique ?
= Horace vouloit qu'un poète allât puiser sa
science dans les ouvrages de Socrale : Rem tibi
socraticœ poterunt ostendere chartœ. Or , je crois
qu'en un ouvrage , quel qu'il soit , l'esprit du siècle
doit se remarquer. Si la morale s'épure , si le pré-
jugé s'afFoiblit , si les esprits ont une pente à la
bienfaisance générale , si le goût des choses utiles
s'est répandu , si le peuple s^intéresse aux opé-
rations du ministre , il faut qu'on s'en apperçoive,
même dans une comédie.
= ISTalgré tout ce que vous me dites , je per-;
j64 e k t r e t I e iv s
sistc. Je trouve la scène fort belle et fort longue j
je n'en respecte pas moins Constance j je suis en-
chanté qu'il y ait au monde une fennue comme
elle , et que ce soit la vôtre....
Les coups de craj^on commencent à s'éclaircir.
En voici pourtant encore un.
Clairville a remis son sort entre vos mains; il
vient apprendre ce que vous avez décidé. Le sa-
crifice de votre passion est fait ; celui de votre
fortune est résolu. Clairville et Rosalie redeviennent
s
opulens par votre générosité. Célcz à votre ami
cette circonstance , je le veux ; mais pourquoi vous
amuser à le tourmenter , en lui montrant des obs-
tacles qui ne subsistent plus ? cela amène l'éJoge
du commerce , je le sais. Cet éloge est sensé ,
ai étend l'instruction et l'utilité de l'ouvrage j mai*
il alonge ;et je le supprimerois. Ambitiosa recidet
ornamenta.
= Je vois , me répondit Dorval , que vous êtes
heureusement né. Après un violent effort , il est
une sorte de délassement auquel il est impossible
de se refuser , et que vous connoîtriez, , si l'exer-
cice de la vertu vous avoil été péniole ; vous n'avez
jamais eu besoin de respirer. ... Je jouissois de
ma victoire j je faisois sortir du cœur de mon ami
«es sentimens les plus honnêtes j je le voyois tou-
jours plus digne de ce que je venois de faire pour
^lui. Et cette action ne vous paroît pas naturelle !
Reconnoisscz au contraire , à ces caractères , la
sur. L K FILS W A T U n E L. lG5
différence d'un événement imaginaire et d'un évé-
nement réel.
= Vous pouvez avoir raison. Mais dites-moi,
Rosalie n'auioit-elle point ajouté après-coup cet
endroit de la première scène du cinquième acte?
« Amant qui m'ttois autrefois si cher ! Clairvillc
que j'estime toujours , etc. ».
^■^ Vous l'avez deviné.
=^ 11 ne me reste presque plus que des éloges
à vous faire. Je ne peux vous dire combien je suis
content de la scène troisième du cinquième acte.
Je nie disois , avant que de la lire : Il se propose
de détacher Rosalie. C'est un projet fou qui lui
a mal réussi avec Constance, et qui ne lui réussira
pas mieux avec l'autre. Que lui dira-t-il, qui ne
doive encore augmenter son estime et sa tendresse ?
Voyons cependant. Je lus } et je demeurai con-
vaincu qu'à la place de Rosalie , il n'y avoit point
de femmeen qui il restât quelques vestiges d'hon-
nêteté , qui n'eût été détachée et rendue à son
amant ; et je conçus qu'il n'y avoit rien qu'on ne
pût sur le cœur humain , avec de la vérité , de
l'honnêteté et de l'éloquence.
Mais comment est-il arrivé que votre pièce ne
soit pas d'invention , et que les moindres évène-
mens y soient préparés ?
= L'art dramatique ne prépare les évènemens
que pour les enchaîner ; et il ne les enchaîne dans
ses productions , que parce qu'ils le sont dans la
l()G ENTRETIENS
nature. L'art imite jusqu'à la manière subtile avec
laquelle la nature nous dérobe la liaison de ses
effets.
= La pantomime prépareroit , ce me semble,
quelquefois d'une manière bien naturelle et bien
déliée.
=^ Sans-doute j et il y en a un exemple dans
la pièce. Tandis qu'André nous annonçoitles mal-
heurs arrivés à son maître , il me vint cent fois
dans la pensée qu'il parloit de mon père ; et je
témoignai celte inquiétude par des mouvemens sur
lesquels il eût été facile à un spectateur attentif
de prendre le même soupçon.
= Dorval , je vous dis tout. J'ai remarqué de
temps-en-teuips des expressions qui ne sont pas
d'usage au théâtre.
= Mais que personne n'oseroit relever , si un'
auteur de nom les eût employées.
= D'autres qui sont dans la bouche de tout
l'« monde , dans les ouvrages des meilleurs écri-
vains , et qu'il seroit impossible de changer , sans
g;1ler la pensée j mais vous savez que la langue du
spectacle s'épure , à-rnesure que les mœurs d'un
peuple se corrompent; et que le vice se fait un
idiome qui s'étend peu-à-peu , et qu'il faut con-
noître, parce qu'il est dangereux d'employer les
expressions dont il s'est une fois emparé.
=^ Ce que vous dites est bien vu. Il ne reste
plus qu'à savoir où s'arrêtera cette sorte de coudes-
SUR r, t FILS w A T r r. E I.. ^Gf
eendance qu'il faut avoir pour le vice. Si la langue
de la vertu s'appauvrit à-niesure que celle du vice
s'étend , bientôt on en sera réduit à ne pouvoir
parler sans dire une sottise. Pour moi , je pense
qu'il y a mille occasions oti un homme feroit hon-
neur à son goût et à ses mœurs , en méprisant
celte espèce d'invasion du libertinage.
Je vois déjà dans la société , que si quelqu'un
s'avise de montrer une oreille trop délicate , on
en rougit pour lui. Le théâtre français atlendra-
t-il , pour suivre cet exemple , que son diction-
naire soit aussi borné que le dictionnaire du théâtre
lyrique , et que le nombre des expressions hon-
nêtes soit égal à celui des expressions musicales.
=■ Voilà tout ce que j'avois à vous observer
sur le détail de votre ouvrage. Quant à la conduite,
j'y trouve un défaut ; peut-être est-il inhérent au
sujet; vous en jugerez; l'intérêt change de nature ;:
il est , du premier acte jusqu'à la fin du troisième,
de la vertu malheureuse ; et dans le reste de la
pièce , de la vertu victorieuse. Il falloit , et il eût
été facile d'entretenir le tumulte , et de prolonger
- les épreuves et le mal -aise de la vertu.
Par exemple , que tout reste comme il est depuis
le commencement de la pièce jusqu'à la quatrième
scène du troisième acte : c'est le moment où Ro-
salie apprend que vous épousez Constance , s'éva-
nouit de douleur, et dit à Clairville , dans son dépit :
« Laissez. - moiT . , , Je vous hais »....; qu'alors
ï6S ENTRETIENS
Clairville conçoive des soupçons^ que Vousprenlcl
de l'humeur conlie un ami importun qui vous perce
le cœur , sans s'en douter ; et que le troisième
acte finisse.
Voici maintenant comment j'arrangerois le qua-
trième. Je laisse la première scène à -peu -près
comme elle est j seulement Justine apprend à
Rosalie qu'il est venu mi émissaire de son père ;
qu'il a vu Constance en secret j et qu elle a tout
lieu de croire qu'il apporte de mauvaises nouvelles.
Après cette scène, je transporte la scène seconde
du troisième acte , celle où Clairville se préci-
pite aux genoux de Rosalie , et cherche à la flé-
chir. Constance vient ensuite ; elle amène André j
on l'interroge. Rosalie apprend les malheurs arri-
vés à son père : vous voyez à-peu-près la marche
du reste. En irritant la passion de Clairville et
celle de Rosalie , on vous eût préparé des em-
barras plus grands peut-être encore que les pré-
cédens. De temps - en - temps vous eussiez été
tenté de tout avouer» A la fin , peut-être l'eussiex-
vous fait.
^= Je vous entends ; mais ce n'est plus là notr«
histoire. Et mon père , qu'auroit-il dit ? D'ailleurs ,
êtes - vous bien convaincu que la pièce y auroit
gagné? En me réduisant à des extrémités terribles,
vous auriez, fait , d'une aventure assez simple ,
une pièce fiart compliquée. Je serois devenu plu»
ihédtral ; ^
SUn LE FILS IS \ T V n E L. l6^
= Et plus ordiuairc ,il est vrai; mais l'ouvrage
eût clô d'un succès assuré.
= Je le crois , et d'un goût fort petit. II y avoit
cerlaineincnt moins de dilticullé ; mais je pense
qu'il y avoit encore moins de vérité et de beaulé
réelles à entrelenir ragitation , qu'à se soutenir
dans le calme. Songez, que c'est alors que les sacri-
fices de la vertu commencent et s'enchaînent.
A'ojez comme l'élévation du discours, et la force
des scènes succèdent au pathétique de situation.
Cependant, au milieu de ce calme , le sort de (cons-
tance , de Clairville , de Rosalie , et le mien ,
demeurent incertains. On sait ce que je me pro-
pose j mais îl n'y a nulle apparence que je réus-
sisse. En effet , je ne réussis point avec Constance^
et il est bien moins vraisemblable que je sois plus
heureux avec Rosalie. Quel événement assez im-
portant auroit remplacé ces deux scènes , dans le
plan que vous venez de m'exposer ? aucun.
= Il ne me reste plus qu'une question à vous
faire : c'est sur le genre de votre ouvrage. Ce n'est
pas une tragédie; ce n'est pas une comédie. Qu'est-
ce donc? et quel nom lui donner?
= Celui qu'il vous plaira. Mais demain, si vous
voulez , nous chercherons ensemble celui qui lui
convient.
■~^ Et pourquoi pas aujourd'hui ?
:^ Il faut que je vous quitte. J'ai fait avertir
Tb'iitre. H
17© ENTRETIENS
deux fernners du voisinage ^ et il y a peul-éir©
une heure qu'ils ni'atlendeiit à la maison.
= Autre procès à accommoder ?
= Non : c'est une affaire un peu différente.
L'un de ces fermiers a une fille ; l'autre , un gr.rçon :
ces enfans s'aiment j mais la fille est riche j le
garçon n'a rien.
=^ El vous voulez accorder les parens , et rendre
les enfans contens. Adieu , Dorval. A demain ,
au Uièmc endroit.
SUR I.E FILS WÀTUREIJ. 17!
TROISIEME ENTRETIEN.
I jE lendemain , le ciel se troubla j une nue qui
amenoitroiage, et qui portoit le tonnerre , s'arrêta
sur la colline, et la couvrit de ténèbres. A. la dis-
tance où j'ttois , les éclairs sembloient s'allumer
et s'éteindre dans ces ténèbres. La cîme des chênes
étoit agitée j le bruit des venls se inêloit au mur-
mura des eaus ; le tonnerre , en grondant , se pro-
iiienoit entre les aibres; mon imagination, domi—
oée par des rapports secrets , me montroil , au
milieu de cette scène obscure , Dorval, tel que
je l'avois vu la veille dans les transports de soa
enthousiasme , et que je croyois enteadre sa voix
harmonieuse s'élever au-dessus des vents et du
tonnerre.
Cependant l'orage se dissipa j l'air en devint
plus pur; le ciel , plus serein : et je serois allé cher-
cher Dorval sous les chênes^ mais je pensai que
la terre j scroit trop fraîche, et l'herbe trop molle.
Si la pluie n'avoit pas duré , elle avoit été forte.'
Je me rendis chez lui : il m'altendoit } car il avoit
pensé , de son côté, que je n'irois point au rea-
-dez-vous de la veille ; et ce fut dans son jardin^
sur les bords sablés d'un large canal , où il avoit
172 E N T K E T 1 E i\ s
coutume de se promener, qu'il acheva de me
développer ses idées. Après quelques discours
généraux sur les actions de la vie , et sur rimitation
qu'on en tait au théâtre , il me dit :
On distingue dans tout objet moral un milieu et
deux extrêmes. Il semble donc que, toute action
dramatique étant un objet moral , il dcvroit y avoir
im genre mojen et deux genres extrêmes. Nous
avons ceux-ci ; c'est la comédie et la tragédie :
mais l'homme n'est pas toujours dans la douleur
ou dans la joie. Il y a donc un point qui sépare la
dislance du genre comique au genre tragi(|ue.
Térence à composé une pièce dont voici le sujet.
Un jeune homme se marie. A-peine èst-il marié ,
que des affaires l'appellent au loin : il est absent j
il revient j il croit appercevoir dans sa fenmie des
preuves certaines d'infidélité; il en est au désespoir;
il veut la renvcjer à ses parens. Qu'on juge de l'é-
tat du père , de la mère et de la fille. Il y a cepen-
dant un Dave , personnage plaisant par lui-même.
Qu'en fait le poète ? Il l'éloigné de la scène pen-
dant les quatre premiers actes ; et il ne le rappelle,
que pour égayer un peu son dénoucmont.
Je demande dans quel genre est celle pièce ?
Dans le genre connque?il n'y apaslemot pour rire.
Dans le genre tragique? la terreur , la commiséra-
tion et les autres grandes passions n'y sont point
excitées. Cependant il y a de l'intérêt; et il y en aura,
sans ridicule qui fasse rire , sans danger qui fasse
sua LE FILS i> A T L' H EL. 1^3
fréiuir , dans toute composition dramatique où le -
sujet sera important, où le poète prendra le loa
que nous avons dans les aflaires sérieuses , et où
-l'action s'avancera par la perplexité et par les
embarras. Or , il me semble que ces actions étant
les plus communes de la vie , le genre qui les aura
pour objet doit être le plus utile et le -plus étendu.
J'appclicrai ce genre le genre sérieux.
Ce genre établi , il n'y aura point de conditions
dans la société } point d'actions injportantes dans
la vie , qu'on ne puisse rapporter à quelque partie
du sjstéme dramatique.
Voulez-vous donner à ce système toute l'éten-
due possible; y comprendre la vérité et les chi-
mères -j le monde imaginaire et le monde réel )
ajoutez le burlesque au-dessous du genre comique ,
€l le merveilleus , au-dessus du genre tragique?
= Je vous entends: (c Le burlesque.... Le
» genre comic[ue.... Le genre sérieux.... Le
» genre tragique.... Le merveilleux ».
= Une»pîèce ne se renferme jamais à la rigueur
dans un genre. Il n'y a point d'ouvrage dans les
genres tragique ou comique, où l'on ne trouvât des
morceaux qui ne seroienl point déplacés dans le
genre sérieux ; et il y en aura réciproqueinent dans
celui-ci , qui porteront l'empreinte de l'un et l'au-
tre genre.
C'est l'avantage du genre sérieux , que , placé
entre les deux autres , il a des ressources , soit
«"74 E IV T n E T I E N s
qu'il s'élève, soit qu'il descende. Il n'en est pas
ainsi du genre comique et du genre tragique : tou-
Ics les nuances du comique sont comprises entre
ce genre même et le genre sérieux ; et toutes celles
du tragique, le burlesque et le merveilleux sont
également hors de la nature^ en n'en peut rien
emprunter qui ne gâte. Les peintres et les poè'tes'
ont le droit de tout oser } mais ce droit ne s'étend
pas jusqu'à la licence de fondre des espèces diffé-
rentes dans un même individu. Pour un homme de
goût , il y a la même absurdité dans Castor élevé
au rang des dieux , et dans le Bourgeois gentil-
homme , fait Mamamouchi.
Le genre comique et le genre tragique sont les
bornes réelles de la composition dramatique. Mais,
s'il est impossible au genre comique d'appeler à son
aide le burlesque , sans se dégrader j au genre tra-
gique , d'empiéter sur le genre merveilleux , sans
perdre de sa vérité j il s'ensuit que , placés dans
les extrêniiiés , ces genres sont les plus frappans
€t les plus difficiles.
C'est dans le genre sérieux , que doit s'exercer
d'abord tout homme de lettres qui se sent du la-
lent pour la scène- On apprend à un jeune élève
qu'on destine à la peinture , à dessiner le nu. Quand
cette partie fondamentale de l'art lui est familière ,
il peut choisir un sujet. Qu'il le prenne ou dans les
conditions communes , ou dans un rang élevé j qu'il
^rapc ses figures à son gré j mais (ju'on ressente
SUR LE [ILS N A T U R E L. I7S
toujours le nu sous la draperie : que celui qui aura
fait une longue ttude de l'homme dans Texercice
du genre sérieux , chausse , selon son génie , le
colhurne ou le soc ; qu'il jetlc sur les épaules de son
personnage , un manteau rojal ou une robe de pa-
la'is ; mais que Ihomme ne diparoisse jamais sous
le vêtement.
Si le genre sérieux est le plus facile de tous , c'est ,
en revanche , le moins sujet aux vicissitudes des
temps et des lieux. Portez le nu en quehjue lieu de la
terre qu'il vous plaira j il fixera l'attention , s'il est
bien dessiné. Si vous excellez dans le genre sérieux,
vous plairez dans tous les temps et chez tous les
peuples. Les petites nuances qu'il empruntera d'an
genre collatéral seront trop foibles pour le dégui-
ser j ce sont des bouts de draperie qui ne couvrent
que quelques endroits , et qui laissent les grandes
parties nues.
Vous voyez que la tragi-comédie ne peut être
tju'un mauvais genre , parce qu'on y confond deux
gcnreséloignés et séparés par une barrière naturelle.
On ny passe point par desnuancesimperceptibles j
on tombe , à chaque pas , dans les contrastes 3 et
l'unité disparoît.
Vous voyez que cette espèce de drame , où les
traits les plus plaisans du genre comique sont pla-
cés à côté des traits les plus touchans du genre sé-
rieux, et où Ton saute alternativement d'un genre à
V
J7*^ £ îV T n E T I L >■ s
un autre , ne sera pas sans défaut aux jeux d'un cii-
ticjue sévèie.
Mais voulez -vous être convaincu du danger
tju'il y a à franchir la barrière que la nature a mise
entre les genres 7 portez les choses à l'excès j rap-
prochez, deux genres fort éloignés, tels que la tra-
gédie et le burlesque j et vous verrez alternative-
ment un grave sénateur jouer aux pieds d'une
courlisanne le rôle du débauché le plus vil , et des
factieux méditer la ruine d'une république (*).
La farce , la parade et la parodie ne sont pas des
genres , ruais des espèces de comique ou de burles-
que, qui ont un objet particulier.
On a donné cent fois la poétique du genre co—
ïin(|uc et du genre tragique. Le genre sérieux a la
sienne j et cette poétique seroit aussifort étenduej
mais je ne vous en dirai que ce qui s'est offert à mon
cspiit , tandis que je travaillois à ma pièce.
Puisf|uece genre est privé de la vigueur de colo-
ris des genres extrêmes entre lesquels il est placé ,
il ne faut rien négliger de ce qui peut lui donner de
la force.
Que le sujet en soit important; et l'intrigue, sim-
ple, domestique, el voisine de la vie réelle.
Je nj veux point de valets: les honnêtes gens
(*) f^t^yez la Venise préservée d'Ofway jleHamlet
cle Sliakcspuar , et la plupart des pièces du ihcâlre
ans,lais.
SUn LE FILS NATUREL. l'J'f
no les admettent point à la connoissancc de leurs
iilïiurcs; et si les scènes se passent toutes entre les .
jiiaîtres , elles n'en seront que plus intéressantes.
Si un valet parle sur la scène comme dans la so-
ciété , il est ruaussade^ s'il parle autrement , il est
faux.
Les nuances empruntées du genre comique sont-
elles trop fortes? L'ouvrage fera rire et pleurer j
et il n'y aura plus ni unité d'intérêt, ni unité de
coloris.
Le genre sérieux comporte les monologues J
d'où je conclus qu'il penche plutôt vers la tra-
gédie que vers la comédie; genre dans lequel ils
sont rares et courts.
Il scroit dangereux d'emprunter, dans uneméme
composition, des nuances du genre conifque et du
genre tragique. Connoissez bien la pente de voire
sujet et de vos caractères , et suivez-la.
Que votre morale soit générale et forte.
Point de personnages épisodiques ; ou , si l'intri-
gue en exige un, qu'il ait un caractère singulier
qui le relève.
Il faut s'occuper fortement de la pantomime J
laisser là ces coups de théâtre dont l'effet est mo-
mentané, et trouver des tableaux. Plus on voit un
beau tableau , plus il plaît.
Le mouvement nuit presque toujours à la di-
gnité ; ainsi , que votre principal personnage soit
rarement le machiniste de votre pièce»
1^8 E^TRETIENS
Et sur- tout resson venez-vous fju'il n'y a point
de principe général : je n'en connois aucun de ceux
que je viens d'indiquer, qu'un honuiic de génie ne
puisse enfreindre avec succès.
= Vous avez prévenu mon objection.
= Le genre comique est des espèces, et le
genre tragique est des individus. Je m'explique. Le
héros d'une tragédie est tel ou tel homme : c'est
ou Régulus , ou Brulus , ou Galon j et ce n'est point
un autre. Le principal personnage d'une comédie
doit au contraire représenter un grand nombre
d'hommes. Si , par hasard , on lui donnoil une phy-
sionomie si particulière, qu'il n'y eût dans la so-
ciété qu'un seul individu qui lui ressemblât , la co-
médie relourneroit à son enfance , et dégénéreroil
en satyre.
Tércnce me paroît être tombé une fois dans ce
défaut. Son Eautontimorumenos est un père affligé
du parti violent auquel il a porté son fils par un
excès de sévérité dont il se punit lui même , en se
couvrant de lambeaux, se nourrissant durement ,
fuyant la société, chassant ses domestiques, et se
condamnant à cultiver la terre de ' ses propres
mains. On peut dire que ce père-là n'est pas dans
la nature. Une grande ville fourniroit, à-peine dans
un siècle, l'exemple d'une affliction aussi bizarre.
=; Horace, qui avoit le goût d'une délicatesse
singulière , me paroît avoir apperçu ce défaut, et
l'avoir critiqué d'une façon bien légère.
Sun LE FILS K A T f R E I.. 1 -^
= Je ne me rappelle pas l'endroit.
= C'est dans la satyre première ou seconde du
premier livre , où il se propose de montrer que,
pour éviter un excès, les fous se précipitent dans
l'excès opposé. Fufidius , dil-il , craint de passer
pour dissipateur. Savex-vous ce (ju'ilfait ? Il prête
à cinq pour cent par mois , et se paye d'avance.
Plus un homme est obéré , plus il exige : il sait par
cœur les noms de tous les enfans de famille ([ui
commencent à aller dans le monde , et qui ont des
pères durs. Mais vous croiriex peut-être que cet
lîomme dépense h proportion de son revenu; er-
reur. Il est son plus cruel ennemi j et ce père de la
comédie, qui se punit d'e l'évasion de son (ils , ne
se tourmente pas plus méchanmienl. Non se pC"
jits cruciaverit,
= Oui , rien n'est plus dans le caractère de cet
auteur, que d'avoir attaché deus sens à ce mer-
chainmont , dont l'un tojnbe sur Térence, el l'au-
tre sur Fufidius.
Dans le genre sérieux , les caractères seront
souvent aussi généraux que dans le genre comiquej
mais ils seront toujours moins individuels que dans
le genre tragique.
On dit quelquefois , il est arrivé une aventure
fort plaisante à la cour j un événement fort tragi-
que à la ville: d'où il s'ensuit que la comédie et la
tragédie sont de tous les états; avec cette dilFé-
rence , que la douleur et les larmes sont eucorc
l8o E N T n E T 1 E N s
plus souvent sous les loits des sujets, que l'enjouc*
ment et la gaîtédans les palais des rois. C'est moins
le sujet qui rend une pièce coniif[ue , sérieuse ou
tragique , que le Ion, les passions, les caractères
et Tintérét. Les cCets de l'amour , de la jalousie ,
du jou, du dérèglement, de l'ambition , de la haine,
de l'envie, peuvent faire rire , réfléchir, ou trem-
bler- l_ln jaloux qui prend des mesures pour s'as-
surer de son déshonneur , est ridicule ; un homme
d'honneur qui le soupçonne et qui aime , en est
affligé ; un furieux qui le sait , peut conmieltre uti
crime. Un joueur portera chez un usurier le por-
trait d'une maîtresse j un autre joueur embarras-
sera Sja fortune, la renversera , plongera une femme
cl des enfans dans la misère , et tombera dans le
désespoii'. Que vous dirai-je de plus? La pièce
dont nous nous sommes entretenus, a presqu'élé
faite dans les tiois genres.
=^- Comment?
:= Oui.
= La chose est singulière !
= Clairville esl d'un caractère honnête , mais
impétueux et léger. An comble de ses vCeux , pos-
sesseur tranf[Liille de Uosalie , il oublia ses peines
passées; il ne vit plus dans notre histoire qu'une
aventure commune. Il en fil des plaisanteries; il alla
inêuie jusf[u'à parodier le troisième acte de la pièce.
Son ouvrage étoit excellent: il avoit exposé mes
embarras sous un jour loul-à-lail comique. J'en ris;
SUR LE r I I, S NATUREL. l8l
mais je fus seci élément oflensc du ridicule cjue
Clairville jetoil sur une des actions les plus impor-
tantes de notre vie j car enlin, il y eut un nionicnt
qui pouvoit lui couler, à lui, sa iortnne et sa rnaî-
trrsse ; à Rosalie , l'innocence et la droiture de
son cœur j à Constance , le repos j à moi, la pro-
bité et peut-élre la vie. Je me vengeai de Clair-;-
villc , en niellant en tragédie les trois derniers ac-i-
tes de la pièce ; et je puis vous assurer que je le fis
jileurcr plus long^temps qu'il ne m'avoit fait rire,
= Et pourroit-on voir ces morceaux?
= rSon j ce n'est point un relus ', mais Clairville
a brûlé son acte, et il ne me reste que le canevas
dos miens.
^^ Et ce canevas ?
::= Yous l'allez voir, si vous me le demandez,
IVIais faites-y réflexion; vous avez, l'arae sensible,
vous ru'aimez ; et cette lecture pourra vous laisser
des impressions, dont vous aurez de la peine à vouç
distraire.
— Donnez le canevas tragique, Dorval, donnez.
Dorval tira de sa poche quelques feuilles volan-
tes, qu'il me lendit en délournunt la téie , connue
bi[ eût craint d'y jeter les veux ; et voici ce qu'elles
contonoient.
Rosalie, instruite, au troisième acte , du maridge
de Dorval et de Constance, et persuadée que co
Dorval est un ami perfide, un homme sans foi,
prend un parti violent , c'est de tout ré\éler. Ello
iSa ENTRETIENS
voil Dorval ; elle le Irailc avec le dernier mépris.
D O R V A L.
Je ne suis point un ami perfide, un homme sans
foi; je suis Dorval j je suis un malheureux.
ROSALIE.
Dis , un misérable. . . Ne m'a-t-il pas laissé croire
qu'il m'aimoit ?
DORVAL.
Je vous aimois, et je vous aime encore.
ROSALIE,
II m'aimoit! il m'aime! il épouse Constance! il
en a donné sa parole à son frère I et celte union se
consomme aujourd'hui!. . . . Allez, esprit pervers,
éloignez- vous! permettez à l'innocence d'habiter
un séjour d'où vous l'avez bannie. La paix et la vertu
rentreront ici quand vous en sortirez: fuyez. La
honte et les remords , qui ne man{|uenl jamais
d'atteindre le méchant , vous attendent à celte
porte.
DORVAL.
On m'accable ! on me chasse ! je suis un scélé-
rat! O vertu ! voilà donc ta derniè.e récompense!
ROSALIE.
Il s'étoit promis sans-doute que je metairois. . ..
Non , non. . . . tout se saura.... Constance aura
pitié de mon inexpérience , de ma jeunesse. . . . elle
trouvera mon excuse et mon pardon dans son cœur...
O Clairvillc ! conibicn il faudra que je t'aime, pour
expier mou injustice et réparer les maux que je t'ai
SUR LE FILS NATUREL. 185
faits !... INIais le moment approche ,où leniéchani
sera connu.
D o R V A L.
Jeune imprudente, arrêtez,, ou vous allez de-
venir coupable du seul crime que j'aurai jamais
commis, si c'en est un que de jeter loin de soi un
fardeau qu'on ne peut plus porter.... Encore un
mot , et je croirai que la vertu n'est qu'un fantôme
vain ; que la vie n'est qu'un présent fatal du sort j
que le bonheur n'est nulle part j que le repos est
sous la tombe} et j'aurai vécu.
Rosalie s'est éloignée : elle ne l'entend plus. Dor-
yal se voit méprisé de la seule femme qu'il aime et
qu'il ait jamais aimée j exposé à la haine de Cons-
tance , à l'indignation de Clairville j sur-le-point de
perdre les seuls êtres qui l'attachoient au monde,
et de retomber dans la solitude de l'univers.... où
ira-t-il, à (jui s'adressera-t-il?... qui aimera-t-il?.„
de qui sera-t-il aimé?.... Le désespoir s'empare
de son ame: il sent le dégoût de la vie; il incline
vers la mort. C'est le sujet d'un monologue, qui
suit le troisième acte. Dès la fin de cet acte, il ne
parle plus à ses domcsliqucs ; il leur commande de
la mail) j et ils obéissent.
Rosalie exécute son projet au commencement
du quatrième. Quelle est la surprise de Constance
et de son frère ! Ils n'osent voir Dorval ; ni Dorval,
aucun d'eus. Ils s'évitent tous; ils se fuient; et
Dorval se trouve tout-à-coup , et naturellement ,
lS4 ENTRETIENS
dans cet abandon général qu il redoutoit. Son des-
tin s'accomplit : il s'en appcrçoit ; et le voilà résolu
d'aller à la mort qui l'entraîne. Charles , son valet ,
est le seul être dans l'univers qui lui demeure.
Charles démêle la funeste pensée de son maître. Il
répand sa terreur dans toute la maison ; il coui t à
Clairville, à Constance, àPiosalie; il parle: ils sont
consternés. A l'instant, les intérêts particuliers dis-
paroissenl ; on cherche à se rapprocher deDorval;
mais il est trop lard. Dorval n'aime plus, ne hait
plus personne , ne parle plus , ne voit plus , n'en-
tend plus. Son ame, conmie abrutie, n'est capa-
ble d'aucun sentiment. Il lutte un peu contre cet
état ténébreux j mais c'est foiblement, par élans
courts, sans force et sans effet. Le voilà tel qu'il
est au commencement du cinquième acte.
Cet acte s'ouvre par Dorval seul , qui se pro-
mène sur la scène, sans rien dire. On voit, dans son
vêlement , son geste , son silence , le projet de quit-
ter la vie. Clairville entre j il le conjure de vivre ; il
se jette h ses genoux j il les embrasse; il le presse
par les raisons les plus honnêtes et les plus tendres
d'accepter Rosalie; i! n'en est que plus cruel. Cette
scène avance le sort de Dorval. Clairville n'en ar-
rache que quelques monosyllabes. Le reste de l'ac-
tion de Dorval est muette.
Constance arrive; elle joint ses efforts à ceux de
son frère; elle dit à Dorval ce qu'elle pense de plus
pathétique sur la 'résignation aux cvcncmens , sur
SUR tE FILS NATUREL. l85
la puissance de l'Etre suprême , puissance à la-
quelle c'est un crime de se soustraire j sur les ofFres
de Clairville, etc.... Pendant (jue Constance parle,
elle a un des bras de Dorval entre les siens ; et son
ami le tient embrassé par le milieu du corps , comme
s'il craignoil qu'il ne lui échappât. Alais Dorval ,
tout en lui-iuême , ne sent point son ami qui le tient
embrassé, n'entend point Constance qui lui parle j
seulement il se renverse quelquefois sur eux pour
pleurei j mais les larmes se refusent : alors il se re-
tire; il pousse des soupirs profonds; il fait.quel-
ques gestes louis et terribles ; on voit sur ses lèvres
des mouvemens d'un ris passager , plus elFrajans
que ses soupirs et ses gestes.
Rosalie vient ; Constance et Clairville se re-
tirent. Celte scène est celle de la timidité , de la
naïveté , des larmes , de la douleur et du repentir.
Rosalie voittoul le mal qu'elle a fait; elle en est
désolée. Pressée entre l'amour qu'elle ressent, l'in-
térêt qu'elle prend à Dorval , le respect qu'elle doit
à Constance, et les sentimens qu'elle ne peut re-
fuser à Clairville , combien elle dit de choses tou-
chantes ! Dorval paroît d'abord ni ne la voir , ni
ne l'écouter. Rosalie pousse des cris , lui prend
les mains, l'arrête; et il vient un moment où
Dorval fixe sur elle des yeux égarés. Se* regards
sont ceux d'un homme qui sorliroit d'un sonmieil
léthargique. Cet effort le brise; il tombe dans un
fauteuil , comme un homme frappé; Rosalie se
■ H*
j8G E N T R E T I E IS s
i étire en poussant des sanglots , se désolant , s'ar-
rachant les cheveux.
Dorval reste un nioiftent dans cet état de mort ;
Charles est debout devant lui , sans rien dire
Ses yeux sont à demi - fermés ; ses longs cheveux
pendent sur le derrière du fauteuil ; il a la bouche
entr'ouverte , la respiration haute , et la poitrine
haletante. Cette agonie passe peu-à-peu. 11 en re-
vient par un soupir long et douloureux , par une
voix plaintive ; il s'appuje la tête sur ses mains, et
lescoudessur ses genoux ; il se lève avec peine j il
erre à pas lents ; il rencontre Charles ; il le prend
par lé bras , le regarde un moment , tire sa bourse
et sa montre, les lui donne avec un papier cacheté
sans adresse , et lui fait signe de sortir. Charles se
jette à ses pieds , et se colle le visage contre terre.
Dorval l'y laisse , et continue d'errer. En errant ,
ses pieds rencontrent Charles étendu par terre. Il
se détourne . . . Alors Charles se lève subitement ,
laisse la bourse et la montre à terre . et court ap-»-
peler du secours.
Dorval le suit lentement .... Il s'appujs sans
dessein contre la porte ... il j voit un verrou . . . é
il le regarde. ... le ferme .. . tire son épée .. ..
en aopuie le pommeau contre la terre .... en dirige
la pninte*vers sa poitrine .... se penche le corp*
sur le côté .... lève les yeux au ciel .... les ra-
mène sur lui ... . demeure ainsi quelque temps . . .
pousse un profond soupir , et se laisse touiber.
Sun LE FILS N A T U R E L, 187
Charles arrive ; il trouve la porte fermée. Il
appelle j on vient j on force la porte j on trouve
Dorval baigné dans son sang , et mort. Charles
rentre en poussant des cris. Les autres domes-
tiques restent autour du cadavre. Constance ar-
rive. Frappée de ce spectacle , elle crie , elle
court égarée sur la scène , sans trop savoir ce
qu'elle dit , ce (ju'elle fait , où elle va. On en-
lève le cadavre de Dorval. Cependant Constance,
tournée vers le lieu de la scène sanglante, est
immobile dans un fauteuil , le visage couvert de sei
mains.
Arrivent Clairville et Rosalie. Ils trouvent Cons-*
tance dans cette situation: ils l'interrogent j elle
se tait. Ils rinterrogenl encore; pour toute réponse,
elle découvre son visage , détourne la tête , et leur
montre de la main l'endroit teiût du sang de
Dorval.
Alors ce ne sont plus que des cris , des pleurs J
t]u silence et des cris.
Charles donne à Constance le paquet cacheté :
c'est la vie et les dernières volontés de Dorval.
Mais à-peine en a-t-rlle lu les premières lignes ,
que Clairville sort comme un furieux j Constance le
suit; Justine et les domestiques emportent Rosalie
qui se trouve mal ; et la pièce finit,
(t Ah ! m'écriai-je, ou je n'y entends rien , oa
n voilà de la tragédie. A-la-vérité , ce n'est plus
w l'épreuve de la vertu , c'est son désespoir. Pcutt
l8S ENTRETIENS
■J) être y aiiroit-jl du danger à montrer Thomme de
» bien réduit à celte extrémité funeste j ruais on
» n'en sent pas moins la force de la pantomime
» seule , et de la pantomime réunie au discours.
« Voilà les beautés que nous perdons, fnule de
M scène et faute de hardiesse , en imitant serviie-
» ment nos prédécesseurs , et laissant la nature et
« la vérité .... Mais Dorval ne parle point ....
» Mais peut-il y avoir de discours qui frappent
)) autant que son action et son silence?... . (^)u'on
)) lui fasse dire quelques mots par inteivalles, cela
» se peut ; mais il ne faut pas oublier c[u'il est rare
») que celui qui parle beaucoup se tue ».
Je me levai j 'j'allai trouver Dorval j il erroit
parmi les arbres , et il me paroissoit absorbé dans
ses pensées. Je crus qu'il étoit à-propos de garder
spn papier ; et il ne me le redemanda pas.
Si vous êtes convaincu , me dit-il , ([ue ce soit
là de la tragédie , et qu'il y ait , entre la tragédie
et la comédie ,un genre intern)édiaire , voilà donc
deux branches du genre dramatique qui sont en-
core incultes , et qui n'attendent que des hommes.
Faites des comédies dans le genre sérieux, faites
des tragédies domestiques , et soyez sûr qu'il y a
Aes applaudissemens et une immortalité qui vous
sont réservés. Sur-tout, négligez les coups de
théâtre j cherchez des tableaux ; rapprochez- vous
,tle la vie réelle , et ayez d'abord un espace qui
permette l'exercice de la panloniinie dans toute
SUR LE r t L S N A T L' R F. L. 1 6(]|
son étendue . . . On dit qu'il n'y a plus de grandes
passions tragifjues à émouvoir ; <|u'il est impos-
sible de présenter les sentiniens élevés d'une ma-
nière neuve et frappante. Cela peut être dans la
tragédie, telle que les Grecs , les Romains , les
Français , les Italiens , les Anglais et tous les peu-
ples de la terre l'ont composée. Mais la tragédie
domestique aura une autre action , un autre ton ,
cl un sublime qui lui sera propre. Je le sens , ce
sublime j il est dans ces mots d'un père , (|ui di-
soit à son fils qui le nourrissoit dans sa vieillesse t
« Mon fils , nous sommes quittes. Je t'ai donné
» la vie } et tu me l'as rendue ». Et dans ceux-ci
d'un autre père qui disoit au sien : a Dites toujours
» la vérité. Ne promettez rien à personne que
» vous ne vouliez tenir. Je vous en conjure par
» CCS pieds que je réchauffois dans mes mains ,
» quand vous étiez au berceau ».
=^ Mais cette tragédie vous intéressexiji-t-clle ?
= Je vous le demande. Elle est plus voisine
de nous. C'est le tableau des malheurs qui nous
environnent. Quoi ! vous ne concevez pas l'ef-
fet (jue prodiiiroient sur vous une scène réelle ,
des habits vrais , des discours proportionnés aux
actions , des actions simples , des dangers dont il
est impossible que vous n'ajez tremblé pour vos
parens , vos amis , pour vous-même ? Un ren-
versement de fortune, la crainte de l'ignominie ,
les suites de la misère , une passion qui conduit
lf)0 ENTRETIENS
riionnne usa ruine, de sa ruine au désespoir , du
dciespoir à une mort violente , ne sont pas des
cvéneniens rares ; et vous croyez qu'ils ne vous
affecteroicnt pas aulant que la mort fabuleuse d'uu
tjran , ou le sacrifice d'un enfant aux autels des
dieux d'Athènes ou de Pionie ? . . . Mais vous êtes
distrait. . . vous rêvez . . . vous ne m'écoutez pas.
=^ Yotre ébauche tragique m'obsède ... Je
vous vois errer sur la scène .... détourner vos
pieds de voire valet prosterné .... fermer le ver*
rou . . . tirer votre épée . . . L'idée de cette pan-
tomime me fait frémir Je ne crois pas
qu'on en soutînt le spectacle: et toute cette ac-
tion est peut-être de celles qu il faut mettre en
récit. Yojez.
= Je crois qu'il ne faut ni réciter ni montrer
au spectateur un fait sans vraisemblance; et
qu'en! re les actions vraisemblables , il est facile de
distinguer celles qu'il faut exposer aux yeux , et
renvoyer derrière la scène. Il faut que j'applique
mes idées a la tragédie connue j je ne peux tirer
mes exemples d'un genre qui n'existe pas encore
parmi nous.
Lorsqu'une action est simple , je crois qu'il faut
plutôt la représenter que la réciter. La vue de
Mahojuet tenant un poignard levé sur le sein d'I-^
rêne , incertain entre l'ambition qui le presse
d'enfoncer , et la passioù qui retient son bras , est
un tableau frappant. La eommiséralion (^ui nous
SUR r. t F I L S Pî A T L n E L. U)l
substitue toujours à la place du malheureux , et
jamais du méchant, agitera mon anie. Ce ne sera
pas sur le sein d'Irène, c'est sur le mien que je
verrai le poignard suspendu et vacillant . . . Cette
action est trop simple , pour être mal imitée. Mais
si l'action se complique , si les incidens se mulli-
plient , il s'en rencontrera facilement quelques-
uns qui me rappelleront que je suis dans un parterre ;
que tous ces personnages sont des comédiens , et
que ce n'est point un fait qui se passe. Le récit ,
au contraire , me transportera au-delà de la scène j
j'en suivrai toutes les circonstances. Mon imagina-
tion les réalisera comme je les ai vues dans la na-
ture. Rien ne se démentira. Le poète aura dit :
Entre les deux partis , Calchas s'est avancé ,
L'oeil farouche , l'air sombre , el le poil hérissé ,
Terrible et plein du Dieu qui l'agitoitsans-doute.
OU
. les ronces dégoûtantes
Portent deses cheveux les dépouilles sanglantes.
Où est l'acteur qui me montrera Calchas tel qu'il
*St dans ces vers ? Grandval s'avancera d'un pas
noble et fier, entre les deux partis j il aura l'air
sombre , peut-être l'œil farouche. Je reconnoîtrai
à son action , à son geste , la présence intérieure
•d'un démon qui le tourmente. Mais quelque ter-
rible qu'il soit , ses cheveux ne se hérisseront point
sur sa tête. L'imitation dramatique ne va pas jus-
ques-làt
192 ENTRETIENS
Il en sera de mêine de la plupart des autres
images qui aniiiienl ce récit ; l'air obscurci de
traits , une armée en tumulte, la terre arrosée de
sang, une jpune princesse le poignard enfoncé dans
le sein , les vents déchaînés , le tonnerre retentis-
sant au hisut des airs , le ciel allumé d'éclairs , la
nier qui écume et mugit. Le poète a peint toutes
ces choses j l'imagination les voit ; l'art ne les imite
point.
Mais il V a plus, un goût donjinant de l'ordre ,
dont je vous ai déjà entretenu', nous contraint à
mettre de la proportion entre les élres. Si quelque
circonstance nous est donnée au-dessus de la na-
ture commune, elle agrandit le reste dans notre
pensée. Le poète n'a rien dit de la stature de
Calchas. Mais je la vois ; je la proportionne à son
action. L'exagération intellectuelle s'échappe au-
delà et se répand sur tout ce qui approche de cet
objet. La scène réelle eût été petite , foible , mes-
quine , fausse ou n^anquée ; elle devient grande ,
forte , vraie , et même énorme dans le récit. Au
théâtre , elle eût été fort au-dessous de nature j je
l'imagine un peu au-delà. C'est ainsi que , dans
l'épopée , les hommes poètiques-deviennentunpeu
plus grands que les honmies vrais.
Voilà les principes ; appli(|upz-les vous-même,
à l'action de mou esquisse tragique. L'actioii n'est-
elle pas sinij^e?
== Elle l'est.
lUR LE PIL* NATUREL. 1€)5
= Y a-t-il quelque circonstance qu'on n'en
puisse imiter sur la scène ?
= Aucune.
= L'effet en sera-t-il terrible ?
= Que trop , peut-être. Qui sait si nous irions
chercher au théâtre des impressions aussi fortes ?
On veut être attendri , touché, effrayé j mais jus-
qu'à un certain point.
=^ Pour juger sainement , expliquons - nous*
Quel est l'objet d'une composition dramatique ?
= C'est, je crois, d'inspirer aux honmies l'a-
mour de la vertu, l'horreur du vice.. ..
= Ainsi , dire qu'il ne faut les émouvoir que
jusqu'à un certain point , c'est prétendre qu'il ne
faut pas qu'ils sortent d'un spectacle, trop épris de
la vertu , trop éloignés du vice. Il uy auroit point
de poétique pour un peuple qui seroit aussi pu-
sillanime. Que seroit-ce que le goût ; et que l'art
deviendroit-il , si l'on se refusoit à son énergie , et
si l'on posoit des barrières arbitraires à ses effets ?
-^ Il me restoit encore quelques questions à
vous flure sur la nature du tragique domestique et
bourgeois, comme vous l'appelez; mais j'entrevois,
vos réponses. Si je vous demandois pourquoi , dans
l'exemple (jue vous m'en avez, donné, il ny a point
de scènes alternativement muettes et parlées, vous
me répondriez, sans-doute , que tous les sujets ne
comportent pas ce genre de beauté.
^^ Cela est vrai.
Théâtre. I
ïy4 ENTRETIENS
= Mais , quels seront les sujets de ce contique
sérieux , que vous regardez comme une branche
nouvelle du genre dramati([ue ? Il ny a , dans la
nature humaine, (ju'une douzaine, tout au plus ,
de caractères vraiment comicjues et marques de
grands traits.
= Je le pense.
= Les petites dilTérences , qui se remarquent
dans les caractères des hommes , ne peuvent être
maniées aussi heureusement que les caractères
tranchés.
= Je le pense. Mais savez-vous ce qui s'ensuit
de là !.. . Que ce ne sont plus , à proprement parler,
les caractères qu'il faut mettre sur la scène , mais
les conditicnsjjusqu'à-présent , dans la comédie,
le caractère a été l'objet principal , et la conditiou
/n'a été que l'accessoire; il faut que la condition
jdevienne aujourd'hui l'objet principal , et que le
I caractère ne soit que l'accessoire. C'est du carac-
j 1ère , qu'on liroit toute l'intrigue. On cherchoit en
général les circonstances tjui le faisoient sortir , et
l'on euchaînoit ces circonstances. C'est la condi-
tion, ses devoirs , ses avantages , ses embarras qui
doivent servir de base à l'ouvrage. Il me semble
que cette source est plus féconde , j)lus étendue
et plus utile que celle des caractères. Pour peu que
le caractère fût chargé, un spectateur pouvoit se
dire à lui-mérne , ce n'est pas moi. Mais il ne peut
se cacher que l'état qu'on joue devant lui , ne
SLR LE FILS ?(ATURgL. IQJ
soit le sien ; il ne peut inéconnoître ses devoirs. Il
faut absolunicnt qu'il s'applique ce qu'il entend.
= Il me semble qu'on a déjà traité plusieurs de
ces sujets.
=^ Cela n'est pas. Ne vous ;y trompez point.
= N'avons-nous pas des financiers dans nos
pièces ?
=^ Sans-doute , il y en a. Mais le financier n'est
pas fait.
= On auroitde la peine à en citer une sans un
père de famille.
= J'en conviens ; mais le père de famille n'est
pas fait. En un mot , je vous demanderai si les de-
voirs des conditions , leurs avantages , leurs incon-
véniens , leurs dangeis ont été mis sur la scène. Si
c'est la base de l'intrigue et de la morale de nos
pièces ; ensuite , si ces devoirs , ces avantages , ces
inconvéniens , ces dangers ne nous montrent pas ,
tous les jours, les hommes dans des situations très-
embarrassantes.
= Ainsi, vous voudriez qu'on jouât l'homme
de lettres , le philosophe ,1e commerçant , le juge,
l'avocat , le politique , le citoyen , le magistrat , le
financier , le grand seigneur , l'intendant.
= Ajoutez à cela , toutes les relations j le père
de famille, l'cpous , la sœur, les frères. Le père
de famille ! Quel sujet , dans un siècle tel que le
nùtre , où il ne paroîl pas qu'on ait la moindre idée
de ce que c'est qu'un père de famille !
196 ENTKE TIENS
Songez qu'il se forme tous les jours des condi-
tions nouvelles. Songez ({ue rien, peut-être, ne nous
est moins connu que les condi!ions, et ne doit
nous intéresser davantage. Nous avons cliacun
notre état dans la société ; «nais nous avons à faire
à des honniies de tous les états.
Les conditions ! Combien de détails importans !
d'actions publiques et domestiques I de vérités
inconnues ! de situations nouvelles à tirer de ce
fonds I Et les conditions n'ont-elles pas entr'elles les
mêmes contrastes que les caractères ? et le poète
ne pourra-t-il pas les opposer ?
Mais ces sujets n'appartiennent pas seulement
au genre sérieux. Ils deviendront comiques ou
tragiques , selon le génie de l'homme qui s'en
saisira.
Telle est encore la vicissitude des ridicules et
des vices , que je crois qu'on pourroit faire un Mi-
santhrope nouveau tous les cinquante ans. Et n'en
est-il pas ainsi de beaucouo d'autres caractères ?
= Ces idées ne me déplaisent pas. Me voilà
tout disposé à entendre la première comédie dans
Je genre sérieux , ou la première tragédie bour-
geoise qu'on représentera. J'aime (|u'on étende la
sphère de nos plaisirs. J'accepte les ressources (jue
vous nous olTrez, j mais laissez-nous encore celles
que nous avons. Je vous avoue que le genre mer-
veilleux; me lient à cœur. Je souifre à le voir con-
i'ondu avec le genre burlesque , et cliassg du Systems
s f n I- E FILS N A T U R E I. 197
df: la nature et du genre dranialique. (luinault ms
à côté de Scarron et de Dassouci : ah , Dorval ,
Quinault !
=^ Personne ne lit Quinault avec plus de plaisir
Cjue moi. C'est un poète plein de grâces , qui est
toujours tendre et facile, et souvent élevé. J'espère
vous montrer un jour jusqu'où je porte la connois-
sance et l'estime des talons de cet honmie unique ,
et quel parti on auroit pu tirer de ses tragédies ^
telles qu'elles sont. Mais il s'agit de son genre, que
je trouve mauvais. Yous m'abandonnez , je crois ,
le monde burlesque. Et le monde enchanté vous
est-il mieux connu ? A quoi en comparez-vous les
peintures , si elles n'ont aucun modèle subsistant
dans la nature ?
Le genre burlesque et le genre merveilleux n'ont
point de poétique, et n'en peuvent avoir. Si l'on ha-
sarde, sur la scène Ijrique, un trait nouveau , c'est
une absurdité qui ne se soutient que par des liaisons
plus ou moins éloignées avec une absurdité an-
cienne. Le nom et les talens de l'auteur y font
aussi quelque chose. Molière allume des chan-
delles tout autour de la tête du Bourgeois Gentil-
homme j c'est une extravagance qui n'a pas de
bon sens ; on en convient, et l'on en rit. Un autre
ini.ngine des hommes qui deviennent petits à-me-
sure qu'ils font des sottises ; il y a, dans celte
fiction , une allégorie sensée ; et il est sifTlé. Angé-
lique se rend invisible à son amant , par le pouvoir
loS 1 N T f. K T l K W s
d'un anneau qui ne la cache à aucun des spec-
tateurs ; et cette niachine ridicule ne choque per-
sonne, ^u'on mette un poignard dans la nîain d'un
njéchanl qui en frappe ses ennemis , et qui ne
blesse que lui-même : c'est assez le sort de la mé-
chanceté j et rien n'est plus incertain que le succès
de ce poignard merveilleux.
Ji; ne vois^ dans toutes ces inventions dramatiques,
tjue des contes semblables à ceux dont on berce
les enfans. Croit-on qu'à force de les embellir , ils
prendront assez de vraisemblance pour intéresser
desjhommes sensés? L'héroïne de la Barbe-bleue est
au haut d'une tour; elle entend, au pied de cette
tour, la voix terrible de son tjran; elle va périr si
son libérateur ne paroît. Sa sœur est à ses côtés j
ses regards cherchent au loin ce libérateur. Croit-
on que cette situation ne soit pas aussi belle qu'au-
cune du théâtre lyrique , et que la question , Ma
sœur , ne voy^ez-vous rien venir , soit sans pathé-
tique ? Pourquoi donc n'attendrit - elle pas un
homme sensé , comme elle fait pleurer les petits
enfans ? C'est qu'il j a une Barbe-bleue qui détruit
son effet.
= Et vous pensez qu'il n'_y a aucun ouvrage dans
le genre , soit burloscjue , soit merveilleux , où l'oiî
ne rencontre quelques poils de cette barbe ?
= Je le crois ; mais je n'aime pas votre expres-
sion ; elle est burlesque j et le barles<|uc me déplaît
par -tout.
s t' R I. E FILS N A T U n K L. ig^r
= Je vais tacher de réparer celte faute par
qucl«[ue observation plus grave. Les dieux du théA-
Ire lvri(jnene sont-ils pas les mêmes f[ue ceux de
répopée ? Et pourcjuci , je vous prie , Ytnus n'an-
roit-cl!e pas aussi bonne grâce à se désoler , sur la
scène , de la mort d'Adonis , qu'à pousser des cris
dans rili«d(> , de l'égratignure légère qu'elle a reçue
de la lance de Diomède , ou qu'à soupirer en
vo^yant l'endroit de sa belle main blanche où la peeii
meurtrie commençoit à noircir? FS'est-ce pas;dans le
pocnie d'Homère , un tableau charmant, c[ue celui
de cette déesse en pleurs , renversée sur le sein de
sa mère Dioné? Pourquoi ce tableau plairoit-il
moins dans une composition lyrique?
= Un plus habile que moi vous répondra que
les embellissemens de l'épopée , convenables aux
Grecs, aux Romains , aux Italiens du quinzième et
du seizième siècles , sont proscrits parmi les Fran-
çais ; et que les dieux de la fable , les oracles, les
héros invulnérables , les avenlures romanesques ,
ne sont plus de saison.
Et j'ajouterai , qu'il y a bien.de la différence entre
peindre à mon imagination , et mettre en action sous
mes veux. On fait adopter à mon imagination tout
ce qu'on veut ; il ne s'agit que de s'en emparer. II
n'en est pas ainsi de mes sens. Rappelez-vous hes
principes que j'é'ablissois tout-à-rheure sur les
choses , r.iême vraisemblables, qu'il convenoit tan-
tôt de montrer , tantôt de dérober au spectateur.
200 E N T n F, T t r. N 3
Les r.iênies distinclions (jue je laisois s'applîtpient
plus sévèrenienl encore au genre merveilleux. En-
un-jiiot , ^i ce sjstêiiie ne peut avoir la vérilé qui
convient à l'épopée, comment pourroit-il nous
intéresser sur la scène ?
Pour rendre pathétiques les conditions élevées,
il faut donner de la force aux situations. Il ny a
cjae ce moyen d'arracher , de ces âmes froides et
contraintes , l'accent de la nature , sans lequel les
grands effets ne se produisent point. Cet accent
s'affoiblit à-mesure que les conditions s'élèvent.
jKcoutez, Agamemnon :
Encorsi je poiivois, libre dans mon malheur,
Par des larmes , au-moins, soulager ma douleur ;
Tristes deslins des rois! esclaves que nous sommes.
Et des rigueurs du sort, et des discours des hommes!
Nous nous voyons sans cesse assiégés de témoins j
Et les plus malheureux oseat pleurer le moins.
Les dieux doivent-ils se respecter moins que les
rois ? Si Agamemnon , dont on va iinuioler la fille ,
craint de manquer à la dignité de son rang, quelle
sera la situation qui tèra descendre Jupiter du sienV
-^ Mais la tragédie ancienne est pleine de dieux!
et c'est Hercule qui dénoue celte fameuse tragédie
de Philoctète, à laquelle vous prétendez qu'il n'y
a pas un mot à ajouter ni à retrancher.
= Ceux qui se livrèrent les premiers à une étude
suivie de la nature huiiKiine , s'attachèrent d'abord
à distinguer les passions, à les connoîlrc et à les
Sun T, E F I T, s N A T t' r. E L. 20ï
caractcriscr. Un liomnie en conçut ks idées arbs-
t laites ; et ce fut un philosophe. Un autre donna
du corps et du mouvement à l'idée j et ce fut un
poète. Un troisième tailla le marbre à celle res-
semblance ; et ce fut un statuaire. Un quatrième
fit prosterner le statuaire au pied de sou ouvrage;
et ce fut un prêtre. Les dieux du paganisme ont
été faits à la ressemblance de riiomme. Qu'est-ce
que les dieux d'Homère, d'Eschile , d'Euripide et
de Sophocle? Les vices des hommes , leurs vertus ,
el les grands phénomènes de la nature person-
nifiés , voilà la véritable théogonie j voilà le coup-
d'œil sous lequel il faut voir Saturne , Jupiter ,
Mars , Apollon , Yénus , les Parques , l'Amour et
les Furies.
Lorsqu'un païen étoil agité de remords , il pen-
soil réellement qu'une furie travailloit au-dedans
de lui-même t et quel trouble ne devoit-il donc pas
éprouver à l'aspect de ce fantôme , parcourant la
scène une torche à la main , la léle hérissée de ser-
pens , et représentant, aux jeux du coupable , des
mains teintes de sang ! Mais nous qui connoissons
la vanité de toutes ces supersilions! nous !
=^ Eh bien ! il n'y a qu'à substituer nos diables
aux Euménides.
= Il y a trop peu de foi sur la terre. .. et puis ,
nos diables sont d'une figure si gothique... de si
mauvais goût.... Est-il étonnant que ce soit Her-
cule qui dénoue le Philoclèle de Sophocle ? Toute
302 ENTRETIENS
l'iiitiigue de la pièce est fondée sur ses flèches ; et
cet Hercule avoit , dans les temples , une statue au
pied de lafjuelle le peuple se prosternoit tous les
jours.
Mais savez-vous quelle fut la suite de l'union de
la superstition nationale et de la poésie? C'est que
le poète ne put donner à ses héros des caraclèr'^s
tranchés. Il eut doublé les êtres : il auroit montré
la même passion sous la forme d'un dieu et sous
celle d'un homme.
Yoilà la raison pour laquelle les héros d'Homère
sont presque des personnages historiques.
Mais lorsfjue la religion chrétienne eut chassé
des esprits la crojance des dieux du paganisme,
et contrair.t i'arlisie à chercher d'autres ressouiccs
d'iilusion , le système poétique changea ; les hom-
mes prirent la place des dieux , et on leur donna
un caractère plus un.
= Mais, l'unité de caractère un peu rigoureu-
sement prise, n'est -elle pas une chimère?
= Sans -doute.
= On abandonna donc la vérité?
= Point du tout. Rappelez-vous qu'il ne s'agit ,
sur la scène , que d'une seule action , que d'une
circonstance de la vie , que d'un intervalle très-
court , pendant lequel il est vraisemblable qu un
homme a conseivé son caractère.
= Et dans l'épopée, qui embrasse une grande
partie de la vie; une multitude prodigieuse d'év«j-
SUR LE FILS N A T U n I. L. 2o5
neinens difi'crcns, des situations de toute espèce ,
comment faudra-t-il peindre les hommes?
= Il me semble qu'il y a bien de l'avantage à
rendre les hommes tels qu'ils sont. Ce qu'ils de-
vroient être est une choâe trop systématique et
trop vague pour servir de base à un art d'imitation.
Il n'y a rien de si rare qu'un homme tout-à-fait
méchant, si ce n'est peut-être un homme tout-
à-fait bon. Lorsque Thétis trempa son fils dans le
Stjx , il en sortit semblable à Thersite par le talon.
Thétis est l'image de la nature.
Ici , Dorval s'arrêta ;puis il reprit. Il n'y a de
beautés durables , que celles qui sont fondées sur
des rapports avec les êtres de la nature. Si l'on
imnginoil les êtres dans une vicissitude rapide ,
toute peinture ne représentant qu'un instant qui
fuit , toute imagination scroit superflue. Les beau-
tés ont, dans les arts, le même fondement que les
vérités dans la philosophie. Qu'est-ce que la vé-
rité? la conformité de nos jugemens avec les êtres.
Qu'est-ce que la beauté d'imitation? la conformité
de l'image avec la chose.
Je crains bien (jue ni les poètes , ni les musiciens ,
ni les décorateurs , ni les danseurs , n'aient pas
encore une idée véritable de leur théâtre. Si le
genre ljri([ue est mauvais , c'est le plus mauvais de
tous les genres. S'il est bon , c'est le meilleur. Mais
peut-il être bon, si l'on ne s'y propose point l'imi-
tation de la nature , et de la nature la plus forte?
aO/f E N T R r. T I E ?<• s
A quoi bon inellrc en poésie ce qui ne valoit pas
la j)eine d'êlre congu ? en chaut, ce qui ne valoit
pas la peine d'être iccité? Plus on dépense sur un
fonds , plus il imporle qu'il soit bon. N'est-ce pas
prostituer la philosophie , la poésie , la musique , la
peinture , la danse , que de les occuper d'une absur-
dité 7 Chacun de ces arts en particulier a pour but
l'imitation de la nature ; et pour employer leur
magie réunie , on fait choix d'une fable ! et l'illu-
sion n'est-elle pas déjà assez éloignée ? El qu'a de
commun avec la métamorphose ou le sortilège ,
l'ordre universel des choses , qui doit toujours
servir de base à la raison poétique ? Des honnnes de
génie ont ramené , de nos jours , la philosophie du
monde intelligible dans le monde réel. JNe s'en trou-
vera-t-il point un qui rende le même service à la
poésie Ijrique , et qui la fasse descendre des régions
enchantées sur la terre que nous habitons ?
Alors on ne dira plus d'un poème l^rifrue , que
c'est un ouvrage choquant dans le sujet , qui est
hors de la nature; dans les principaux personnages,
qui sont imaginaires; dans la conduite , f|ui n'observe
souvent ni unité de temps , ni unité de lieu , ni unité
d'action, et où tous les arts d'imitation semblent
n'avoir été réunis que pour alFoiblir l'expression des
uns par les autres.
Un sage étoit autrefois un philosophe, un poète,
un musicien. Ces talens ont dégénéré en se sépa-
rant : la sphère de la philosophie s'est resserrée;
SUK LE FILS MATUnîL. 2o5
les idées ont manqué à la poésie^ la force el l'éner- .
gie, aux chanlS; et la sagesse, privéede ces organes,
ne s'est plus fait entendre aux peuples avec le même
charme. Un grand musicien et un grand poète
Ijrique répareroient tout le Jiial,
Voilà donc encore une carrière à remplir. Qu'il
se montre , cet homme de génie qui doit placer la
véritable tragédie , la véritable comédie sur le
théâtre lyrique. Qu'il s'écrie, comme le prophète
du peuple hébreu dans son enthousiasuie : Addu-
cite inihipsaltem / qu'on m'amène un musicien , et
il le fera naître.
Le genre Ijrique d'un peuple voisin a des défauts
sans-doute, mais beaucoup moins qu'on ne pense.
Si le chanteur s'assujettissoit à n'imiter à la cadence
que l'accent inarticulé de la passion dans les airs de
senlimens, ou que les principaux phénomènes de
la nature , dans les airs qui font tableau , el que le
pcëte sût que son ariette doit être la péroraison de
sa iccne , la réforme seroit bien avancée.
=^ Et que deviendroient nos ballets ?
= La danse? La danse attend encore un homme
de génie; elle est mauvaise par-tout , parce qu'on
soupçonne à-peine que c'est un genre d'imitation.
La danse est à la pantomime , comme la poésie est
à la prose , où plutôt comme la déclamation natu-
rel e est au chant. C'est une pantomime mesurée.
Je voudrois bien qu'on me dît ce que signifient
Routes ces danses , telles que le menuet , le passe-^.
20G ENTRETIENS
pioJ , le rigaudon , l'alleiuande , la sarabande , où
l'on suit un chemin tracé. Cet homme se déploie
avec une grâce infinie j il ne fait aucun mouvement
où je n'apperçoive de la facilité, de la douceur et
de la noblesse : mais qu'est-ce qu'il imite? Ce n'est
pas là savoir chanter , c'est savoir solfier.
Une danse est un poème. Ce poème devroit
donc avoir sa représentation séparée. C'est une
imitation par les mouvemens, qui suppose le con-
cours du poète , du peintre , du musicien et du
pantomime. Elle a son sujet; ce sujet peut être dis-
tribué par actes et par scènes. La scène a son réci-
tatif libre ou obligé , et son ariette.
= Je vous avoue que je ne vous entends qu'à
moitié , et que je ne vous entendrois point du tout,
sans une feuille volante qui parut il J a quelques
années. L'auteur , mécontent du ballet qui termine
le Devin du village , en proposoit un autre j el je
me trompe fort, ou ses idées ne sont pas éloignées
des vôtres.
=^ Cela peut être.
^^ Un exemple achcveroit de m'éclairer.
= Un exemple ? Oui. On peut en imaginer un j
et je vais y rêver.
Nous fîmes quelques tours d'allées sans mot dire;
Dorval revoit à son exemple de la danse ; et moi ,
je rcpassois dans mon esprit quelques-unes de ses
idées. Voici à-peu-près l'exemple qu'il me donna.
Il Oot commun , nie dit-il ; mais j'y appliquerai
SUK LE FILS MATUREL. aOf
mes idées aussi facilement que s'il éloil plus voisin
de la nature et plus piquant.
Sujet. = Ln petit paysan et une jeune pay-
sanne reviennent des champs, sur le soir. Ils se
rencontrent dans un bosquet voisin de leur ha-
meau ; et ils se proposent de répéter une danse
qu'ils doivent exécuter ensemble le dimanche pro-
chain , sous le grand orme.
ACTE PREMIER.
Scène première. = Leur premier mouve-
ment est d'une surprise agréable. Ils se témoignent
cette surprise par une pantomime.
Ils s'approchent , ils se saluent j le petit paysan
propose à la jeune paysanne de répéter leur leçon :
elle lui répond qu'il est tard, qu'elle craint d'être
grondée. Il la presse , elle accepte ; ils posent à
terre les instrumens de leurs travaux: voilà un réci-
tatif. Les pas marchés et la pantomime non me-
surée sont le récitatif de la danse. Ils répètent leur
danse ; ils se recordent le geste et les pas ', ils se
reprennent, ils recommencent j ils font mieux , ils
s'approuvent j ils se trompent , ils se dépitent :
c'est un récitatif qui peut être coupé d'une ariette
de dépit. C'est à l'orchestre à parler j c'est à lui à
rendre les discours , à imiter les actions. Le poète
a dicté à l'orchestre ce qu'il doit dire ; le musicien
l'a écrit j le peintre a imaginé les tableaux : c'est
au pantomime à former les pas et les gestes. D'où
ao8 ENTRETIENS
VOUS concevez facilement que, si la danse n'est pas
écrite comme un pocme , si le poète a mal fait le
discours , s'il n'a pas su trouver des tableaux agréa-
bles , si le danseur ne sait pas jouer , si l'orchestre
ne sait pas parler, tout est perdu.
Scène IL =^ Tandis qu'ils sont occupés à
s'instruire , on entend des sons eft'raj'ans ', nos en-
fans en sont troublés; ils s'arrêtent , ils écoutent j
le bruit cesse , ils se rassurent j ils continuent, ils
sont interrompus et troubles de -rechef par les
mêmes sons : c'est un récitatif mêlé d'un peu de
chant. Il est suivi d une pantomime de la jeune
paysanne qui veut se sauver , et du jeune paysan
qui la retient. Il dit ses raisons , elle ne veut pas les
entendre ; et il se fait entre eux un duo fort vit".
Ce duo a été précédé d'un bout de récitatif
composé des petits gestes du visage , du corps et
des mains de ces enfans , qui se montrcient l'en-
droit d'où le bruit est venu.
La jeune paysanne s'est laissé persuader; et ils
étoient en fort bon train de répéter leur danse , lors-
que deux paysans plus âgés , déguisés d'une ma-
nié; e eflrayanle et comique, s'avancent à pas lents.
Scène III. =^ Ces paysans déguisés exécu-
tent, au bruit d'uiie symphonie sourde , toute l'ac-
tion qui peut épouvanter des cnfans. Leur ap-
proche est un récitatif} leur discours , un duo. Les
cnfans s'elFraycnt , ils tremblent de tous leurs mem-
bres. Leur eJiioi augmeale à-mesure que les spec-
SUR LE riLS KXTUREL. SOQ
1res approchent ; alors ils font tous leurs efforls .
pour s'échapper. Ils sont retenus, poursuivis; et
les pavsans déguisés, el les enfans offrajés, forment
un quatuor tort vif, qi^i finit par l'évasion des
enfans.
Scène It^. = Alors les spectres ôlent leurs
masques ; ils se mettent à rire ; ils font toute la pan-
tomime qui convient à des scélérats enchantés du
tour qu'ils ont joué; ils s'en félicitent par un duo ,
et ils se retirent.
ACTE SECOND.
Scène première. = Le petit paysan et la
jeune paysanne avoient laissé sur la scène leur pa-
netière et leur houlette ; ils viennent les reprendre,
le paysan le premier. Il montre d'abord le bout du
nezj il fait un pas en avant , il recule; il écoute , il
examine ; il avance un peu plus , il recule encore ;
il s'enhardit peu-à-peu ; il va à droite et à gauche;
il ne craint plus : ce monologue est un récitatif
obligé.
Scène If. = La jeune paysanne arrive, mais
elle se tient éloignée. Le petit paysan a beau l'invi-
ter , elle ne veut point approcher. Il se jette à ses
genoux ; il veut lui baiser la main. = Et les esprits ?
lui dit-elle. =Ils n'y sont plus, ils n'y sont plus.
C'est encore du récitatif; mais il est suivi d'un
duo, dans lequel le petit paysan lui marque son
désir, de la manière la plus passionnée; el la jeune
2:0 ENTRETIENS
paysanne se-laisse engager peu-à-peu à rentrer sur
]a scène , et à reprendre. Ce duo est interrompu
par des niouvemens de frajeur. Il ne se fait point
de bruit, mais ils croient en entendre ; ils s'arrê-
tentj ils écoutent j ils se rassurent, et continuent
le duo.
Mais pour cette fois-ci, ce n'est point une erreur j
les sons etfrajans ont reconunencé j la jeune pay-
sanne a couru à sa panelière et à sa houlette) le
petit paysan en a fait autant.
Ils veulent s'enfuir.
Scène lit. =^ Mais ils sont investis par une
foule de fantômes , qui leur coupent le chemin de
tous côtés. Ils se meuvent entre ces fantômes; ils
cherchent une éclrappée, ils n'en trouvent point.
Et vous concevez bien que c'est un chœur que cela.
Au moment où leur consternation est la plus
grande, les fantômes oient leurs masques, et
laissent voir au petit paysan et à la petite paysanne,
tles visages amis. La naïveté de leur étonnement
forme un tableau très-agréable. Ils prennent cha-
cun un masque j ils le considèrent; ils le compa-
rent au visage. La jeune paysanne a un masqué
hideux d'hommej le petit paysan , un masque hi-
deux de femme. Ils mettent ces masques ; ils se re-
gardent; ils se font des mines: et ce récitatif est
Suivi du c/?cei/r général. Le petit paysan et la petite
paysanne se font, à travers ce chœur , mille niches
enfantines; et la pièce fuiit avec le chœur.
i
St-R LE FILS NATUnUT.. 5ir
:= J'ai entendu parler d'un spectacle dans ce
genre , comme de la chose la plus parfaite fju'oa
put imaginer.
= Vous voulez dire la troupe de IVicolini.
= Précisément.
= Je ne l'ai jamais vue. Eh bien I croyez-vous
encore que le siècle passé n'a plus rien laissé à
iaire à celui-ci ?
La tragédie domestique et bourgeoise , à créer.
Le genre sérieux , à perfectionner.
Les conditions de l'homme, à substituer aux ca-
ractères , peut-être dans tous les genres.
La pantomime ; à lier étroitement avec l'action
dramatique.
La scène, à changer, et les tableaux à substituer
aux coups de théâtre , source nouvelle d'invention
pour le poète , et d'étude pour le comédien. Car ,
que sert au poëte d'imaginer des tableaux , si le
comédien demeure attaché à sa disposition sjmé-
trique et à son action compassée?
La tragédie réelle , à introduire sur le théâtre
Ijrique.
Enfin la danse, à rédm're sous la forme d'un véri-
table poème, à écrire et à séparer de tout autre art
d'imitation.
=^ -Quelle tragédie voudriez-vous établir sur la
jcène lyrique ?
= L'ancienne.
^ Pourquoi pas h tragédie domestique?
ai a E K T n E T I E N s
■=^ C'est que la tragédie, et en général toute
composition destinée pour la scène lyrique , doit
t'ire mesurée , et que la tragédie domestique me
semble exclure la versification.
= Mais croyez-vous que ce genre fournit au
musicien toute la ressource convenable à son art ?
Chaque art a ses avantages j il semble qu'il en soit
d'eux comme des sens. Les sens ne sont tous qu'un
loucher j tous les arts, qu'une imitation. Mais cha-
que senstouche, et chaque artimite d'une manière
qui lui est propre.
= Il y a , en musique, deux styles , l'un simple ,
et l'autre figuré. Qu'aurez,-vous à dire, si je vous
montre , sans sortir de mes poètes dramatiques , des
morceaux sur lesquels le musicien peut déployer à
.son choix toute l'énergie de l'un ou toute la richesse
de l'autre? Quand je dis le musicien^ j'entends
l'homme qui a le génie de son aitj c'est un aulre
que celui qui ne sait qu'enfiler des modulations et
combiner des notes.
= Dorval, un de ces morceaux , s'il vous plaît.
= Xrès-volonliers. On dit que Lulli même avoit
remarqué celui que]e vais vous citer j ce qui prou-
Veroit peut-être qu'il n'a manqué à cet artisie que
des poèmes d'un autre genre , et qu'il se sentoit un
génie capable des plus grandes choses.
Clvtemnestre , à qui l'on vient d'arracher sa fille
pour l'immoler, voit le couteau du sacrificateur
levé sur son sein , son sang qui coule , un prêtre qui
SUR LE FILS N A T U n n L. î>. 1*5
consulte les dieux dans son cœur palpilaul. 'J lou-
blce de ces images , elle s'écrie :
0 mbre infortunée!
De festons odieux, ma fille couronnée ,
Tend la gorge aux coiileaiix par son père apprêtés,
Calchas va dans son sang.... Barbares! arrêtez;
C'est le pur sang du dieu qui lance le tonnerre.
J'entends gronder la foudre , et sens trembler la terre.
Un dieu vengeur, un dieu faii retentir ces coups.
Je ne connois , ni dans Quinault , ni dans aucun
poète , des vers plus Ijriques , ni de situation plus
propre à rimitation musicale. L'étal de Cljlem-
ncstrc doit arracher de ses entrailles le cri de la na-
ture; et le juusicien le portera à mes oreilles dans
toutes ses nuances.
S'il compose ce morceau dans le stjle simple , il
se remplira de la douleur , du désespoir de Cljtem-
nestrej il ne commencera à travailler (\ue quand il
se sentira pressé par les images terribles qui obsé-
doienl Cljtenmestre. Le beau sujet, pour un réci-
tatif obligé, que les premiers vers ! Comme on en
peut couper les ditlérentes phrases par une ritour-
nelle plaintive I. ... Ociel!.... 6 mère injoriu-
née .'.... premier jour pour la ritournelle. . . . De
festons odieux, ma fille couronnée, . . . second
jour.... 7~'end la gorge aux couteaux par son
père apprêtés. ... troisième jour. . . . Par ton pè-
re /. .. . quatrième jour. . . . Calchas va dans son
2l4 ENTRETIENS
5«ng'.. .. cinquième jour.... Quels caractères nfi
peut-on pas donner à celte symphonie ?. . . . Il me
semble que je l'entends. . .. elle me peint la plain-
te... . la douleur.. .. l'effroi. .. . l'horreur.... la
fureur.. . .
Ii'air conmience à Barbares , arrêtez, C^aç^ !•
musicien me déclame ce barbares , cet arrêtez en
tant de manières (ju'il voudra; il sera d'une stéri-
lité bien surprenante , si ces mots ne sont pas pour
lui une source inépuisable de mélodies. . ..
Vivement , 5arZ><7re5, barbares , arrêtez ^ ar-^
rêtez.... c^est le pur sang du dieu (jui lance le
tonnerre. . . . c'est le sang. . . . c'est le pur sang du
dieu ijui lance le tonnerre. . . Ce dieu dous voit.,»
vous entend.,., vous menace, barbares. ,. ar—
rêtez .'.... J'entends gronder la foudre, . . je sens
trembler la terre. , , , arrêtez, . . . Un dieu , un
dieu vengeur fait retentir ces coups.. ,. arrêtez ,
barbares. . . . Mais rien ne les arrête. . . . Ah , ma
fille !. , .. ah , mère infortunée .'.... Je la vois. , . .
Je vois couler son sang. . . • elle meurt. . . ah , bar-
bares ! ô ciel!. , . . Quelle variété de sentimens et
d'images I
Qu'on abandonne ces vers à mademoiselle Du-
nienil j voilà , ou je me trompe fort , le désordre
qu'elle j répandra j voilà les sentimens qui se suc-
céderont dans son ame ; voilà ce que son génie lui
suggérera j et c'est sa déclamation que le musiciea
doil imaginer et écrire. Qu'on en fasse l'expcriencep
t V t< LE r I I- S N A T t' n F. L. 2 1 5
et l'on verra la nature ramener Tactrice el le niusr-
cicn sur les mêmes idées.
Mais , le musicien prend -il le st_yle figuré?
autre déclamation , autres idées , autre mélodie. Il
fera exécuter, par la vois , ce que l'autre a réservé
pour l'instrument ; il fera gronder la foudre, il la
lancera, il la fera tomber en éclats; il me montrera
Cljlemnestre elfrajant les meurtriers de sa fille,
par l'image du dieu dont ils vont répandre le sang .
il portera cette iiiiage à mon imagination déjà ébran*
lée par le palhétitjue de la poésie et de la situation,
avec le plus de vérité et de force qu'il lui sera pos-
sible. Le premier s'étoit entièrement occupé des
accens de Cljtemnestre; celui-ci s'occupe un peu
de son expression. Ce n'est plus la mère d'Iphigé-
nie que j'entends j c'est la foudre qui gronde , c'est
la terre tjui tremble , c'est l'airqui retentit de bruita
eflVa^ans.
Ln troisième tentera la réunion des avantages
des deux stjies; il saisira le cri de la nature, lors-
qu'il se produit violent et inarticulé; et il en fera la
base de sa mélodie. C'est sur les cordes de cette
mélodie qu il fera gronder la foudre et qu'il lancera
le tontierre. Il entreprendra peut-être de montrer
le dieu vengeur; mais il fera sortir à travers les
ditTérens traits de cette peinture, les cris d'une
pière éplorée.
Mais, quelque prodigieux génie quepuîsse avoir
cet artiste , il n'atteindra point un de ces buts , sans
2î(> tNTn ETIENS
s'écarter de Taulrc. Tout ce (ju'il accorclera à des
taMeaux sera perdu pour le palhctirjue. Le tout
produira plus d'efFel sur les oreilles , moins sur
l'aïue. Ce compositeur sera plus admiré des artistes,
moins des gens de goût.
Et ne crojez pas que ce soient ces mots parasi-
tes du sljle ljnc|ue , lancer. . . . gronder. , . . trem-
bler. . . . qui fassent le pathétique de ce morceau !
c'est la passion dont il est animé. Et si le musicien ,
négligeant le cri de la passion , s'amusoit à combi-
ner des sons à la faveur de ces mots, le poète lui
auroil tendu un cruel piège. Est-ce sur les idées ,
lance , gronde, tremble , ou sur celles-ci , barba~
res. . . . arrêtez. . . . c'est le sang. . . . c'est le pur
sang d'un dieu. . , . d'un dieu vengeur. . . . que la
véritable déclamation appujera ?. . . .
Mais voici un autre morceau , dans lequel ce
musicien ne montrera pas moins de génie , s'il en
a , et oîi il n'^ a ni lance , ni victoire , ni tonnerre^
ni iwl, ni gloire , ni aucune de ces expressions qui
feront le tourment d'un poète, tant qu'elles seront
l'unique et pauvre ressource du musicien.
ntCITATlF O B Z I G É.
tJn prêtre environné d'une foule cruelle. .. .
Portera surmafille... {surma fille !) une main criminelle.
Déchirera son sein. ... et d'un œil curieux. ...
Dans son cœur palpitant.... consultera les dieux....
Et moi qui l'amenai triomphante. . .. adorée !... .
Je m'en retouiaeiai., .. seule. .. . et désespérée. •••
Sun LE riLS NATUREL. 217
J^ verrai les cliemins encor tout parfumés
Des (leurs , dujit sous ses pas on les avuit seicéc.
A I R.
Non , je ne l'aurai point amenée au supplice. • ..
Ou vous ferez aux Grecs uu double sacrilice.
Ni crainte , ni respect ne m'en peut délacLer,
De mes bras tout sanglans il faudra l'arracher,
AiiSii barbare époux, qu'impitoyable pè:e.
Venez, si vous l'osez , la ravir à sa mère.
INon , je ne l'aurai point amenée au supplice,...
Non. ... ni crainte , ni respect ne m'en peut déla-
clier. .,. Non.... barbare époux.... inipitoj'able
père. . . . venez, la ravir à sa mère. . . . venez , si vous
l'osez.... Voila les idées principales qui occupoient
l'anie de Cljlemriestre, et qui occuperont le génie
du musicien.
Voilà mes idées j je vous les communique d'au-
tant plus volontiers, que, si elles ne sont jamais
d'une uliliié bien réelle, il est impossible qu'elles
nuisent, s'il est vrai, comme le prétend un des
premiers linnmies de la nation , que presque tous
les genres de liltéralure soient épuisés , et qu'il ne
reste plus rien de grand à exécuter, uicme pour ua
homme de génie.
C'est aux autres à décider si celle espèce de poé-
tique, que vous m'avez arrachée, contient quelques
vues solides, ou n'est qu'un (issu de chimères.
J'en croirois volontiers M. de Voltaire j mais ce
scroil à la condition qu'il appu^eroit ses jugcraeng
Théâtre. K
JlS E W T n E T I E N s
de quelques raisons qui tious éclairassent. S'il y
avoit sur la terre une autorité infaillible que je re-
connusse , ce seroil la sienne.
= On peut , si vous voulez , lui coniniunicper
vos idées.
= J'y consens. L'éloge d'un honinio liabile et
sincère peut me plaire ; sa critique , quelque amère
qu'elle soit, ne peut ni'afïliger. J'ai connuencé , il y
along-tenips, à chercher mon bonheur dans un ob-
jet qui fût plus solide , et qui dépendît plus de moi
que la gloire littéraire. Dorval mourra content, s'il
peut mériter qu'on dise de lui, quand il ne sera plus:
<( Son père , qui étoit si honnête homme , nefm
» pourtant pas plus honnête homme que hii ».
= Mais si vous regardiez le bon ou le mauvais
succès d'un ouvrage presque d'un œil indifférent ,
quelle répugnance pourriez-yous avoir à publier le
vôtre ?
=: Aucune. Il y en a déjà tant de copies. Cons-
tance n'en a refusé à personne. Cependant je ne
voudrois pas qu'on présentât ma pièce aux comé-
diens.
= Pourquoi ?
= Il est incertain qu'elle fût acceptée. Il l'est
beaucoup plus encore qu'elle réussît. Une pièce
qui tombe ne se lit guère. En voulant étendre
l'utilité do celle-ci , on risqucroit de l'en priver
tout- à-fait.
=; Voyez cependant. ... Il est un grand prince
^UR LB riLS KlTUREt. ST^
qui connoîl toute l'importance du genre drania-
liquej^et qui i,'iiitcrcsse au progrès du goût natio-«
ual (*). On pourroil le solliciter. ... obtenir....
=; Je le crois ; mais réservons sa protection pour
le Père de famille. Il ne nous la refusera pas sans-
doute , lui qui a montré avec tant de courage com-
Lien il l'étoit.... Ce sujet me tounuentej et je sens
qu'il faudra que lût ou tard je me délivre de cette
fjntaisie; car c'en est une, comme il en vient à
loul honnne qui vit dans la solitude. ... Le beau
cujet , que le Père de famille!.... C'cstia vocation
{générale de tous les honimos.... Nos cnfans sont
la source de nos plus grands plaisirs et de nos plus
grandes peines. ... Ce sujet tiendra mes yeux sans-
cesse attachés sur mon père.... INlon père!....
J'achèverai de peindre le bon Lysimond.... Je
m'instruirai moi même.... Si j'ai des enfans , je né
serai pas fâché d" avoir pris avec eux des engage-
iiions. ...
=. Et dans quel genre le Père de famille ?
=: J'y ai pensé ; et il me semble que la pente dft
ce sujet n'est pas la même que celle du Fils naturel.
Le Fils naturel a des nuances de la tragédie ; le Père
<le famille prendra une teinte comique.
= Serici-vous assez, avancé pour savoir cela ?
= Oui. . . . retournez à Paris. . . . Publiez le sep-
licnie volume de l'Encyclopédie... . Venez vous
{*) Monseigneur Je duc d'Orléaa*-
220 ENTRETIENS, etC.
reposer ici. ... et coniplcz. que le Père de famille ne
se fera point ,ou qu'il sera fait avant la lin de vos
vacances.... Mais à-propos , on dit que vous par-
lez bientôt.
= Après-demain.
r= Comment , après-demain ?
= Oui.
= Cela est un peu brusque..,. Cependant ar-
rangez-vous comme il vous plaira... . il faut abso-
lument que vous fassiez connoissance avec Cons-
tance , Clairville et Rosalie.... Seriez-vous honmie
à venir ce soir demander à souper à Clairville ?
Dorval vil que je consentais j et nous reprimes
aussi-tôt le chemin de la maison. Quel accueil ne
fit-on pas à un homme présenté par Dorval ? En
un moment je fus de la famille. On parla , devant
et après le souper, gouvernement , religion, poli-
tique,, belles-lettres, philosophie; mais, quelle que
fut la diversité des sujets , je reconnus toujours la
caractère que Dorval avoit donné à chacun de ses
personnages.il avoil le ton de la mélancolie : Cons-
tance , le ton de la raison ; Rosalie , celui de l'in-
génuité ; Clairville , celui de ia passion ; moi , ce-»
]ui de la bonhonnuie.
LE PERE DE FAMILLE,
COMÉDIE
EN CINQ ACTES ET EN PROSE,
arec un discours sur la po^âie dramati(jue.
^»ati!< rofincpienotaDdi s'Jnt tibi oser? < ,
Mobilii)US(jue décor natnris dand.n et iurij,
HORAT. de Art. Pett.
AS.A.S. M.^eLA PRINCESSE
D E
NASSAU-SAARBRUGK.
A D A M E ,
En soumettant le Père de Famîîlo
au jugement de votre altesse sé-
RÉNissiME, je ne me suis point dis-
simulé ce qu'il en avoit à redouter,
Femme éclairée, mère tendre , quel est
le sentiment que vous n'eussiez expri-
mé avec plus de délicatesse que lui ?
Quelle est l'idée que vous n'eussiez ren-
due d'une manière plus touchante ?
Cependant ma témérité ne se bornera,
pas , madame, à vous offrir un si
foible hommage Quelque distance qu'il
y ait de l'ame d'un poète à celle d'une
mère , j'oserai descendre dans la vôtre,
y lire , si je le sais , et révéler quel-
-:>4 EPITRE DKDÎC ATOIKE.
ques-unes des pensées qui l'occupent.
Puissiez - vous les reconnoître et les
avouer !
Lorsque le ciel vous eut accoro'é des
enfans , ce fut ainsi que vous vous par-
lâtes ; voici ce que vous vous êtes dit.
Mes enfans sont moins à moi peut-
être par le don que je leur ai fait de la
vie , qu'à la feranie mercenaire qui les
alaita. C'est en prenant le soin de leur
éducation , que je les revendiquerai sur
elle. C'est l'éducation qui fondera leur
reconnaissance et mon autorité. Je les
élèverai donc.
Je ne les abandonnerai point sans
réserve à l'étranger , ni au subalterne.
Comment l'étranger y prendroit i! le
même intérêt que moi ? Comment le
subalterne en seroit-il écouté comme
moi? Si ceux que j'aurai conslitué'les
censeurs de la conduite de mon fils ,
se disoient au - dedans d'eux-mêmes :
« Aujourd'hui mon disciple , demain il
»sera mon maître ?) , ils exagéreroieut
ÉPITRE DÉDICATOIRE. 2?5
le peu de bien qu'il feroit ; s'il faisoit
le ma! , ils Ven leprendroient m(jlle-
nient-, et ils deviendroient ainsi ses adu-
lateurs les plus dangereux.
Il seroit à souhaiter qu'un enfant fût
élevé par son supérieur j et le mien n'a
de supérieur que moi.
C'est à moi à lui inspirer le libre exer-
cice de sa raison , si je veux que son
ame ne se remplisse pas d'erreurs et de
terreurs, telles queTliomme s'en faisoit
à lui-même sous un état de nature im-
bécille et sauvage.
Le mensonge est toujours nuisible.
Une erreur d'esprit suffit pour cor-
rompre le goût et la morale. Avec une
seule idée fausse , on peut devenir bar-
bare • on arrache les pinceaux de la
main du peintre , on brise le chef-
d'cpuvre du statuaire , on brûle un ou-
vrage de génie , on se fait une ame
petite et cruelle ; le sentiment de la
haine s'étend, celui de la bienveillance
se resserre 3 on vit en transe , et l'on
526 ÉPITRE DÉDICATOIRE.
craint de mourir. Les vues étroites
d'un instituteur pusillanime ne rédui-
ront pas mon fils dans cet état , si je
puis.
Après le libre exercice de sa raison ,
lin autre principe , que je ne cesserai de
lui recommander, c'est la sincérité avec
soi-même. Tranquille alors sur les pré-
jugés auxquels notre foiblesse nous ex-
pose, le voile tomberoit tout-à-coup , et
un trait de lumière lui montreroit tout
l'éclificede ses idées renversé, qu'il di-
roit froidement : Ce que je croyois vrai
étoit faux ; ce que j'aimois comme bon ,
étoit mauvais-, ce que j'admiroiscomme
beau, étoit difforme; mais il n'a pas dé-
pendu de moi de voir autrement.
Si la conduite de l'homme peut avoir
une base solide dans la considération
générale , sans laquelle on ne se résout
point à vivre -, dans l'estime et le res-
pect de soi - même , sans lesquels on
n'ose guère en exiger des autres-, dans
les notions d'ordre , d'harmonie , d'in-
ÉPITRE DEDICATOIUE. 227
téret,de bienfaisance et de be^mté, aux-
quelles on n'est pas libre de se refuser ,
et dont nous portons le germe dans nos
cœurs , où il se déploie et se fortifie sans
cesse ; dans le sentiment de la décence
et de l'honneur, daus la sainteté des
loix: pourquoi appujerai-je la conduite
de mes enfans sur des opinions passa-
gères, qui ne tiendront, ni contre l'exa-
men de la raison , ni contre le choc des
passions , plus redoutables encore pour
l'erreur que la raison ?
Il y a , dans la nature de l'homme,
deux principes opposés • l'amour-pro-
pre , qui nous rappelle à nous, et la
bienveillance , qui nous répand. Si l'un
de ces deux ressorts venoit à se briser,
on seroit ou méchant jusqu'à la fureur,
ou généreux Jusqu'à la folie. Je n'aurai
point vécu sens expérience pour eux, si
je leur apprends à établir un juste rap-
port entre ces deux mobiles de notre
vie.
C'est en les éclairant sur la valeur
2o9 ÈPITF.E DÉDIC ATOIRTi.
réelle des objets , que je mettrai ua
frein à leur imaginatiofi. Si je réussis
à dissiper les prestiges de cette magi-
cienne , qui embellit la laideur ,* qui
enlaidit la beauté , qui pare le men-
songe , qui obscurcit la vérité , et qui
nous joue par des spectres qu'elle fait
changer de formes et de couleurs , et
qu'el'e nous montre quand il lui plaît ,
et comme il lui plaît, ils n'auront ni
craintes outrées , ni désirs déréglés.
Je ne me suis pas promis de leur
ôter toutes les fantaisies j m^is j'espère
que celle de faire des heureux , la seul©
qui puisse consacrer les autres , sera du
nombre des fantaisies tjui leur resteront.
Alors , si les images du bonheur cou-
vrent les murs de leur séjour , ils en
jouiront; s'ils ont embelli des jardins ,
ils s'y promèneront. En quelcju'endroifc
qu'ils aillent, ils y porteront la sérénité.
S'ils appellent autour d'eux les ar-
tistes , et s'ils en forment de nombreux
ateliers , le chant grossier de celui qui
ÉPITRE D1':DICAT0II\E. 229
se fatigue depuis le lever du soleil Jus-
qu'à son coucher , pour obtenir dVux
un morceau de pain , leur apprendra
que le bonheur peut être aussi à celui
qui scie le marbre et qui coupe la pierre j
que la puissance ne donne pas la paix
de l'ame , et que le travail ne i ôte pas.
Auront-ils élevé un édifice au fond
d'une forêt, ils ne craindront pas de s'y
retirer quelquefois avec eux-mêmes,
avec l'ami qui leur dira la vérité , avec
Ta mie qui saura parler à leur cœur avec
moi.
J'ai le goi'it des choses utiles ; et si je
le fais passer en eux , des façarjef; , des
places publiques les toucberoiU ujoins
qu'im amas de fumier, sur Icciuel i;s
verront Jnuer des enfans tout nuJs,
tandis qu'une paj'sanne , assise sur le .
seuil de sa chaumière, en tiendra un
plus jeune attaché à sa mameîle, et que
des hommes basannés s'occuperont en
cent manières diverses, de la suboislancQ
conimuiie.
25o ÉPITRE DEDICATOIRE.
Ils seront moins délicieusement émus
à l'aspect d'une colonnade, que si , tra-
versant un hameau, ils remarquent les
épis de la gerbe sortir par les murs en-
tr'ouverts d'une ferme.
Je veux qu'ils vojent la misère , afin
qu'ils y soient sensibles , et qu'ils sa-
chent, par leur propre expérience, qu'il
y a autour d'eux des hommes comme
eux , et peut - être plus essentiels
qu'eux, qui ont à-peine de la paille pour
se coucher , et qui manquent de pain.
Mon fils , si vous voulez connoître la
vérité , sortez, lui dirai-je ; répandez-
vous dans les différentes conditions;
vojez les campagnes, entrez dans une
chaumière, interrogez celui qui l'ha-
bite j ou plutôt regardez son lit, son
pain, sa demeure, son vêtement-, et
vous saurez ce que vos flatteurs cher-
cheront à vous dérober.
Rappelez -vous souvent à vous-même
qu'il ne faut qu'un seul homme mé-
chant et puissant , pour que cent mille
ÉPITUE DÉDICATOir»E. 25r
autres hommes pleurent , gémissent et
maudissent leur existence;
Que cette espèce de méchans , qui
bouleversent le globe et qui le tyran-
nisent, sont les vrais auteurs du blas-
phème ;
Que la nature n'a point fait dVs-
claves ; et que personne sous le ciel ji'a
plus d'autorité qu'elle;
Que ridée d'esclavage a pris nais-
sance dans refïusion du sang et au mi-
lieu des conquêtes;
Que les hommes n'auroient aucun
besoin d'être gouvernés, s'ils n'étoient
pas méchans ; et que par conséquent
le but de toute autorité doit être de les
rendre tous bons ;
Que tout système de morale , tout
ressort politique , qui tend à éloigner
1 homme de l'homme, est mauvais;
Que , si les souverains sont les ?euls
hommesqui soient demeurés dans P'tat
de nature , où le ressentiment est ru=.
a52 ÉPÎTRE DÉDICATOIRE.
nique loi de celui qu'on ofïënse , la H-
mite du juste et de l'inju^ite est un trait
déiié qui se déplace ou qui disparoît à
l'œil de i'iioniiue irrité j
Quela Justice est la première vertu de
celui qui commande, et !a seule qui
ariête la plainte de celui qui obéit j
Çu'il est beau de se soumettre soi-
méiue à la loi qu'on impose ; et qu'il
n'j a que la nécej^îifé et la généralité de
la loi qui la fasse aimer j
Que, plus les Etats sont bornés, plus
l'autorité politique se rapproche de la
puissance paternelle-
Que , si le souverain a les Qualités Tu n
souverain , ses étals seront toujours as-
sez étendus-,
(lue si la vertu d'un particulier peut
se soutenir sans appui, il n'en est pas de
mAine de la vertu d'un peuple ; Qu'il
faut récompenser les gens de mérite,
encourager les homnies indusîrieux ,
gpproclic^r de soi les uns et les autres^
ÊPITPiE DÉDICATOIRE. 255
C^)ii'if y a par-touf des honinies de
génie , et que c'est au souverain à les
faire paroître. Mon fils , c'est dans la
prospérité que vous vous montrerez
bon ; mais c'est radversité , qui vous
montrera grand. S'il est beau de voir
l'homme tranquille, c'est au mcunent
où les hasards se ra^sembient sur lui.
Faites le bien -, et songez que !a né-
cessité des événemens est égale sur
tous.
Soumettez-vous-j -, et accoutumez -
vous à regarder d'un même œil le conp
qui frappe l'homme et qui le renverse,
et la chute d'un arbre qui briseroit sa
statue.
Vous êtes mortel comme un autre;
et l(>rf-qiie vous tomberez , un peu de
poussière vous couvrira comme uo.
autre.
Ne vous promettez point un bonhetir
sans mélange j mais failes-vous un plan
de bienfaisance , que vous opposiez à
254 ÉPÎTRE DKDICATOÎRE.
celui de la nature , qui nous opprime
quelquefois. C'est ainsi que vous vous
élèverez, pour ainsi dire, au-dessus
d'elle , par l'excellence d'un système
qui répare les désordres du sien. Vous
serez heureux le soir , si vous avez fait
plus de bien qu'elle ne vous aura fait
de mal. Voilà l'unique mojen de vous
réconcilier avec la vie. Comment haïr
une existence , qu'on se rend douce à
soi-même, par l'utilité dont elle est
aux autres ?
Persuadez - vous que la vertu est
tout , et que la vie n'est rien ; et si
vous avez de grands talens , vous
serez un jour compté parmi les héros.
Rapportez tout au dernier moment ,
à ce moment oii la mémoire des faits
les plus éclatans ne vaudra pas le sou-
venir d'un verre d'eau présenté par
humanité à celui qui avoit soif.
Le cœur de l'homme est tantôt se-
Tein et tantôt couvert de nuages j mais
le cœur de l'homme de bien , semblable
É PITRE DÉDICATOIRE. 255
au spectacle de la nature , est toujours
grand et beau , tranquille ou agité.
Songez au danger qu'il y auroit à se
faire l'idée d'un bonheur qui fût tou-
jours le même , tandis que la condition
de l'homme varie sans cesse.
L'habitude de la vertu est la seule que
vous puissiez contracter sans crainte
pour l'avenir. Tôt ou tard les autres
sont importunes.
Lorsque la passion tombe , la honte ,
l'ennui , la douleur commencent. Alors
on craint de se regarder. La vertu se
voit elle-même toujours avec com-
plaisance.
Le vice et la vertu travaillent sour*
dément en nous. Ils n'j sont pas oisifs
un moment. Chacun mine de son côté.
Mais le méchant ne s'occupe pas à se
rendre méchant, comme l'homme de
bien à se rendre bon. Celui-là est.,
lâche dans le parti qu'il a pris^ il n'ose
se perfectioxijQçr. ifaites - vous un but
256 ÉPITRE DÉDICATOiRE.
qui puisse être celui de toute votre
vie.
Voilà, MADAME, les pensées que
médite une mère telle que vnus , et les
discours que ses eu fans entendent d'elle.
Comment, après cela, un petit événe-
ment domestique , une intrigue d'a-
mour , oii les détails sont aussi frivoles
que le fond, ne vous paroîtroient-ils pas
insipides ? Mais j'ai compté sur l'indul-
gence de VOTRE ALTESSfi SÉrÉniS-
siME -, et si elle daigne me soutenir,
peut-être me trouverai-je un jour moins
au-dessous de l'opinion favorable donk
elle m'honore.
Puisse l'ébauche que je viens de tra-
cer de votre caractère et de vos senti-
mens , encourager d'autres femmes à
vous imiter! Puissent -elles concevoir
qu'elles passent, à- mesure que leurs en-
fans croisseDt-,et cjue, si elles obtiennent
les longues années qu'elles ee promet-
tent, elles finiront par être elles-mêmes
des enfans ridés, qui redemanderont
FPITRE DÉDÎCATOïnE. 25;
en-vain une tendre.^iic qu'elles n'auroijt
pas ressentie.
Je suis avec un très-profond respect,
M A D A M E ,
DE VOTRE ALTESSE SÉRÉNISSIJIE,
Le trbs-humb'e et tr^s-obéissE^t
serviteur ,
D I D E E O T.
PERSONNAGES.
M. d'O r. b e s s o n , père de famille.
M. LE COMMANDEUR d'Al'villé, bcau-frcre
du père de famille.
Cécile , fille du père de famille.
S A 1 N T - A L B I N , fils du père de famille.
S 0 p H I E , une jeune inconnue.
Germeuil , fils de feu M. de*** , un ami du
père de famille.
M. Le bon , intendant de la maison.,
IMllc. Clairet , femme de chambre de Cécile»
LaBRIE, ~J . 1 > 1 r Ml
r, > domestiques du père de famille.
Philippe, J ^ ^
Deschamps , domestique de Germeuil.
Autres Domestiques de la maison.
Mad. Hébert , hôtesse de Sophie.
Mad. Papillon, marchande à la toilette.
Une des Ouvrières de madame Papillon,
IVI.*** C'est un pauvre honteux.
Un Paysan.
Un Exempt.
La scène est à Paris, dans la maison du Père
de famille t .
LE PERE DE FAMILLE.
ACTE PREMIER.
Le théâtre représente nne salle de com-
pagnie , décorée de tapisseries , glaces,
tableaux , pendules , etc. : c'est celle
du Père de famille.
La nuit est fort avancée. Il est entre
cinq et six heures du matin.
SCENE PREMIERE.
LE PÈRE DE FAMILLE, LE COMMANDEUR,
CÉCILE, GERMEUIL.
( Sur le devant de la salle , on voit le Père de
' famille qui se promène à pas lents. Il a la téta
baissée , les bras croisés , et l'air tout- à -fait
pensf ).
( Un peu sur le fond , vers la cheminée qui est à
l'un des cotés de la salle , le commandeur et sa
nièce font une partie de trictrac ).
f Derrière le commandeur , un peu plus près du
feu, Gçrmeuil est assis négligemment dans un
â40 i^K PERE t>E rAMILLÊ,"
fauteuil, un livre à la main, lien interrompt
(le-temps-en-temps la lecture, j)Our regarder
tendrement Cécile , dans les mvinens oii elle
est occupée de son Jeu , et oit il ne peut en é'ire
appcrçu ).
( Le commandeur se doute do ce qui se passe
derrière lui. Ce soupçon le tient dans une in-
quiétude qu'on remarque à ses mouvemens ).
CÉCILE.
. oix oncle , c^u'avez - vous ? Vous me paroisscz
inquiet.
LE C0M:»r\iNDKUR , en s'agitant dans son fauteuil.
Ce n'est rien , ma nièce. Ce n'est rien. ( Les
bougies sont sur-le-point defnir ; et le comman-^
deur dit à Germeuil) : Monsieur, voudriez- vous
bien sonner? ( Genneuii va sonner. Le comman-
deur saisit ce moment pour déplacer son fauteuil
et le tourner en face du trictrac. Germeuil re-
vient, remet son fauteuil comme il étoit ; et le
commandeur dit au laquais qui entre ) : Des
bougies. ( Cependant la partie de trictrac s*a-
yance. Z-e conunandeur et sa nièce jouent alter-
nativement, et nonunent leurs dés.
LE C O BI M A N D E U Ri
Six cinq.
G E R M E U I 11.
Il n'est pas malheureux,
ACTE p n E H I Ë r; a4i
LE COMMANDEUR.
Je couvre de l'une , et je passe l'autre.
CÉCILE.
Et moi , mon cher oncle, je marque six points
d'école. Six points d'école. . . .
LE COMMANDEUR, à GenncuiL
Monsieur , vous avez la fureur de parler sur h
jeu.
CÉCILE.
Six points d'école. . . .
LE C O BI M A ?î D E U R.
Cela me distrait j et ceux qui regardent derrière
moi m'inquiètent.
CÉCILE.
Six et quatre que j'avois , font dix.
LE COMMANDEUR, toujoiirs à Genueuil.
Monsieur , "ayez la bonté de vous placer autre-
ment 3 et vous me ferez plaisir.
SCÈNE II.
LE PÎiRE DE FAMILLE, LE COMMANDEUR,
CÉCILE, GERMEUIL, LA BRIE.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Est-ce pour leur bonheur, est-ce pour le nôtre ^
qu'ils sont nés? . . . . Hélas I ni l'un ni l'autre.
Théâtre. L
242 L £ P K K E U E FAMILLE,
( Tm Brie vient avec des bougies , en place oii il
m faut ; et lorsqu'il est sur-le-point de sortir,
le père defainille V appelle ) :
La Brie !
LA 13 R I £.
Monsieur.
LE PÈRE DE FAMILLE, pprhs WIC petite
pause , pendant laquelle il a continué de rêver
et de se promener.
Où est mon fils ?
LA E R I E.
Il est sorti.
LE PÈRE r>E FAMILLE.
A quelle heure ?
LA B R I Ë.
Monsieur , je n'en sais rien.
LE PÈRE DE FAMILLE. { EnCOrC UnC pOUSC ).
Et vous ne savez, pas où il est allé ?
LA BRIE. ^
Non , monsieur.
LE COMMANDEUR.
Le coquin n'a jamais rien su. Doub'e deux.
CÉCILE.
Mon cher oncle, vous n'êtes pas à votre jeu.
LE co?imaw'delr , ironiquement et brusquement.
Ma nièce , songez au vôtre.
LE PÈRE DE FAMILLE, à La Brie } toujours
en se promenant et re\-ant,
\\ vous a défendu de le suivre ?
ACTE PREMIER. 2/j5
LA BRIE, feignant de ne pas entendre.
Monsieur ?
LE COMMANDEUR.
Il ne répondra pas à cela. Terne.
LE P È RE DE FA 01 IL LE, tOUJOUIS Cn Sd
promenant et rêvant.
Y a-t-il long-temps que cela dure?
LA BRIE, feignant encore de ne pas entendre.
INlonsieur V
LE COMBIANDEUR.
Ni à cela non plus. Terne encore. Les doublets
me poursuivent.
LE PÈRE DE FAMILLE,
<^ue celte nuit me paroîl longue !
LE COBIMAîMDEUR.
Qu'il en vienne encore un , et j'ai perdu. Le
voilà. ( A Gerineuil. ) Riez , monsieur. Ne vous
contraignez pas.
( La Brie est sorti. La partie de trictrac finit. La
commandeur , Cécile et Germeuil s'approchent
du père de famille, J
S C È N E I I I.
LE PÈRE DE FAMILLE, LE COMMANDEUR,
CÉCILE, GERMEUIL.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Dans quelle in(;|uic'lude il me lient 1 Où est- il /
qu'es t-il devenu? .
244 ^ E PÈRE DE F A IM I L L E,"
LE COMMANDEUR.
Et qui sait cela?.... Mais vous vous êtes assea
tourmenté pour ce soir. Si vous m'en croyez, vous
irez prendre du repos.
LE PÈRE DE FAMILLE.
11 n'en est plus pour moi.
LE COMMANDEUR.
Si VOUS l'avez perdu , c'est un peu votre faute ,
cl beaucoup celle de ma sœur. C'étoit, dieu lui
pardonne , une femme unique pour gâter ses en-
i'ans.
CÉCILE, peinée.
Mon oncle.
LE COMMANDEUR.
3'avois beau dire à tous les deux : prenez - y
garde , vous les perdez.
CÉCILE.
Mon oncle.
LE COMMANDEUR.
Si vous en êtes fous à-présent qu'ils sont jeunes,
vous en serez martyrs quand ils seront grands.
CÉCILE.
Monsieur le commandeur.
LE COMMANDEUR,
Bon , est-ce qjj'on m'écoute ici ?
LEPÈRE DE FAMILLE.
11 ne vient point !
LE COMMANDEUR.
ïl ne s'agit pas de soupirer , de gémir , mais de
ACTE P R E 21 I E n. ^4^
montrer ce que vous- êtes. Le temps de la peine
est arrivé. Si vous n'avez pu la prévenir , vojons
du -moins si vous saurez, la supporter.... tntre
nous , j'en doute. . . .
( La pendule sonne six heures ).
Mais , voilà six heures qui sonnent. ... Je me
sens las... . J'ai des douleurs dans les jambes,
comme si ma goutte vouloit me reprendre. Je ue
vous suis bon à rien. Je vais ni'cnvelopper de ma
robe - de - chambre , et me jeter dans un fauteuil.
Adieu , mon frère. . . . Entendez-vous ?
LE PÈRE DE F A BI I r^ I^ E.
Adieu , monsieur le commandeur.
LE c o M 31 A K D E u R , en s'eJi allant.
La Brie.
LA BRIE {du dedans ).
Monsieur.
LE COIVI!^rANDEUR.
Eclairez-moi ; et quand mon neveu sera rentré ,
vous viendrez m'avertir.
S C È N E I V.
LE l'ÈRE DE F/i MIL LE, CÉCILE,
GERMEUIL.
LE PÈRE DE FA.'MiLLF, aprcs s'ciTe ciicore
promené trisleinent.
Ma fille , c'est malgré moi que vous avez passé
la nuit.
2.(5 LE PÈRE DE T- \ M l t l, E ,
CECILE.
Mon père , j'ai fait ce que j'ai dû .
LE P È K E DE FAMILLE.
Je vous sais gré de celle allention j mais je
crains que vous n'en sojez. indisposée. Allez vous
reposer.
CÉCILE.
Mon père , il est tard. Si vous nie permettiez
de prendre à votre santé l'intérêt que vous avez la
bonté de prendre à la mienne. ..."
LE PÈRE DE FAMILLE.
Je veus rester, il faut que je lui parle.
CÉCILE.
Mon frère n'est plus un enfant.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Et qui sait tout le mal qu'a pu apporter une
ïiuit ?
CÉCILE.
- JMori père. . . .
LE P È H L DE F A 31 l !■ L E.
Je l'allendrai. li me verra. ( En appiii'anl ten-
drement ses mains sur les bras de sa fille. ) Allez ,
ma fille , allez. Je sais que vous m'aimez. ( Cécile
sort. Germeuîl se dispose à la suicre ; mais le
père de famille le retient, et lui dit) : Germcuil,
demeurez.
A C T li P n E M £ E R. 2-)7
SCÈNE V.
LE PÈRE DE FAMILLE^ GER MEUIL.
f La marche de cette scène est lente J.
LE PÈKE DE FAM1I-.LE, COltVnC S*il étoU
seul, et en regardant aller Cécile.
Son caractère a loiil-à-rait changé. Elle n'a plus
sa gaîlé , sa vivacilé. . . . Ses cbarmcs s'effacent. . . .
Elle souffre. . . . Hélas I tlepuis que j'ai perdu ma
femme et que le commandeur s'est établi chez,
moi; le bonheur s'en est éloigné !..,. Quel prix il
met à lâ fortune qu'il fait attendre à mes enfans ! . . .
Ses vues ambitieuses , et ranloritc qu'il a prise dans
ma maison, me deviennent de jour eu joiir plus
importunes.. .. Nous vivioi^s dans la paix et dans
Tunion. L'humeur inquiète et tvrannique de cet
lionmie nous a tous séparés. On se craint, on s'é-
vite , on me laisse j je suis solitaire au sein de ma
famille, et je péris Mais, le jour est prêt à
paroître , el mon fils ne vient point! Gcrmouil ,
i'amertunje a rempli mon amo. Je ne puis plus
supporter mon état. ...
G E R M E U I T«
^ ous , monsieur.
I^E PÈnE DE FA^riLLE,
OjI , Germeail.
2/j8 LE PÈ!\E DE FAMILLE,
G E R M li U I L.
Si VOUS n'êtes pas heureux , quel porc l'a jamais
clé ?
LE PÈRE DE F A DI IL LE.
Aucun Mon ami, les larmes d'un père
coulent souvent en secret ( // soupire , il
pleure). Tu vois les miennes. ... Je le mojilre ma
peine.
G E R M E U I L.
Monsieur , que faut-il que je fasse ?
LE PÈRE DE FAMILLE.
Tu peux, je crois, la soula^i^'er.
G E R M E u 1 L.
Ortloniiez.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Je n'ordonnerai point; je prierai , je dirai : Gcr-
nieuil , si j'ai pris de toi quelque soin ; si , depuis
tes plus jeunes aus, je t'ai marqué de la tendresse,
et ii tu t'en souviens ; si je ne t'ai point distingué de
mon fils; si j'ai honoré en toi la mémoire d'un ami
qui m'est et me sera toujours présent. ... Je t'af-
flige ; pardonne , c'est la première fgis de ma vie ,
et ce sera la dernière... . Si je n'ai rien épargné
pour te sauver de l'infortune et remplacer un père
à ton égard;- si je t'ai chéri; si je t'ai gardé chez
moi malgré le commandeur à qui tu déplais ; si
je t'ouvre aujourd'hui mon cœur, reconnois mes
bienfaits , et réponds à lua coufiancc.
ACTE PREMIER. 2/^^J
G E R M E U I T^.
Ordonnez, monsieur, ordonnez.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Ne sais-tu rien de mon fils? . . . Tu es- son ami ;
niais tu dois être aussi le mien. . . . Parle. . . . Rends-
moi le repos, ou achève de me l'oter. . .. Ne sais-
lu rien de mon fils ?
(> E R M E u I h.
Non , monsieur.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Tu es un homme vrai j et je te crois. Mais vois
combien Ion ignorance doit ajouter à mon in-
quiétude. Quelle est la conduite de mon fils , puis-
qu'il la dérobe à un père dont il a tant de fois
éprouve l'indulgence , et qu'il en fait mystère au
seul homhie qu'il aime ?.... Germeuil , je tremble
que cet enfant, .. .
GERMEUIL.
\o'js êtes père) un père est toujours prompt à
s'ailarmer.
LL PÈRE DE FAMILLE.
Tu ne sais pas ; mais tu vas savoir et juger si
ma crainte est précipitée. . . : Dis - moi , depuis
un temps , n'as -tu pas remarqué combien il est
change ?
GERMEUIL.
Oui j mais c'est en bien. Il est moins curieux
dans ses chevaux , ses gens , son équipage ; moins
recherché daus sa parure : il n'a plus aucune de ces
2 JO -LE PÈRli DE FAMIL-LE,
fantaisies que vous lui reprocbiezj il a pris en dé-
goût les dissipations de ^on âge ; il fuit ses com-
plai^ans , ses frivoles amis ; il aime à passer les
journées retiré dans son cabinet j il lit , il écrit, il
pense, 'l'ant-mieux ; il a fait de lui-même ce que
vous auriez lot ou lard exigé.
i^E PÈFiE DE FA MILLE.
Je me disois cela comme toi j mais j'ignorois ce
que je vais l'apprendre. . . . Ecoute. . . . Celte ré-
forme dont , à ton avis , il faut que je me félicite,
et ces absences de nuit qui m'eftiayeril. . . .
G E R M E u I I,.
Ces absences et celte réforme ?
LE PÈRE DE FAMILLF.
Ont comui'^ncé en-méme-temps ; ( Gcrmeuil
paroit surpris ). Oui , mon ami , en-même-tenips.
G E R M E u I L.
Cela est singulier.
LE P E R E ' n E F A n I L L K.
Cela est. Hélas ! le désordre ne m'est connu que
depuis peu ; mais i! a duré. . . . Arranger et suivre
à- la -fois deux plans opposés ; l'un de régularité
qui nous en impose le jour , un autre de dérègle-
ment qui remplit la nuit ; voilà Ce qui m'accable.. .
<^ue, malgré sa fierté naturelle , il se soit abaissé
jusqu'à corrompre des valets j qu'il se soit rendu
maître des portes de ma maison ; qu'il attende que
je repose j qu'il s'en informe secrètement j qu'il
s'échappe seul , à pied, tcules les nuits, par toute
ACTE P n E M I E r.. 2Jl
sorte (le temps, à toute heure; c'est peut-être
plus qu'aucun père ne puisse souffrir , et qu'aucun
enfant (le son âge n'eût osé. . . . Mais avec une
pareille conduite , affecter l'attention aux moindres
devoirs , i'austérilé dans les principes , la réserve
dans les discours , le goût de la retraite, le mépris
des distractions. . . . Ah , mon ami I . . . Qu'attendre
d'un jeune homme qui peut tout-à-coup se mas-
quer, et se contraindre à ce point ?, . . Je regarde
dans l'avenir; et ce qu'il me laisse entrevoir, me
glace.. . . S'il n'étoit que vicieux , je n'en déscspé-
rerois pas ; mais s'il joue les mœurs et la vertu !...
G E R M E u i L.
En effet, je n'entends pas cette conduite; mais
je connois votre fils. La fausseté est de tous les
défauts le plus contraire à son caractère.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Il n'en est point qu'on ne prenne bientôt avec
les mcchans ; et maintenant avec qui penses-tu
qu'il vive? Tous les gens de bien dorment
quand il veille... Ah Germeuil 1 . . .. Mais il me
se-.nbie que j'entends quelqu'un . . . c'est lui , poul-
élre. ... cloiarne-toi.
2:)2 LE PliRE DE FAMILLE,
SCÈNE VI.
LE PERE DE FAMILLE, seul.
(Il s'avance vers Vendroil où il a entendu jnar-
clter. Il écoute , et dit tristement ) :
Je n'entends plus rien. (Il se promène un peu ,
yuis il dît) : Assé_yons-nous. ( Il cherche du repos j
// n'en trouve point, et il dit) : Je ne saurois. . . quels
piesseiiliuiens s'élèvent au fond de mon ame , s'y-
succèdent et l'agitent ! - . . O cœur trop sensible
d'un pèi^e , ne peux-tu te calmer un moment? . . .
A l'heure qu'il est , peut-être il perd sa santé. . .
■ sa fortune. . . ses mœurs. . . Que sais~je ? sa vie. . •
son honneur. . . le mien. . . ( lise lève brusquement ,
et dit) : Quelles idées me poursuivent I
SCÈNE VII.
LE PÈRE DE FAMILLE , L'N INCONNU.
( Tandis que le père de famille erre , accablé de
tristesse , entre un inconnu , i.'é'tu comme un
homme du peuple , en redingote et en veste,
les bras cachés sous sa redingote , et le cha-
peau rabattu et enfoncé sur les yeux. Il s'a-
vance à pas lents. Il parait plonge dans la
peine et la rêverie. Il traverse sans appercevoir
personne ).
i-E PÈRE DE FAMILLE, qui Ic voit l'cnir à
lui, l'attend, l'arré'te parle bras , et lui dit:
Qui cles-Yous? où allez.-vous ?
ACTE PRE NIER. 200
Ij*i N c o N > V. {Point de réponse).
LE FÈRE DE FAMILLE.
Qui étes-vous ? où allez-vous ?
l'i N c o N IV c. (^ Point de réponse encore).
LE PÈRE DE FAMILLE reUve lentement le cha-
peau de V inconnu , et reconnoit son Jils , et
s'écrie r
Ciel !. . . . c'est lui !.. , c'est lui ! .. . Mes funestes
presscntimens , les voilà donc accomplis... Ah!..
( Il pousse des accens douloureux ; il s'éloigne ,
il re\'ient , il dit) : Je veux lui parler Je
tremble de l'entendre. . . . Que vais-je savoir !. .. .
J'ai trop vécu, j'ai trop vécu.
SAINT-ALBIN, en s'éloignant de son père ,
et soupirant de douleur.
Ah!
LE piiRE DE FA?iiLLE, le Suivant.
Qui es-lu?d'où viens- tu ? . . . Aurois -je eu le
malheur ?...
SAINT-ALBIN, s'dloignànt encore.
Je suis désespéré.
LE PÈKE DE FA3IILLE.
Grand dieu Icjuc faut-il ({ue j'apprenne ?
SAl^T-ALB^.^ , revenant et s'adressaiit à sonpère.^
Elle pleure, elle soupire, elle songe às'éloigner;
et si elle s'éloigne , je suis perdu.
LE PK.RE DE FABIILLS,
Oui, elle?
aj4 LE PKRE DE FAMILLE,
SAINT -ALBIN.
Sophie.... Kon, Sophie, non.... je pcriiai
plutôt.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Qui est celle Sophie? . . . Qu'a-t-elle de commun
avec l'étal où jo te vois , el l'clTroi qu'il nie cause ?
sAirsT-ALBiN, €Ti sc jettaut aux pieds de son père .
Mon père , vous nie voyez à vos pieds ', votre
fils n'esl pas indigne de^ vous. Mais il va périr ; il
va perdre celle qu'il chéril au-delà de la vie j vous
seul pouvez la lui conserver. Ecoulez-moi , par-
donnez-moi , secourez-moi.
LE PÈREDE FAMILLE.
Parle , cruel enfant j aie pitié du mal que j'endure.
SAiisT-ALBiN, toujours à geiioux.
Si j'ai jamais éprouvé votre bonté ; si dès njon
enfance j'ai pu vous regarder comme l'ami le plus
tendre ; si vous fûtes le confident de toul>^ mes
joies et de toutes mes peines , ne m'abandonnez
pas j conservez-moi Sophie; que je vous doive ce
que j'ai de plus cher au monde. Protégez-la.... elle
Yarious quitter, rien n'est plus certain... Voyez-la,
détournez-la de son projet la vie de votre fils
en dépend. ...Si vous la voyez , je serai le plus
heureux de tous Ir-s onfans , et vous serez le plus
heureux de tous les pères.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Dans quel égarement il est loVibé! Qui est- elle,
ceUe Sophie , qui csl- elle ?
ACTE PREMIER. 2.L>Ù
S A 1 ?i T- A.i> B ( IN , relevé , allant et venant avec
enthousiasme.
Elle est pauvre , elle est ignorée; elle habile un
réduit obscur. INIais c'est un ange , c'est un arge;
et ce réduit est le ciel. Je n'en descendis jfliuais
sans être meilleur. Je ne vois rien dans ma vie
dissipée et tumultueuse à comparer aux heures
innocentes que j'y ai passées. J'y voudrois vivre et
mourir , dussé-jc être méconnu , méprisé du reste
de la terre... Je crojois avoir aimé , je me Irom-
pois.. .C'est à-présent que jaime. .. ( En saisissant
la main de son père. ) Oui . ..j'aime pour la pre-
mière fois.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Yous vous jouez de mon indulgence, et de ma
peine. ÎNIalheureux , laissez là vos extravagances;
regardez, - vous , et répondez - njoi. Qu'est - ce
que cet indigne travestissement ? Que m'an-
noncc-t-il ?
SAINT-ALBIN.
Ah , mon père I c'est h cet habit , que je dois
mon bonheur, ma Sophie , ma vie.
LE PÈRE DE FABIILLE.
Comuient , parlez.
SAINT- ALBIN.
Il a fallu me rapprocher de son état ; il a fallu lui
dérober mon rang, devenir son égal. Ecoulez j
écoulez,
ûjb Lli PÉr.E DE FAMILLE,"
LE PÈRE DE FAMILLE.
J'écoute , et j'attends.
SAINT-ALBIN.
Près de cet asyle écarté qui la cache aux yeux
des hoiniues. . . ce fut nia dernière ressource,
LE PÈRE DE FAMILLE.
Eh bien?....
SAINT-ALBIN.
A côté de ce réduit. . . il y en avoit un autre.
.LE PERE DE FAMILLE.
Achevez.
SAINT-ALBIN.
Je le loue , j'y fais porter les meubles qui con-
viennent h un indigent ; je m'y loge , et je deviens
son voisin , sous le nom deSergi , et sous cet habit.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Ah ! je respire! .. . Grâce à Dieu , du-aiojns, je
ne vois plus en lui qu'un insensé.
. SAINT-ALBIN.
Jugez si j'aimois I Qu'il va m'en coûter
cher ! ... Ah !
LE PÈRE DE FAMILLE.
Revenez à vous, et songez à mériter par une
entière confiance le pardon de votre conduite.
SAINT-ALBIN.
Moo père , vous saurez tout. Hélas ! je n'ai que
ce moyen pour vous fléchir ! ... La première fois
que je la vis , ce fui à l'église. Elle étoit à genoux
aux pieds des autels, auprès d'une femme âgée
ACTE P n E M I E R. 2^7
que je pris d'abord pour sa mère ; elle r.ltaclioit
tous les regards... Ah! mon père! quelle modestie !
quels charmes !... Non, je ne puis vous rendre
l'impression qu'elle fit sur moi. Quel trobble j'é-
prouvai ! avec quelle violencç mon cœur palpita I
ce que je ressentis ! ce que je devins !... Depuis
cet instant , je ne pensai, je ne rêvai qu'elle. Sou
image »ue suivit le jour , m'obséda la nuit, m'agita
par-tout. J'en perdis la gaîté, la santé , le repos.
Je ne pus vivre sans chercher à la retrouver. J'ai-
lois par-tout où j'espérois de la revoir. Je languis-
sois, je périssois , vous le savez , lorsque je dé-
couvris que cette femme âgée qui l'accompagnoit
se nommoit madame Hébert ; que Sophie l'appcloit
sa bonne j et que, réléguées toutes deux à un qua-
trième étage, elles y vivoient d'une vie misérable...
Vous avouerai-jc les espérances que je conçus
alors , les offres que je fis , tous les projets que je
formai:? Que j'eus lieu d'en rougir , lorsque le ciel
m'eut inspiré de ra'étabilr à côté d'elle!... Ah!
mon père , il faut que tout ce qui l'approche de-
vienne honnête ou s'en éloigne ! . . . Vous ignorez
ce que je dois à Sophie , vous l'ignorez .... elle
ni^ajîhangé , je ne suis plus ce que j'étois .....
Dès les premiers instans, je sentis les désirs hon-
teux s'éteindre dans mqn ame , le respect et l'ad-
miration leur succéder.; Sans qu'elle m'eût arrêté ,
contenu j peut-être même avant qu'elle eût lové
les jeux sur moi ^ je devius timide j de jour en jour
S5S LE PÈIVE DF. FAriILLÎT^
je le devins davantage ; el bicnlôl il ne me fut pas
plus libre d'attenter à sa vertu qu'à sa vie.
LE P K n E DE FAMILLE.
Et que font ces femmes ? quelles sont leurs res-
sources ?
s A I N T - A L B I N.
Ah ! si vous coiinoissiez.la vie de ces infortunées!
Imaginez (jue leur travail coniuience avant le jour ,
et crue souvent elles y passent les nuits. La bonne
flic au rouet: une toile dure et grossière est entre
les doigts tendres et délicats de Sophie , cl les
blesse. Ses yeux , les plus beaux yeux du monde ,
s'usent à la lumière d'une lampe. Elle vit sous un
toit , entre quatre murs tous dépouillés : une table
de bois , deux chaises de paille , un grabat , voilà
ses meubles . . . O ciel ! quand tu la formas , éloit-ce
là le sort que tu lui destinois ?
LE PÈRE DE FAMILLE.
Et comment eûtes-vous accès ?Soyeivrai?
s A I N T - A L B I N.
Il est inoui tout ce qui s'y opposoit , tout ce que
je fis. Etabli auprès d'elles , je ne cherchai point
d'abord à les voir } mais quand je les rencontrois
en descendant , en montant , je les saluois avec
respect. Le soir, quand je rentrois ( car le jour on
me croyoit à mon travail ) , j'allois doucenient
frapper à leur porte , et je leur demandois les pe-
tits services qu'on se rend entre voisins ', comme
de l'eau , du feu , de la lumière, Pcu-à-peu elles se
ACTE P n E ÎM I E P.. Ojf)
ilrenl à moi ;cllcsprircnl de laconfiance. Je m'oflris
à leS servir dansdcs bogalelles. Par exemple , elles
n'aimoicnt pas sortir à la nuit ; j'allois et je venois
pour elles.
LE PÈRE DE FAMILLE,
Que de niouvcniens cl de soins I et à quelle fin I
Ah ! si les gens de Lien I . . . Continuez.
SAINT-ALBIN.
Un jour, j'entends frapper à ma porte ; c'étoit la
bonne. J'ouvre : elle entre sans parler, s'assied et
se met à pleurer. Je lai demande ce qu'clIea.Sergi,
me dit-elle , ce n'eât.-pas sur moi que je pleure, \
Née dans la misère , j'y suis faiLc ; mais celte en-
fant me désole . , . Qu'a-t-elle ? que vous est-il
arrivé ? . . . Hélas I répond la bonne , depuis huit
jours nous n'avons plus d'ouvrage; et noussonmies
sur-le-point de manquer de pain. Ciel ! m'écriai-je!
tenez , ^Icz , coiirea. Après cela ... je me ren-
fermai , et l'on ne me vit plus.
LE PÈRE DE FAMILLE.
J'entends , voila le fruit des sentimens f[u'on
leur inspire ; ils ne servent qu'à les rendre plus
dangereux.
s A I >■ T - A L B I N.
On s'apperçut de ma retraite , et je m y atten-
dois. La bonne madame Hébert m'en lit des re-
proches. Je m'enhardis : je l'intcirogeai sur leur
situation ; je peignis la mienne tomme il me plut.
Je proposai d'associer notre indigence , et de l'al-
Uger ea vivant eu commun. On lit des difûcullçs ;
aCo LE r t R E D ï: r a m I l l r ,
j'insistai ,cl Ton consenlit à la fin. 'Jugez de ma joie.
Hélas I elle a bien peu dure , i-t qui sait combien
ma peine durera.
Hier , j'arrivai à mon ordinaire , Sophie étoit
seule ; elle avoit les coudes appu^fés sur sa table ,
et la tête penchée sur sa main ; son ouvrage étoit
tombé à ses pieds, j'entrai sans qu'elle m'entendit:
elle soupiroit. Des larmes s'échappoient d'entre ses
doigts , ei couioient le long de ses bras. Il j avoit
déjà quelque temps que je la trouvois triste. .. .
Pourquoi pleuroit elle ? qu'est-ce qui l'afîligeoit ?
Ce n'éloit plus le besoin ; sou travail et mes atten-
tions pourvojoicnt à tout. . . Menacé du seul mal-
heur que je redoutois, je ne balançai point, je
me jeiai à ses genoux. Quelle fut sa surprise ! So-
phie ; lui dis-je , vous pleurez ? qu'avez-vous ?
ne me celez pas voire peine ? Parlez-moi j de grâce,
parlez-moi. Elle se taisoit. Ses larmes conlinuoicnt
de couler. Ses _yeux , oîi la sérénité n'éloit plus ,
noyés dans les pleurs , se tournoient sur moi , s'en
tloignoienl , y revenoient. Elle disoit" seulement :
pauvre Sergi , malheureuse Sophie ! Cependant
j'avois baissé mon visage sur ses genoux , et je
luouillois son tablier de mes larmes. Alors la bonne
rentra ; je me lève , je cours à elle , je l'interroge ;
je reviens à Sophie , je la conjure. Elle s'obstine au
silence. Le désespoir s'empare de moi j je marche
dans la chambre , sans savoir ce que je fais. Je
m'écrie douloureusement: c'c&tfait de inoij Sophie,
vous voulez nous quitter^ c'est fait de moi. A ces
^ c T E p n F. PI I r R. o:':i
mots ses pleurs redoublent , et elle rotoinbc sur.
sa table comme je l'avois trouvée. La lueur pâle et
sombre d'une petite lampe éclairoit cette scène
de douleur, qui a duré toute la nuit. A l'heure que
le travail est censé m'appeier , je suis sorti } et je
me retirois ici accablé de ina peine,
LE PÈRE DE FAMILLE.
Tu ne pensois pas à la mienne.
SAIMT-ALBIN.
Mon père.
LE PÈRE DE FA3IILLE.
Que voulez-vous ? qu'espérez-vous ?
SAINT-ALBIN.
Qje vous nietlrcz le comble à tout ce que vous
avez fait pour moi depuis que je suis; que vous
verrez Sophie*, que vous lui parlerez , que .....
LE PÈRE DE FAMILLE.
Jeune insensé! ... Et savez-vous qui elle est?
SA.INT-ALBIK.
C'est là son secret. Mais ses mœurs, ses sentî-
mens , ses discours n'ont rien de conforme à sa
condition présente. Un autre état perce à travers
la pauvreté de son vêtement: tout la trahit , jusqu'à
je ne sais quelle fierté qu'on lui a inspirée , et qui
la rend impénétrable sur son état.... Si vous
vojiez son iqgénuité , sa douceur, sa modestie !...
Yous vous souvenez bien de maman .... vous
soupirez. Eh bien ! c'est elle. Mon papa , voj'ez-
b; et si votre fils vous a dit un mot . . « .
:;.02 li E I' K R E DE FAMILLE,
LE P È n K DE F A H I I. L K.
El celte femme , chez, qui elle est, ne vous en a
rien appris ?
SAINT-ALKIN.
Kclas I elle est aussi réservée que Sophie ! Ce
que j'en ai pu tirer , c'est que cette cnfiint Cbt venue
(le province inip'orer l'assistance d'un parent , qui
n'a voulu ni la voir, ni la secouiir. J'ai profilé de
celle confidence pour adoucir sa misère, sans of-
fenser sa délicatesse. Je fais du bien à ce que
j'aime ; et il n'y a f[ue moi fjui le sache.
LE p È r. F. DE F A M 1 L L E.
Avez-vous dit que vous aimiez ?
SAINT- ALBIN, avec vivacité.
Moi , mon père ? ... Je n'ai pas même enUcvu
dans l'avenir , le moment où je l'oserois.
LE PÎÏRE DE FAMILLE.
Vous ne vous croyez donc pas aimé ?
SAIWT-ALBIW.
Pardonnez-moi HéJas 1 quelquefois je l'ai
cru ! . . .
LE p K R E DE FAMILLE.
Et sur quoi ?
SAINT-ALBIN.
Sur des choses légères qui se sentent mieux
qu'on ne les dit. Par exemple , elle prend intérêt à
tout ce qui me touche ; auparavant , son visag©
s'éclaircissoit à mon ari"ivée , son regard s'ani-
moit, elle avoit plus de gaîlé. J'ai cru deviner
A c T C p r, E ?r i.F. P. rC")
qu'elle ni'altendoit. Souvent elle m'a j^lainl d'nu
travail qui prenoit toute ma journée. Je ne Joule
pas qu'elle n'ait prolonge le sien dans la nuit, pour
nrairêler plus long-temps. . . .
LE PÈRE DE FAMILLE.
Vous m'avez tout dit ?
s A I N T - A I. B I N.
l'ouV
LE PÈRE DE FAMILLE, oprès Une pausc.
Allez vous reposer. ... je la verrai.
s A 1 N T - A L B I N.
Vous la verrez? Ah , mon père! vous la ver-
rez ! . . . . mais songez f jae le temps presse. . . .
LE P È R E. n E FAMILLE.
Allez, et rougissez de n'être pas plus occupé
des allarmes ([ue votre conduite m'a données , et
peut me donner encore.
SAINT-ALBIN.
Mon père , vous n'en aurez plus.
SCÈNE VIII.
LE PÈRE DE FAMILLE, seul
De l'honnêteté , des vertus , de l'indigence , de
la jeunesse , des charmes , tout ce qui enchaîne les
âmes bien nées î . . . . A-peine délivre d'une inquié-
tude , je retombe dans une autre. . . Quel sort ! . . .
mais peut-être m'allarmai-je encore trop tôt. ..
Un jeune homme passionné , violent , s'exagère à
GU î I, E P i:_ R E DE F A M l L L Ë i
lui-nicmè , aux autres. . . Il faut voir. . . il faut
appeler ici celte fille , rentendre , lui parler. . . Si
elle est leile qu'il tne la dépeint , je pourrai l'iulé-
lesscr , l'obliger. . . que sais-je ? .. .
SCÈNE IX.
LE rÈRE DE FAMILLE, LE COMMANDEUR,
en robe-de-chambre et en bonnet de nuit.
Ij E C 0 H I« A N D E U R.
Eh bien! M. d'Orbesson , vous avez vu votre
fils ? De quoi s'agit-il ?
li E P È r. E DE FAMILLE.
Monsieur le comnianJeur , vous le saurez»
Entrons.
LE COMMANDEUR.
Un mot, s'il vous plaît... Voilà votre fils em-
barqué dans une aventure qui va vous donner biea
du chagrin , n'est-ce pas ?
LE PÈRE DE FAMILLE.
Mon frère. .. .
I, E COMMANDEUR.
Afin qu'un jour vous n'en prétendiez cause d'igno-
rance , je VOUS avertis que votre chère fille et ce
Gernieuil , que vous gardez ici rjialgré moi , vous
en préparent de leur côté , et s'il plaît à Dieu , ne
vous en laisseront pas luanquer.
ACTE PREMIER. zG'j
LE PÈRE DE FAMILLE.
Mon frcrc , ne ni'accordercz-vous pas un ins-
tant de repos?
LE COMMANDEUR.
Ils s'ainicnt^ c'cil moi ([ui vous le dis.
LE PÈKE DE FA3I1LLE, impatienté.
Eh bien I je le voudrois.
{Le père defumillà cnlrainc le Commandeur hors
de la scène , tandis qu'il parle ).
LE C0M3IANDEUR.
Sojez, content. D'a!>ord ils ne peuvent ni SG
soufùir , ni se quitter, ils se brouillent sans cesse,
et sont toujours bien. Prêts à s'arracher les veux
sur des riens, ils ont une ligue ofFensive et dé-
fensive envers et contre tous. Qu'on s'avise de
remarquer en eux quelques-uns des défauts dont ils
se reprennent, on y sera bien venu. . . Haîez-vous .
de les séparer j c'est moi qui vous le dis. . .
LE PÈRE DE FAMILLE.
Allons , M. le commandeur, entrons } entrons,'
INI. le commandeur.
FIN DU PREMIER ACTE.
Thv'àtre. M
'.l6G LE P È n E DE r A M I L L n
ACTE II.
SCÈNE P Pi E M I E U E.
LE PÈRE DE FAMILLE, CECILE, Mlle.
CLAIRET, M. LE BON, UN PAYSAN,
Had. PAPILLON, marchande à la toilette,
(is>ec une de ses ouvrières ; LA BRIE; PHI-
Ij I P P E , domesli'juc qui vient se présenter j
lin homme vêtu de noir y qui a l'air d'un pauvre
honteux , et qui l'est.
( Toutes ces personnes arrivent les unes après les
autres. Le paysan se tient debout, le corps
penché sur son bâton. Madame Papillon , as-
sise dans un fauteuil, s'essuye le visage avec
son mouchoir} sa fille de boutique <'Sl debout
à côté d'elle , avec un petit carton sous le bras,
'M. Le Bon est étalé îiégUgemment sur un ca-
napé. L'homme i^étu de noir est retiré à l'écart,
debout dans un coin , auprès d'une fenrUre. La
Brie est en veste et en papillotles. Philippe est
habillé, ha Brie lourde autour de lui , et le
Regarde un peu de travers, tandis que M. L<i
ACTE I t. ibj
Bon examine avec sa lorgncfle la fille de bou-
tique de madame Papillon ).
( Le Père de famille entre , et tout le monde se
lève).
( // est suivi de sa fille ;*et sa fdle précédée de sa
fcmme-de- chambre qui porte le déjeuner de
sa maîtresse. Mademoiselle Clairet fait, en pas-
sant , un petit salut de protection à madame
Papillon. Elle sertie déjeuner dâ sa maîtresse
sur une petite table. Cécile s'assied d'un coté
de cette table. Le Père de famille est assis de
l'autre. Mademoiselle Clairet est debout, der-
rière le fauteuil de sa maîtresse).
( Cette scène est composée de deux scènes simul-
tanées. Celle de Cécile se dit à dcmi-i.'oix).
LE p È n E DE F A Bi 1 L L E , cri/ Paysau»
xjLH ! c'est vous , qui venez enchérir sur le bail
de mon fermier de Limeuil. J'en suis content. Il
est exact j il a des enfans. Je ne suis pas fâché qu'il
fasse avec moi ses affaires. Retournez-vous-en,
( Mademoiselle Clairet fait signe à madame Pa-
pillon d'approcher ) .
c É c I L E , à madame Papillon , bas.
M'apportez-voLis de belles choses?
I, K PÈRE DE FAMILLE, à son intendant,
\}\ bien ! !M. Le Bon , qu'est-ce qu'il y a ?
û68 LE PK1\E DE famille;
Mad. PAPILLON, bas à Cécile,
Mademoiselle, vous allez voir.
m. LE B 0 N.
Ce débiteur , dont le billet est échu depuis un
mois , demande encore à dillcrer son paiement.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Les temps sont durs ; accordez-lui le délai qu'il
demande. Risquons une petite somme , plutôt que
de le ruiner.
( Pendant que la scène marche , madame Pa-
pillon et sa fille de boutique déploj'ent, sur des
Jauleuils, des perses , des indiennes , des satins
de.Hollande > etc. Cécile , tout en prenant son
café , regarde, approuve , désapprouve , fait
mettre à part, etc. ).
M. LE BON.
Les ouvriers , qui travailloient à votre maison
d'Orsigny , sont venus.
LE PÈRE DE FA3IILLE.
Faites leur compte.
H. LE BON.
Cela peut aller au- delà des fonds,
LE PÉRE DE FAMILLE.
Faites toujours. Leurs besoins sont plus pressans
que les miens ; et il vaut 'mieux que je soil gêné
qu'eux. {A sa JUle"). Cécile, n'oubliez pas mes
pupilles. Voyez s'il n'y a rien là qui leur con-
vienne. . . . ( Ici il apperçoit le pauvre honteux.
U se lève avec empressement, il s'avance v?rs
ACTE I î. aCg
lui , et lui ih'l haj) : Pardon , inonsiour j je ne
vous voj'ois pas. . . . Des embarras doniesliques
m'ont occupé. ... Je vous avois oublié.
[Tout en parlant^ il tire une bourse qu'il lui
donne furtivement , et tandis qu'il le reconduit
et qu'il reyient , Vautre scène avance^,
ni"°. c I, A 1 n lî T.
Ce dessin est charmant.
CÉCILE.
Combien celle pièce?
niad. PAPILLON.
Dix louis , au juste.
ni"'-'. CLAIRET.
C'est donner.
( Cécile paye).
LE PÈRE DE FAMILLE, c/j revcnaut , bas et
d'un ton de commisération.
Une famille à élever , un état à soutenir, et point
de fortune T
CÉCILE.
Qu'avez-vous là , dans ce carton ?
LA F 1 L L i; DE BOUTIQUE,
Ce sont des dentelles.
( Elle ouvre son carton ),
c É c 1 1/ L, vivement.
Je ne veux pas les vcir. Adieu, madame Papillon.
( P'Ia demoiselle Clairet , madame Papillon et sa
fdlc de boutique sortent).
a^O i-E PÈRE DE FAMir, LE,
M. LE B O :iV.
Ce voisin , quî a formé des préLenlions sur votre
terre , s'en déiisieroit peut-être , si....
LE PÈRE DE FAMILLE.
Je ne me laisserai jamais dépouiller. Je ne sacri-
fierai point les intérêts de mes enfans à l'homme
avide et injuste. Tout ce que je puis , c'est de
céder , si l'on veut , ce que la pour^itc de ce
procès pourra me coûter. Voyez.
( M. Le Bon son ).
LE PÈRE Dii FAMILLE le rappelle , et lui dit:
A propos, M. Le Bon. Souvenez- vous de ces
gens de province. Je viens d'apprendre qu'ils ont
envoyé ici un de leurs enfans: tachez de me le
découvrir: (^ La Brie , qui s'occupait à ranger le
salon ). Vous n'êtes plus h mon service. Vous
connoissiez lo iléréglenient de mon fils. Vous m'a-
vez nieati. On ne ment pas chez moi.
c É G I L L, intercédant.
Mon père.
lE PERE DE FAMILLE.
Nous sommes bien étranges. Nous les avilissons ;
BOUS en faisons de malhonnêtes gens , et lors(jue
nous les trouvons tels, nous avons l'injustice de
nous en phvindrc. ( A La Bric) : Je vous laisse votre
liabit , et je vous accorde un njois de vos gages.
Allez. {A Philippe ): Est-ce vous dont en vient
de me parler ?
ACTE II. 2~l
PHILIPPE.
Oui , monsieur.
LE F k i\ E DE FAMILLE.
Vous avez entendu pourquoi je le renvoie. Sou-
vcnc2.-vous-cn. Allez , et ne laissez entrer personne.
S C È N E I I.
LE PÈRE D E F A M I L L E , CECILE.
LE PÈRE DE FAMILLE.
ÎSIa fille , avez-vous réfléclii ?
CÉCILE.
Oui , mon père.
LE PÈRE. DE FAMILLE.
Qa'avez-voas résolu ?
CÉCILE.
De faire en tout votre volonlé.
LE PÈRE DE FA3I1LLE.
Je ni'attenJois à cette réponse.
CÉCILE.
Si ccpendan'i i! tw'étoiî permis dcchoisirun état...
LE PÈRE DE FAMILLE.
Quel est celui tjue vous préféreriez? . . . Yqus
liCsitez. . . Parlez , ma fille.
CÉCILE.
Je préférerois la retraite.
LE PÈRE DE FAMILLE,
Que voulez- vcus dire ? Un ccuvcet ?
27?- L E r i T. t n r. i- ; u i i, l p. ,
C É C 1 L IC.
Oui , mon père. Je ne vois que cet asile contre
les peines que je crains.
LE PÈRE DE FAMILLT..
Vous craignez des peines , et vous ne pensez
pas à celles que yous me causeriez, ? Vous m'aban-
donneriez? A'ous quitteriez la maison de votre
père , pour un cloître ? La société de votre oncle,
de votre frère et la mienne , pour la servitude ?
Non , ma fille , cela ne sera point. Je respecte la
vocation religieuse j mais ce n'est pas la vôtre. La
^ rature , en vous accordant les qualités sociales , ne
S|' vous destina point h l'inutilité.. . Cécile, vous sou-
pirez. . . Ah I si ce dessein te venoit de quelque
cause secrète , tu ne sais pas le sort que tu le
préparerois. Tu n'as pas eatendules gémissemens
des infortunées dont tu irois augmenter le nombre.
Ils percent la nuit et le silence de leurs prisons.
C'est filors , mon enfant , que les larmes coulent
PHièrcs et sans témoin , et que les coucbes soli-
taires en sont arrosées. . . IMadcmoiscllc , ne me
parlez jamais de couvent... Je n'aurai point donné
la vie à un enfant j je ne l'aurai point élevé; je
n'aurai point travaillé sans relâche à assurer son
bonheur, pour le laisser descendre tout vif dans
lin tombeau ; et avec lui , mes espérances et celles
de la société trompées... El qui la repeuplera de
titoyens vertueux , si les femmes les plus dignes
^\'tre des mères de famille s'y refusent ?
ACTE II. 275
CÉCILE.
Je vous ai dit , mon père, que je fciois en tout
votre volonlc.
h K P £ K E DE F A 51 1 L L E.
îs'e me parlez donc jamais de couvent.
CÉCILE.
Mais j'ose espérer que vous ne contraindrez paa
votre fille à changer d'état , et que du-moins il lui
sera permis de passer des jours tranquilles et libres
à côté de vous.
LE PÈRE DE FAMIIjLE.
Si je ne considérois que nioi , je poun.ois ap-
prouver ce parti. INlais je dois vous ouvrir les jeux
sur un temps où je ne serai plus. . . Cécile', la
nature a ses vues -, et si vous regardez bien , vous
vcrrczsa vengeance sur tous ceux qui les ont trom-
pées ; les hommes , punis du célibat par le vice j les
femmes, par le mépris et par l'ennui. .. Yous con-
noisscz les diiïérens états; dites-moi, en est-il un
plus triste et moins considéré que celui d'une fille
âgée? Mon enfant, passé trente ans, on suppose
quelque défaut de corps ou d'esprit , à celle qui
n'a trouvé personne qui fût tenté de supporter avec
elle les peines de la vie. Que cela soit ou non ,
l'âge avance , les charmes passent , les hommes
s'éloignent, la mauvaise humeur prend; on perd
SCS parcns , ses connoissances , ses amis. Une
fille surannée n'a plus autour d'elle que des indiiïe-
rens qui la négligent ; ou des âmes intéressées qui
27-t LE PEriE DE FAMILLE,
comptent ses jours. Elle le sent, elle s'en afflige;
elle vit sans qu'on la console , et meurt sans qu'on
la pleure*
CÉCILE,
Cela est vrai. Mais est-il un état sans peine; et
le mariage n'a-t-il pas les siennes?
LE PÈRE DE FA.MILLE.
Qui le sait mieux que moi ? Vous nie l'apprenez
tous les jours. Mais c'est un état , que la nature im-
pose. C'est la vocation de tout ce qui respire. . .
Ma fille, celui qui compte sur un bonheur sans
mélange , ne connoit ni la vie de Ihomme , ni les
desseins du ciel sur lui. . • Si le njariage expose à
des peines cruelles , c'est aussi la source des plaisirs
les plus doux. Où sont les exemples de l'intérêt pur
et sincère , de la tendresse réelle , de la confiance
intime , des secours continus , des satisfactions ré-
ciproques , des chagrins partagés , des soupirs
entendus , des larmes confondues , si ce n'est dans
le mariage ? Qu'est-ce que l'honmie de bien pré-
fère à sa femme ? Qu'y a-t-il au monde qu'un père
aime plus que son enfant?... O lien sacré des
époux , si je pense à vous , mon ame s'échaufFe et
s'élève ! . . . O noms tendres de fils et de fille , je ne
vous prononçai jamais sans tressaillir , sans être
touché I Rien n'est plus doux à mon oreille ; riea
n'est plus intéressant à mon cœur... Cécile, rap-
pelez-vous la vie de votre mère: en est-il une
plus douce que celle d'iuie femme qui a employé
ACTE II. 2^5
s:\ journée à remplir les devoirs dVpouse attentive,
de mère tendre, de maîtresse conipalissantc ?...
Quel sujfit de reflexions délicieuses elle emporte
en son cœur , le soir , (juand elle se retire !
c K C I L ï.
Oui , mon père. Mais où sont les femmes coinrag
elle, et les époux comme vous?
LE PK[\E DE FAMILLE.
Il en est , mon enfant ; et il ne tiendroit qu'à toi
d'avoir le sort qu'elle eut.
CÉCILE.
S'il suffisoit de regarder autour de soi , d'écou-
ler sa raison cl son cœur. . . .
LE PÈRE DE FAMILLE.
Cécile, vous baissez les yeux. Yous tremblez.
Vous craignez de parler.... Mon enfant, laisse-
moi lire dans ton anie. Tu ne peux avoir de secret
pour ton père j et si j'avois perdu ta confiance,
c'est en mui que j'en chercherois la raison.. .. Tu
pleures....
CÉCILE.
Votre bonté m'a/Ilige. Si vous pouviez me traiter
plus sévèrement.
LE PERE DE FAMILLE.
L'aiiriez-vous mérité ? Votre cœur vous feroit-
il un reproche ?
c È c I L £.
iS'on , mon père.
3^0 1/ E P È n E U E I- A M I L r, E ,
Ij E P E II li DE FAMILLE.
(^u'avcz-vous (Jonc ?
CÉCILE.
ftien.
LE PÈRE DE FABIILLE.
Vous nie trompez , ma fille.
CÉCILE.
Je suis accablée de votre tendresse. ... je vou-
drois y répondre.
LE PÈKE DE FAMILLE.
Cécile, auriez-vous distingué quelfju'un ? Aî-
meriez-vous?
CÉCILE,
Que je serols à plaindre!
LE PÈRE DE FAMILLE.
Dites. Dis, mon enfant. Si tu ne me supposes
pas une sévérité que je ne connus jamais , tu n'au-
ras pas une réserve déplacée. Vous n'êtes plus uo
enfant. Comment bluiiierois-je en vous un senti-
ment que je fis naître dans le cœur de voire mère?
O vous qui tenez sa place dans ma maison , et qui
me la représentez, imitez -la dans la franchise
qu'elle eut avec celui qui lui avoit donné la vie, et
qui voulut son bonheur et le mien. . . . Cécile , vou»
ne répondez rien ?
CÉCILE.
Le sort de mon frère me fait trembler.
LE PÈRB DE FAMILLE.
Votre frère est un fou.
ACTE II. ayjr
CÉCILE.
PeuK^tre ne me trouvericz-vous pas plus rai-
sonnable que lui.
LE PERE DE FAJIILLE.
Je ne crains pas ce chagrin de Cécile. Sa pru-
dence m'est connue j et je n'attends que l'aveu de
son chois pour le confirmer. ( Cécile se tait. Le
Père de famille attend un moment; puis il con-
tinue d'un ton sérieux et mciiie un peu chagrin }.
Il m eût été doux d'apprendre vos sentimeus de vous-
même j mais de quelque manière que vous m'ea
instruisiez, je serai satisfait. Que ce soitpar la bou-
che de votre frère, ou deGermcuil, il n'importe...
Germeuil est notre ami comnmn c'est un
homme sage et discret.... il a ma confiance....
Il ne me paroît pas indigne de lu vôtre.
CÉCILE.
C'est ainsi que j'en pense.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Je lui dois beaucoup. Il est temps que je m'ac-9
quille avec lui.
CÉCILE.
Vos enfans ne mettront jamais de bornes ni à
vptj'e autorité , ni h votre reconnoissance. . . . Jus-
qu'à-prcsent il vous a honoré comme un père^ et
vous l'avez traité comme un de vos enfans.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Ne sauriez-vous point ce que je pourrois faire
pour lui ?
2-0 LE PKRE IJE FAMILLE,
CÉCILE.
Je crois qu'il faut le consulter lui-iiic5nie
Peut-être a-t-il des iJécs. . . . Peut-être. . . . (^ucl
conseil pourrois-je vous donner?
LE P È n E DE FAMILLE.
Le comniaudeur m'a dit un mot.
CÉCILE, ai'cc 7nvacité.
J'ignore ce que c'est^ mais vous connoissez mon
oncle. Ah , mon père ! n'eu crojcz rien.
LE P^RE DE FAMILLE.
Il faudra donc que je quitte la vie sans avoir vu
le bonheur d'aucun de mes enfans. . . . Cécile. . . .
Cruels enfans , que vous ai-je fait pour me déso-
ler?.... J'ai perdu la confiance de ma fille. Mon
fils s'est précipité dans des liens que je ne puis ap-
prouver, et qu'il faut que je rompe. .. .
SCÈNE III.
LE PÈRE DE FAMILLE, CECILE, PHILIPPE.
PHILIPPE.
IMoNSiKUR, il y a là deux femmes qui deman-
dent à vous parler.
LE PÈftE DE FAMILLE.
Faites entrer. ( Cécile se retire. Sonpèrcla rap-
pelle , et lui dit tristement ) : Cécile !
C É C I L Ç.
Mon porc.
ACTE II. 27g
LE P K R L DE FAMILLE.
Vous ne m'aimez donc plus?
( Les femmes onnoncées entrent } et Cécile sort
avec son mouchoir sur les j'eux ).
SCÈNE IV.
LE PÈRE DE FAMILLE, SOPHIE,
mad. HÉBERT.
LE PÈRE DE FAMILLE, appcrceVCUt Sop/u'c,
dit, d'un ton triste , et avec l'air étonné:
Il ne m'a point trompé. Quels charmes! Quelle
modestie i Quelle douceur I.... Ah!....
maJ. H É B E R T.
JNIonsieur , nous nous rendons à vos ordres.
LE PÈRE DE FAMILLE.
C'est vous , mademoiselle , qui vous appelez
Sophie?
SOPHIE, tremblante, troublée.
Oui , monsieur.
LE PÈRE DE FAMILLE, à uiad. Hébert.
Madame , j'aurois un mot à dire à mademoiselle.
J'en ai entendu parler, et je m'y interesse.
( Madame Hébert se retire ).
SOPHIE, toujours tremblante y la retenant par
le bras.
Ma bonne ?
a80 TiE PÈRE DE FAMILLE,"
LE PÈRE DE FAMILLE.
Mon enfant, remettez-vous. Je ne vous dirai
rieu ({ui puisse vous faire delà peine.
SOPHIE.
Hélas :
( Madame Hébert va s* asseoir sur le fond de la
salle; elle tire son ouvrage ^ et travaille ),
LE PÈKE DE FAMILLE COnduit Soplu'c à IIIIC
cil aise, et la fait asseoir à côté de lui.
D'où ê(es-vous , luadeinoiselle ?
' SOPHIE.
Je suis d'une petite ville de province.
LE PEKE DE FAMILLE,
Y a-t-il long-temps que vous êtes à Paris ?
SOPHIE.
Pas long-temps j et plut au ciel que je n'y fusse
jamais venue !
LE PÈKE DE FAMILLE,
Qu'y faites-vous ?
s o p H I r.
J'y gagne ma vie par mon travail.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Vous êtes bien jeune.
SOPHIE,
J'en aurai plus long-tejnps à souffrir.
LE PÈHE DE FAMILLE,
Avez-vous M.-votre père ?
SOPHIE.
Non , monsieur.
J
ACTE II. 20I
LE 1< È I\ E I) li r A M I L L E.
El votre nicre ?
SOPHIE.
Le ciel me l'a conservée. î\Iais elle a eu tant de
chagrins; sa sanlé est si chancelante et sa misère
si grande I
L i: P È B E DE F A IVI I L L E.
Votre mère est donc bien pauvre ?
SOPHIE.
Bien pauvre. Avec- cela, il n'en est point au
monde, dont j'aimasse mieux élre la fille.
LE p i: R E DE FAMILLE.
Je vous loue de ce sentiment, vous paroissez
bien née. ... Et qu'ctoit votre père ?
SOPHIE.
!Mon père fut un honmie de jjien. Il n'entendit
jamais le malheureux, sans en avoir pitié; il n'a-
bandonna pas ses atuis dans la peine ; et il devint
pauvre. Il eut beaucoup d'enfans de ma mère j nous
demeurâmes tous sans ressource à sa mort. . . J'é-
tois bien jeune alors.... Je me souviens h-peine
de l'avoir vu. .. , Ma mère fut obligée de me pren-
dre entre ses bras , et de m'élever à la hauteur de
son lit pour l'embrasser et recevoir sa bénédiction...
Je pleurois. Hélas ! je ne sentois pas tout ce que je
perd ois !
LE PÈREDE FAMILLE.
Elle me louche. . ; . Et qu'est-ce qui vous a fait
quitter la maison de vos parcns , et votre pays ?
M*
aSa LE PÈRE DE FAMILLE,
SOPHIE.
Je suis venue ici avec un de mes frères , implo-
rer l'assislance d'un parenl qui a été bien dur en-
vers nous. Il ni'avoit vue autrefois en province ; il
paroissoit avoir pris de raffcclion pour moi , cl ma
mère avoit espéré c[u'il s'en ressouviendroit. Mais
il a fermé sa porte à mon frère , et il m'a fait dire
de n'en pas approcher.
LE PEKE DE FAMILLE.
Qu'est devenu votre frère ?
SOPHIE.
Il s'est mis au service du Roi. Et moi je. suis
restée avec la personne que vous vojez, et qui a
la bonté de me regarder conmie son enfant.
LE PÈRE DE FABIILLE.
Elle ne paroît pas fort aisée.
SOPHIE.
Elle partage avec moi ce qu'elle a.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Et vous n'ayez plus entendu parler de ce parent?
SOPHIE.
Pardonnez-moi, monsieur; j'en'ai reçu quelfjues
secours. Mais de quoi cela sert-il à ma mère I
LE PÈRE DE FAMILLE.
Voire mère vous a donc oubliée ?
SOPHIE.
Ma mère avoit fait un dernier effort pour nous
envoyer à Paris. Hélas ! elle altendoit de ce voyage
un succès plus heurcuï. Sans ççla, aurpH-clie pu
ACTE 1 T. 285
se résoudre à m'éloigner d'elle ? Depuis , elle n'a
plus su conunenl me laire revenir. Elle me mande
cependant qu'on doit nie reprendre , el nie ramener
dans peu. Il faut cjuc qucUju'un s'en soit chargé par
pitié. Oh ! nous sommes bien à plaindre!
LE PÈRE DE FAMILLE.
Et vous ne conooitriez ici personne i]ui pût vous
secourir ?
SOPHIE.
Personne.
LE PÈRE DE FAMILLE.
El vous travaillez pour vivre ?
SOPHIE.
Oui , monsieur.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Et VOUS vivez seules ?
SOPHIE.
s
eules.
LE PÈRE DE FAMILLE.
^lais , qu'est-ce qu'un jeune homme dont on
m'a parlé , qui s'appelle Sergi , et qui demeure à
côté de vous 7
luad. HÉBERT, avec vivacité, et quittant son
travail,
Ahl monsieur, c'est le garçon le plus honnête J.
SOPHIE.
C'est un malheureux , qui gagne son pain comme
nous , et qui a uni sa misère à la noire.
LE PÈRE DE FAMILLE,
Est-ce là tout ce que voas en savez »
sS.j LE rinE de fajiille,
s O P H I E.
Oui, monsieur.
LE PÈRK DE FA JI IL LE.
Eli hien ! mademoiselle, ce mallieuieu\-là. . .♦
SOPHIE.
Vous le connoissez. ?
LE PÈRE DE F4 MILLE.
Si je le connois ! c'est mon fils.
SOPHIE.
Votre fils !
mad. HÉBERT, en-mcme -temps.
Sergi !
LE PÈRE DE FAMILLE.
Oui, mademoiselle.
SOPHIE.
Au ! Sergi , vous m'avez trompée !
LE PÈRE DE FAMILLE.
Fille aussi vertueuse que belle , connoissez \c
danger que vous avez couru.
SOPHIE.
iSergi est votre fils !
LE PÈRE DE FAMILLE.
Il vous estime, vous aime ; mais sa passion pré-
pareroit votre malheur et le sien, si vous la uour-
sissiez.
s o p H I ç.
Pourquoi snis-je venue dans cette ville ? Que ne
^ »i'cn suis-je allée, lorsque mon cœur me le disoit!
LE PÈRE D^E FAMILLE.
Il en est ttmps encore, Ilfi\ut aller retroTiver une
A C T R I I. : 03
mère qui vous rappelle; , cl à <[ui volic s;':jour ici
doil causer la plus grande iuquiéludc. Sophie , vous
le voulez?
SOPHIE,
Ali ! ma mère ! que vous diiai-je ?
LE PÈRE DE FAMILLE, à inad. Ilébcrt.
ISladaine, vous reconduirez cet eul'ant , et j'aurai
soin que vous ne regrettez pas la peine c[ue vous
aurez prise.
( Madame Hcberlfait la révércnec ).
lE PÈRE DE FAMILLE, Continuant , à Sophie.
IMais , Sophie, si je vous rends à votre mère,
c'est à vous à me rendre mon fils ; c'est à vous à
lui apprendre ce que Ton doit à ses parcns ; vous le
savez si bien.
SOPHIE.
Ah , Sergi ! pourquoi 7 ....
LE PÈRE DE FAMILLE.
Quelque honnêteté qu'il ail mis daris sesVues ,
vous l'en ferez rougir. Vous lui annoncerez votre
départ , et vous lui ordonnerez de finir ma douleur
et le trouble de sa famille.
SOPHIE.
Ma bonne. . .
mad. HÉBERT.
Mon enfant. . .
SOPHIE, en s* appuyant sur eîh.
Je me sens mourir. ... ;
i86 LE pinE DE FAMILLE,'
niad. II ]Ê B E R T.
Monsieur , nous allons nous retirer, el attendre
vos ordres.
SOPHIE.
Pauvre Sergi ! malheureuse Sophie !
{Elle sort, appuyée sur madunie Hébert.^
SCÈNE V.
LE P È P. E D E F A M I L L E , seul
O loix du monde ! 6 préjugés cruels \ ...\\ y a
<]éjà_si p^eu de femmes pour un homme (jui pense
el qui sent ! pourquoi faut-il que le choix en soit
encore si limité ? . . . Mais mon fils ne tardera pas
à venir. . . Secouons , s'il se peut , de mon ame ,
l'impression que cet enfant ya faite . . . Lui repi é-
scnlerai-je , comme il me convient , ce qu'il me
doit , ce qu'il se doit à lui-même , si mon cœur est
d'accord avec le sien 7 . . .
SCÈNE VI.
LE PÈRE DE FAMILLE, SAINT-ALBIN.
SAINT-ALBIN , en entrant, et avec vivacité.
Mon père.
(Z,e père de famille se promène et garde le silence) .
SAINT-ALBIN, suivant son père j et d'un
ion suppliant,
INIon père !
ACTE II. 287
i.rpÈRED! FAMILLE , s'arrclatït, et d'un (onsérkiix.
Mon lîls , si vous n'êtes pas renlré en vous-
nicnie , si la raison n'a pas recouvre ses droits sur
vous , ne venez pas ^graver vos torls el mon cha-
grin.
s A I N T - A I< B I X.
Vous m'en vojez pénétré. J'approche de vous
en tremblant... je serai trancjuille et raisonnable...
Oui , je le serai. . . je me le suis promis.
(JLe père de famille continue de se promener),
SAINT-AL BiN, s'approc/iant avec timidité,
lui dit d'une voix basse et tremblante.
Yous l'avez vue ?
LE PÈRE DE FAMILLE.
Oui , je l'ai vue j elle est belle , et je la crofâ
sage. Mais , qu'en prétendez-vous faire ? un amu-
sement ? je ne le souffrirois pas. Votre^ femme ? elle
ne vous convient pas.
s A I N T - A L B I N , cn sc Contenant.
Elle est belle , elle est sage , et elle ne me con-
vient pas ! Quelle est donc la femme c]ui me con-
vient ?
LE PÈRE DE FAMILLE.
Celle qui , par son éducation , sa naissance , son
état et sa fortune , peut assurer votre bonheur et
satisfaire âmes espérances.
SAINT-ALBIN.
Ainsi le mariage sera pour moi un lien d'fnlérél ^^,
et d'ambition. Mon pcfc , vous n'avez qu'un fils ^
203 LE P È K E DE F A ÎI I L t, E ,
ne le sacrifiez pas à des vues qui remplissent le
jiiomle d'époux nutlheureiix. Il rnc faut uno coin-
]3agiic honnête et sensible, qui m'apprenne à sup-
porter les peines delà vie , et non unelenmie liche
et titrée (jul les accroisse. Ah ! souh;iitcz-ii;oi la
mort, et que le ciel nie l'accorde, pliitôt qu'une
fcninic comme j'en vois.
LE PÈRE DE F A 31 1 L L F.
Je ne vous en propose aucune ; mais je ne
permettrai jamais que vous soyez à celle à laquelle
vous vous clés follement attaché. Je pourrois user
de mon autorité , et vous due : Saint-Albin, cela
ine déplaît , cela ne sera pas , n'_y pensez pluSé
Mais je ne vous ai janiais lien demandé sans vous
en montrer la raison j j'ai voulu que vousm'ayjprou-
vassiez en m'obéissantj et je vais avoir la même
condescendance. Modérez-vous , et écoutez-moi.
Mon fils , il y aura bientôt vingt ans que je vous
arrosai des premières larmes que vous m'ayez fait
répandre. Mon cœur s'épanouit en voj'ant en vous
un ami que la nature me donnoit. Je vous reçus
entre mes bras du sein de votre mère : et vous éle-
vant vers lexiel , et mêlant ma voix à vos cris , je
dis à Dieu : O Dieu ! qui m'avez accordé cet en-
fant^ si je manque aux soins que vous m'imposez
en ce jour ^ ou s'il ne doit pas y répondre , ne re-
gardez point à la joie de sa mère , reprenez-le.
Voilà le vœu que je lis sur vous et sur moi. H
m'a toujours été présent. Je ne vous ai point aban-
ACTE I r. 2?^
donné nu soin «lujijercenairej je vous ai appris
moi-même à parler , à penser , à sentir. A-me-
sure que vous avanciez en ùge , j'ai étudié vos
pcnclians , j'ai formé sur eux le plan de votre
éducaiion , el je l'ai suivi sans relâche. Combien je
nie suis donné de peines pour vous en épargner! J'ai
réglé votre sort à venir sur vos talens el sur vos
goûts. Je n'ai rien négligé pour que vous parussic'/.
avec diilinclion ; et lorsque je touche au moment
de recueillii' le fiuit de ma sollicitude, lors([ueje
me iV-licito d'avoir un rils([ui répond à sa naissance,
qui le destine aux meilleurs partis , et à ses qua-
lités personnelles , qui l'appellent aux grands em-
plois , une passion insensée , la fantaisie d'un ins-
tant aura tout détruit j et je verrai ses plus belles
années perdues , son état manqué et mon attente
trompée j el j'j consentirai ? Vous l'êtes - vous
promis ?
SAINT-ALBIN.
Que je sius malheureux I
LE P È r. E DE FAMILLE.
Vous avez un oncle qui vous aime , et qui vouj
destine une fortune considérable ; un père qui vous
a consacré sa vie , et qui cherche à vous marquer
en tout sa tendresse j un nom , des parcns,,des
amis , les prétentions les plus fiai' euses; et lesui'eur
fondées; el vous êtes inalacureux ? Que vous faut-il
encore ?
Tliéf.lre. N
jBgO LE PÈRE DE FAMILLEJ
SAINT-ALBIN.
Sophie , le cœur de Sophie , et l'aveu de mon
père.
LE P È n E DE FAMILLE.
Qu'osez-vous me proposer ? de partager voire
folie , et le blâme général qu'elle encourroit ? Quel
exemple h donner aux pères et aux cufans ! INIoi ,
j'auloriserois, par une foibicsse honteuse, le désordre
de la société , la confusion du sang et des rangs , la
dégradation des familles ?
SAINT-ALBIN.
Que je suis malheureux ! Si je n'ai pas celle que
j'aime, un jour il faudra que je sois à celle que je
n'aimerai pas j car je n'aimerai que Sophie. Sans
cesse j'en comparerai une autre avec elle ; cette
autre sera malheureuse^ je le serai aussi; vous le
verrez ; et vous en périrez de regret.
LE PÈRE DE FAMILLE.
J'aurai fait mon devoir ; et malheur à vous , si
vous manquez au vôtre.
SAINT-ALBIN.
Mon père , ne m'ùtez pas Sophie.
LE PEKE DE FAMILLE.
Cessez de me la demander.
SAINT-ALBirv.
■ Gentfoisvous m'avez dit qu'une femme honntiô
ctoit la faveur la plus grande que le ciel pût accor-
der. Je l'ai trouvée j et c'est vous qui voulez m'en
priver ! Mon pèic , ne me Tôlez pas. A-présent
ACTE II. £91
qu'elle sait (jui je suis, que ne doit-elle pas atten-
dre de moi ? Saint-Albin sera-t-il moins gcnéreus
que Sergi ? Ne me l'ôtoz pas : c'est ^elle qui a
rappelé la vertu dans mon cœur j clic seule peut
Vy conserver.
LE PÈRE DE F A M I Ij li E.
C'est-à-dire que son exemple fera ce que le mien
n'a pu faire.
SAINT-ALB IN.
Vous êtes mon père ; et vous commandez : elle
sera ma femme j et c'est un autre empire.
LE PÈRE DE FAPIILLE.
Quelle différence d'un amant à un époux! d'une
femme à une maîtresse ! Homme sans expérience,
tu ne sais pas cela!
SAINT-ALBIN.
J'espère l'ignorer toujours.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Y a-t-il un amant qui voie sa maîtresse avco
d'autres ycax , et qui parle autrement ?
SAINT-ALBIN.
Vous avez vu Sophie ! . . . Si je la' quitte pour
un rang, des dignilés , des espércinces , des
préjugés , je ne méritai pas de la connoître. ISIoa
père , mépriseriez - vous assez votre fils pour le
croire ?
LE PÈRE DE FAMILLE.
Elle ne s'est point avilie en cédant à votre oasr
«ion : imitez-la.
Q.C)2 LE r î: K. E DE FAMILLE,
S A I N T - A L li IN.
Je ni'aviliiois en devenanl son époux ?
LE PÈRE DE FAMILLE,
'" Inlerrogcz le monde.
SAINT-ALBIN.
Dans les choses indifTércnlcs , je prendrai le
monde coninic il est j mais quand il s'.igira du bon-
heur ou du malheur de ma vie, du choix d'une
compagne. . . .
LE EÈRE DE FAMILLE.
Vous ne changerez pas ses idées. Conformez*
vous y donc.
SAINT-ALBIN.
Ils nuronl tout renversé , tout gâté , subordonné
la nature à leurs misérables conventions, et j'y
cousciirai ?
LE PÈRE DE FAMILLE.
Ou vous en serez méprisé.
s A I N T - A L B I N.
Je les Aîiroi.
LE PERE DE F A M I I, L E.
Leur niép ris vous suivra j et celle femme que
vous aurez cnU-aînéc no sr ra pas moins à plaindre
que vous. . . Vous Tijincz 7
s A 1 N T - A L E î N.
Si je l'aime !
LE P E p. E DE F A BI I L L E.
Ecoutez, et tremblez sur le soit que vous lui
P'éparez. l, n jour viendra que vous sentirez loulft
1 e T E I I. 20 J
la valeur Jcs sacrifices que vous lui aurez faitSi
Vous vous trouverez, seul avec elle , sans état ,
sans fortune , sans considération; l'ennui et le
chagrin vous saisiront. Vous la haïrez, vous l'ac-
cablerez de repioches j sa patience et sa douceur
achôveronl de vous aij^rir j vous la haïrez davnn-
taj^e ; vous haïrez les enfans qu'elle vous aura
donnés , et vous la ferez mourir de douleur.
SAIIVT -ALBIN.
Moi î
I. E PLRE DE FAMILLE,
Vous.
SAINT-ALBIW.
Jamais , jamais.
LE PÈRE DE FAMILLE.
La passion voit tout éternel; mais la nature hu-
maine veut que tout finisse.
SAINT-ALBIX.
Je cesserois d'aimer Sophie ! Si j'en étois ca-"
pabie , j'ignorerois, je crois , si je vous aime.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Voulez-vous le savoir, et me le prouver ? faites
ce que je vous demande.
s A I i\ T - A L B 1 :s'.
Je le voudrois cn-vain; je ne pais ; je suis en--
traîné , mon père , je ne puis.
LE PÈaE DE FA?IILLE.
Insensé , vous voulez être père I En connoissez-
vous les devoirs 7 Si vous les connoisscz, penne t-
Iriez-vous à votre liîs ce ([ue vous attendez de moi ?
?f) .j L I PERI- ni: P A ^I 1 L t, E ,
s A I M T - A L i; 1 K .
Ah ! si j'osois répondre.
LE PKRE DE FAMILLI.
Répondez.
SAINT-AL BIW.
Vous mêle permettez ?
LE PERE DE FAMILLE.
Je vous l'ordonne.
s A I N ï - A L B I N.
Lorsque vous avez voulu ma mère , lorsque
toute la famille se souleva contre vous , lorsque
mon grand-papa vous appela enfant ingrat , et
que vous Tappelâles , au fond de votre ame , père
cruel j qui de vous deux avoit raison ? Ma mère
étoit vertueuse et belle comme Sophie j elle étoit
sans fortune, comme Sophie j vous l'aimiczcommc
j'aime Sophie ; souûrîtes-vous qu'on vous l'arra-
çhyt , mon père ; et n'ai-jc pas un cœur aussi ?
LE PÈRE DE F A IM I L L K.
J'avois des ressources , et votre mère avoil de la
nràssance.
SAINT-ALBIN.
Cuisait encore ce qu'est Sophie ?
LE PÈRE DE FAMILLE.
Chimère.
SAINT-ALBIN.
Des ressources ! L'amour , l'indigence m'en
fourniront.
ACTE II, 2q5
LE PÈliE DE FAMILLE.
Craignez les ninux ([ui vous attcn-Jent.
s A I N T - A L n I N.
IN'e la poinl avoir , csl le seul que je redoute.
LE PÈHE DE FAMILLE.
Craignez de perJi e ma tendresse.
S\I1VT -ALBIN.
Je la recouvrerai.
L E P È n E DE F A M I L L E.
Qui vous l'a dil ?
s A I N T • A L B I IV,
Vous vcirezcouler les pleurs de Sophie; j'om-
brasscrai vos genoux; mes enfans vous tendront
leurs bras ir.tiocens , et vous ne les repousserez paSi
LE PÈRE DE F A M 1 L L F.
11 me connoîl trop bien... (y^f)rès une petite
pause , il prend l'air el le Ion le plus sévère, et
dit) •• IVIon fils, je vois que je vous parle en-vain,
que la raison n'a plus d'accès auprès de vous , et
que le niojeii dont je craignis toujours d'user , est
le seul qui me rcîte : j'en userai, puisque vous m'y
forcez. Quittez vos projets j je le veux , el je vous
l'ordonne par toute l'aulorité qu'un père a sur ses
enfans.
SAINT-AI.13IN , avec un evïpoilcment sourd.
L'autorité , l'autorité ; ils n'or.t que ce mot.
LE PÈr.E DE FASIILLEt
Respectez-le.
2y6 L B 1' È n E n E famille,
s A t .N T - A L B I N , allant et venant.
Voilà comme ils sont tous. C'est ainsi qu'ils nous
aiment. S'ils ctoient nos ennemis , que fercient-ils
de pi
us
LE PERE DE FAIMILLE.
Que dites-vous, que murnmrez,-vous ?
SAINT-ALBIN, toujours de même.
Ils se crpient sages , paice qu'ils ont d'autre»
passions que les nôtres.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Taisex-vous.
SAINT-ALBIN.
Ils ne nous ont donné la vie , que pour en dis-
poser.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Taisez-vous.
s A I N T - A L B I r.
Ils la remplissent d'amertume; et comment se-
roient-ils touchés de nos peines ? ilsy sont faits.
LE PÈRE DE,FA?IILLE.
Vous oubliez, qui je suis , et à qui vous parlez.
Taisez-vous , ou craignez d'attirer sur vous la
marque la plus terrible du courroux des pères.
s A IN T - A L B I N.
Des pères! des pères! il n'v en a point... il
n'^aj-[ug_des tjrans.
LE PÈUE DE FAMILLE.
O ciel I
ACTE II. ?()7
SAINÏ-ALBIW.
Oui , dos tjrans.
LE PÈUE DE FAMILLE.
Eloignoz-vous de moi , enfant ingrat et dénature,
Jcjyous donne ma nialédiclion : allez. loin de moi»
( Lejils s'en 7:a ; mais à-peine a-t-il fait quelques
pas , que son père court après lui , ci lui dit ).*
Où vas-lu , malheureux V
s A I N T - A L- B I N.
Mon père.
LE pÉnE DE V Km hh^ se jette dans un fauteuil,
et son fils se met à ses genoux.
INIoi , votre père? vous, mon fils ? Je ne vous,
suis plus rien j je ne vous ai jamais rien été. Vous
empoisonnez, ma vie, vous souhaitez ma morl ;
eh! pourijuoi a-t-el!c été si long-temps différée?
Que ne suis-je à côté de ta mère ! Elle n'est plus ,
et mes jours malheureux ont été prolongés.
SAINT-ALBIN.
Mon père.
L E P È R E DE FAMILLE.
Eloignez-vous , cachez-moi vos larmes ; vous dé-
chirez mon cœur , et je ne puis vous en chasser.
2q8 le l'ÈHE DE FAMILLE,
SCÈNE VII.
LE PÈRE DE FAMILLE, SAINT -ALBIN,
LE COMMANDEUR.
( Ze Commandeur enlrc. Saint- Albin , qui éloit
aux genoux de son père , se lève , et le Père de
famille reste dans son fauteuil , la tête penchée
sur ses mains , comme un homme désolé).
LE c 0 iM M A IN D E u R . en le montrant a Sainte
jilbin , qui se promène sans écouter.
Tiens. Regarde. Vois Jans quel état tu 1«
mets. Je lui avois prédit que lu le ferois mourir
de douleur ; et lu vérifies ma picdiction.
{Pendant que le commandeur parle , le Père di
famille se lève, et s'en va. Saint-Albùi se dis-
pose à le suivre).
LE PÈRE DE FAi\rirxE, cn se retournant vers son fils.
Où allez -V0U3? écoulez, voire oncle ^ je vous
l'ordonne.
SCÈNE V I r I.
S A I N T - A L B I N , LE COMMANDEUR.
SAINT-ALBIN.
Parlez donc, monsieur, je vous écoute....
Si c'est un malheur fjue de l'aimer , il est arri-
vé , et je n j sais plus de remède. . . Si on nie la
ACTE ï T. 5P)g
^cfllse , qu'on m'opprenneà l'ouljlicr... L'oublier!...
Qui? elle ? Mioi ? je lepourrois? je le voacliois ?
Que ia iiialcJiclion de mon père s'accomplisse sur
moi , si jamais j'en ai la pensée I
LE C O M m A N D F. U R.
Qii'csL-ce qu'on te demande ? de laisser là une
créature cjue tu n'aurois jamais dû regarder qu'en
passant ; qui est sans bien , sans parens , sans
aveu , qui vient de je ne sais où , qui appartient à
je ne sais qui , et qui vit je ne sais comment. On a
de ces fiUcs-là. Il y a des fous qui se ruinent pour
elles ; mais épouser ! épouser !
SAiNT-ALBiN, a^cc violcnce,
ISI. le commandeur.
liE COMMANHEUR.
Elle te plait? Eh bien! garde - la. Je t'aime
autant celle-là qu'une autre : maïs laisse-nous es-
pérer la fin de cette intrigue, quand il ensoraten\ps.
( Saint- Albin veut sortir).
Où vas -tu ?
SAINT-ALBI^f.
Je m'en vais.
I. E c o i\r i»i A N J5 E u K , tfn l'arrêtant.
As-tu oublié que je te parle au nom de ton pcrc ?
SAINT-ALBIN.
E!i bien! monsieur, dites. Déchirez-moi, déses-
pérez-moi ; je n'ai qu'un mot à répoudre. Sophie
sera ma femme.
JOO LE PERE DE JA3ÎILLE
LE COMMANDEUR.
Ta femme ?
s A I N ï - A L B I N.
Oui , ma femme.
LE COJIMANDEUK.
Une fiUc de rien !
s A I IV T - A L B I N.
Qui m'a appris à mépriser tout ce qui vous en-
chaîne et vous avilit.
LE COMMANDEUR.
IS'as-tu point de honte ?
SAINT-ALBirf,
De la honte ?
LE COMMANDEUR.
Toi , fils de IVI. d'Orbesson I neveu du coin-
maudeur d'Auvilé !
SAINT-ALBIN.
Moi , fils de M. d'Orbesson , et votre neveu.
LE C O I\I BI A N D E U R.
Voilà donc les fruits de cette éducation merveil-
^ leuse , dont ton père éloit si vain ? Le voilà , ce mo-
dèle de tous les jeunes gens de la cour et de la
ville ? . . . Mais tu te crois riche peut-être?
SAINT-ALBIN.
Non.
LE COMMANDEUR.
Sais-tu ce qui te revient du bien de ta mère ?
SAlNT-ALllIN.
Je n'y ai jamais pensé ; et je ne veux pas le
savoir. .
ACTE II. 50i
LE C O 31 M A N n E U R.
Ecoule. C'cloit la plus jeune de six enfans que
nous étions , et cela dans une province où l'on ne
«Jonne rien aux filles. Ton père, qui ne AjiLpiiS-plus
5enséjc[ue_tpi j s'en cnléla et la prit. Mille écus de
renie à partager avec ta sœur , c'est quinze cents
francs pour chacun 3 voilà toute voire fortune.
s A I N T - A L B I IV.
J'ai quinze cents livres de renie ?
LE G O M I« A M D E U R.
Tant qu'elles peuvent s'étendre.
s A I N T - A L E I N.
Ah , Sophie I vous n'habiterez plus sous un
toit I vous ne sentirez plus les atteintes de la nii-
gère. J'ai quinze cents livres de rente !
LE COMMANDEUn.
Mais tu peux en attendre vingt-cinq mille de
ton père , et presque le double de moi. Saint- Albin ,
on fait des folies j mais on n'en fait pas de plus
chcics.
5 A I N T »- A L 13 I N.
Et que m'importe la richesse , si je n'ai pas celle
avec qui je la voudrois partager?
LE C o r>I H A N D E u R.
Insensé !
SAINT-ALBIN.
Je sais. C'est ainsi qu'on appelle ceux qui pré-
ferenl à tout une femme jeune , vertueuse ot bclle^
et je fais gloire d'être à la tête de ces fous-là.
002 LE PtRE DE FAMILLE,
LE COMMAMDEUR.
Tu cours à ton malheur.
SAINT-ALBIN.
Je mangeois du pain , jo buvois de l'eau à côté
d'elle j et j'élois heureux.
LE COMDIANDEUR.
Tu cours à ton iiiallieur,
s A I N T - A L B I N.
J'ai quinze cents livres de rente !
LE COMMANDEUR.
Que feras-tu ?
SAINT-ALBIKT.
Elle sera nourrie , logée , vêtue j. et nous vivrons.
LE C O BI M A N D E U R,
Comme des gueux.
SAINT-ALBIN.
Soit.
LE COMMANDEUR.
Cela aura père , mère , frère , sœur; et tu épou-
seras tout cela.
SAINT-ALBIN.
J'j suis résolu.
LE COMMANDEUR.
Je t'attends aux cnfans.
SAINT-ALBIN.
Alors je m'adresserai à toutes les amcs sensibles.
On me verra , on verra la compagne de mon in-
fortune j je dirai mon nom , et je trouverai du
secours.
A c T I I î. 5o3
tr COMMANDEUR.
Tu connois bien les hommes !
SAINT-ALBIN,
Vous les croyez méchans.
LE COMMANDÏUR.
Et j'ai tort?
SAINT-ALBIN.
Tort OU raison j il me restera deux appuis avec
lcs([uels je peux défier l'univers , l'amour , qui fait
entreprendre, et la fierté , qui sait supporter. .. ,
On n'entend tant de plaintes dans le monde , que
parce que le pauvre est sans courage. ... et que le
riche est sans humanité. . . .
LE COBIBIANDEUR,
J'entends. ... Eh Lien ! aie - la , ta Sophie j
foule aux pieds la volonté de ton père , les loix de
la décence , les bienséances de ton état. Ruine-toi ,
avilis-toi, roule-toi dans la fange , je ne ni'y op-
pose plus. Tu serviras d'exemple à tous les enfans
qui ferment l'oreille à la vois de la raison , qui se
précipitent dans des engagcmcns honteux , qui
alîligeut leurs purens , et qui déshonorent leur nom.
Tu l'auras , ta Sophie , puisque tu l'as voulu ; mais
tu n'auras pas de pain à lui donner, ni à ses enfans
qui viendront en demander à ma porte.
SAINT-ALBIN.
C'est ce que vous craignez.
LE COHBIANDEUR.
Ne suis - JG pas bien à plaindre ? . . . , Je rac suis
oo/j LE r i: n E de famille,
privé de tout pendant quarante ans ; j'aurois pu me
marier , et je nie suis refusé celle consolation. J'ai
perdu de vue les miens, pour m'atlacher à ceux-ci:
m'en voilà bien récompensé î . . . . Que dira-t-on
dans le monde ? . . . . Voilà qui sera fait , je n'oserai
\^i plus me moutxer j ou si je parois quelque part , et
que Ton demande (jui est celle vieille croix , (|ui a
l'air si cliai^rin , on répondra tout bas : c'est le
commandeur d'Auvilé. . . . l'oncle de ce jeune fou
qui a épousé. . . . oui. . . . Ensuite on se parlera à
l'oreille , on me regardera j la honte cl le dépit me
"% saisiront ; je me lèverai , je prendrai ma canne , et
je m'en irai. . . . Non , je voudrois pour tout ce que
je possède, lorsque tu gravissois le long des murs
du fort S. Philippe , que quelqu'Anglais , d'un bon
coup de baïonnette, t'eût envoyé dans le fosjé ,
et que tu y fusses demeuré enseveli avec les au-
tres^ du-moins on auroit dit: c'est dommage,
c'éloit un sujet; et j'aurois pu solliciter une grâce
du roi pour l'établissement de ta sœur.... IN'on ,
il est innui qu'il y ait jamais eu un pareil mariage
dans une famille.
SAINT-ALBIN.
Ce sera le premier.
LE COMMANDEUR.
Et je le souffrirai ?
SAINT-ALBIN.
S^ù VOUS plaît.
ACTE I r. 5o5
LE C 0 M JI A N D E U R.
Tu le crois ?
SAINT-ALBIN.
Assiirciiicnt.
LE COMMANDEUR*
Allons , nous verrons.
SAINT-ALBIN.
Tout est vu.
SCÈNE t X.
SAINT-ALBIN, SOPHIE, Mad. HEBERT.
( l^and's que Saint- Albin continuG comme s'il
doit seul, Sophie et sa bonne s'avancent , et
parlent dans les intervalles du monologue de
Saint- Albin).
SAIN r -ALBIN, après une pause j en se pro-
menant et rêvant.
Ol'I, tout est vu.'... ils ont conjuré contre
moi, ... je le sens. . . .
SOPHIE, d'un ton doux et plaintif.
On le veut. . . . Allons , ma bonne.
SAINT-ALBIN.
C'est pour la première fois que mon père est
d'accord avec cet oncle cruel.
s G p H I E , CAi soupirant.
Ah , quel moment !
N^^
JCG LE PÈPxE DE r A MILLE,
mad. u i h IL R t.
11 est vrai , mon enfant.
SOPHIE.
Mon cœur se trouble.
mad. II É B E n T.
Ne perdons point de temps j il laul l'aller trouver.
SOPHIE.
Le voilà , ma bonne , c'est lui.
s A I N T - A L B I ]V.
Oui , Sophie , oui , c'est moi; je suis Scrgi.
s o p H 1 E , en sanglotant.
Non , vous ne l'êtes pas. . . . ( Elle se retourne
vers madame Hébert ). Que je suis malheureuse!
je voudrois être morte. Ah, ma bonne! à quoi me
suis-je engagée ? Que vais-je lui apprendre ? que
va-t-il devenir ? a^yez pilié de moi. . . . dites-lui.
SAIIVT-ALBIPf.
Sophie , ne craignez rien. Sergi vous aimoit j
Saint- Albin vous adore , et vous vojez l'homme le
plus vrai et l'amant le plus passionné. '
SOPHIE soupire profondément.
Hélas !
SAINT-ALBIN,
Croyez que Sergi ne peut vivre , ne veut vivre
que pour vous,
SOPHIE,
Je le crois; mais à quoi cela sert-il ?
SAINT-ALBIN.
Dites un mot.
ACTE II. ■jO'y
SOPHIE.
Quel mol?
s A I N T - A I, 13 I IV.
Que vous lu'aiiucz. Sophie , ni'ainioz-vons?
s 0 p 11 1 E , e// soupirant profondément.
Ah ! si je ne vous uiiuois pas !
s A I N T - A L B I N,
Donnez - moi donc votre main ) recevez la
mienne , et le sernicnl que je fais ici à la face du
ciel, et de celle honnête fcmir.e qui nous a servi de
mère , de n'être jamais qu'à vous.
SOPHIE.
Hélas ! vous savez qu'une fille bien née ne rc-
ï^oit et ne fait de senncns qu'aux pieds des autels. . .
Et ce n'est pas moi que vous y conduirez. . . Ah ,
Sergi ! c'est à-picscat que je sens la distance qui
nous sépare !
sAi^T -ALBIN, avec violence,
Sophie, et vous aussi?
SOPHIE.
Abandonnez- moi à ma destinée, et rendez le
repos à un père qui vous aime.
s A I în T - A T, B I N.
Ce n'est pas vous qui parlez , c'est lui. Je le re-t
connois , cet homme dur et cruel.
SOPHIE.
Il ne l'est point j il vous airue.
5o8 LE PtHE DE FAMILLE,"
SAINT-ALlilX.
Il m'a maudit , il m'a chassé ; il ne lui reslolt
plus qu'à se servir de vous pour ni'arrachcr îa vie.
SOPHIE.
Vivez, Sergi.
SAINT-ALIÎIÎV.
Jurez donc que vous serez à moi malgré lut.
SOPHIE.
Moi , Sergi ? ravir un fils à son père ! . . . . J'en-
trcrois dans une famille qui me rejette !
SAINT -ALBIN.
Et que vous importe mon père, mon oncle , ma
jœur , et toute ma famille , si vous m'aimez ?
SOPHIE.
Vous avez une sœur?
SAINT-ALBIN.
Oui, Sophie.
SOPHIE.
Qu'elle est heureuse !
SAINT-ALBIN.
Vous me désespérez.
SOPHIE.
J'obéis à vos parens. Puisse le ciel vous accorder,
nn jour , une épouse qui soit digne de vous , et qui
Yous aime autant que Sophie !
SAINT-ALBIN,
Et vous le souhaitez?
• 0 p n z £.
Je le dois.
ACTE 1 T. ÙCf)
SAINT-ALBÎX,
Malheur à qui vous a connue , et f[uî peut être
heureux sans vous !
SOPHIE.
Vous le serez j aous jouirez de toutes les béné—
tliclions promises aux enfans cuii rf.^])ccteront la
volonté de leurs parens ; j'emporterai celles de
votre père ; je retournerai seule à ma misère ; et
vous vous ressouviendrez de moi.
SAI KT-ALBIN.
Je mourrai de douleur , et vous l'aurez voulu. .i
(^En la regardant tristement). Sophie. ..
SOPHIE.
Je ressens toute la peine que je vous cause.
s A 1 N T - A L 13 I > , en la regardant encore.
Sophie ! . . . .
s o p H I E , à madame Hébert, en sanglotant»
O ma bonne , que ses larmes me font de
mal?... Sergi , n'opprimez pas mon ame foible. .<
j'en ai assez de ma douleur. . . (^Elle se couvre les
yeux de ses mains). Adieu , Sergi.
SAINT-ALBIN»
Vous m'abandonnez?
SOPHIE.
Je n'oublierai point ce que vous avez fait ponf
moi. Vous m'avez vraiment aimée : ce n'est pas
en descendant de votre état, c'est en respectant
mon malheur et mon indigence ; que vous l'avez
5lO l. il PKRt tJE FAMILLE,
jiionlrij. Je me rappellerai souvent ce lieu où je
vl>us ai connu.... Ah, Sergi !
s A 1 N T - A L B I N.
Vous voulez, que je nieuic.
SOPHIE.
C'est moi, c'est moi qui suis à plaindre*
s A I N T - A L B I IV.
Sophie, où allez-vous?
SOPHIE.
Je vais subir ma destinée , partager les peines
de mes sœurs , et porter les miennes dans le sein
de ma mère. Je suis la plus jeune de ses enfans ,
elle m'aime j je lui dirai tout , et elle me consolera.
s A 1 IS T - A L B I N.
Vous m'aimez , cl vous m'abandonnez !
SOPHIE.
Pourquoi vous ai-je connu ? . . . Ah î . . .
( Elle s'éloigne ).
SAINT- ALBIN.
Non , non. ..je ne le puis.. . Madame Hébert ,
releiiez-la. .. a_yez pitié de nous.
niad. HÉBERT.
Pauvre Sergi I
SAINT-ALBIN, à SopJue.
Vous ne vous éloignerez pas.. . j'irai... je vous
cuivrai... Sophie , arrêtez. . . Ce n'est ni par vous ,
ni par moi que je vous conjure. . . Vous avez résolu
mon malheur et le vôtre. . . C'est au nom de ces
parens cruels. . . Si je vous perds , je ne pourrai
acte:;. j î t
ni les Voir, ni les entendre, ni les souliiir. ...
Voulez-vous que je les haïsse ?
SOPHIE.
Aimez vos parens j obàissez-Icur ; oubliez-moi.
s A I M- - A L B I N , qui s'cst jeté à ses pieds , s 'écrie
en la retenant par ses habits.
Sophie , écoulez. . . . vous ne connoîsscz pas
Saint -Albin,
s o p H I E , à madame Hébert^ qtn pleure.
Ma bonne , venez, venez j arrachez-moi d'ici»
s A I N ï- A L B I N , en 5e relevant.
11 peut tout oser j vous le conduisez à sa peVle. . .
Oui , vous l'y conduisez. . .
( Il marche. Il se plaint; il se désespère. Il nomme
Sophie par intervalles. Ensuite il s"" appuyé sur
le dos d'unfauleuil, lesj'cux couverts de ses
mains),
S C È N E X.
SAINT-ALEIN, CÉCILE, GERMEUIL.
( Pendant qu 'il est dans cette situation , Cécile et
Germeuil entrent).
GERMEUIL, s"* arrêtant sur le fond, et regardant
tristement Saint-Albin , dit à Cécile :
Le voilà , le malheureux! il est accablé, et il
ignore que dans ce moment... Que je le plains !.. •
Mademoiselle, parlez-lui.
'J12 r. E P k n E DE FAMÎLLÉj
CÉCILE.
Saint -Albin.
S A I N T - A L B I N , qui ne les V oit point , mais qui
les cnlend approdier ^ leur crie , sans les rc"
garder :
Qui que vous soyez., allez, retrouver les bai baies
qui vous envoient. Retirez.-vous.
CÉCILE.
ISÎon frère , c'est moi > c'est Cécile qui connoît
votre peine , et qui vient à vous,
s A I N T - A L B I N , toujours d.atis la ineiue position.
Retirez-vous.
c li C I L E.
Je m'en irai , si je vous afïlige.'
SAINT-ALBIN.
Vous m'affligez. ( Cécile s'en va ; mais son
frère la rappelle d'une voix Joible et douloureuse),
Cécile.
CÉCILE, se rapprochant de son frère.
Mon frère.
SAINT-ALBIN, /a prenant par la main , sans
changer de situation et sans la regarder.
Elle m'aimoit , ils me l'ont ôtée j elle nie fait.
GERMEuiL, à lui-même.
Plût au ciel !
SAINT-ALBIN,
J'ai tout perdu. . . . Ah !
CÉCILE.
Il vous reste une soeur ; un ami.
ACTEII. . 5l5
6 A T N T-A L B i N , Se rclcvant avec vivacité.
Où est Gcrmeuil ?
CÉCILE.
Le voilà,
s A I IN T-A L B I N Se promène un moment en si-_
lence , puis il dit :
Ma sœur , laissez-nous,
SCÈNE XI.
S AINT-ALBIÎ^, G E RM EU IL.
s A t N T-A L B I N, e« 5e promenant , et à plii"
sieurs reprises.
Oui.... c'est le seul parti qui me reste. ... et
j'y suis résolu. . . . Gernieuil , personne ne nous
«ntend?
G E R M E U I L.
Qu'avez-vous à me dire?
SAINT-AIiBIN.
J'aime Sophie, j'en suis aimé ^ vous aimez Ce*-
cile, et Cécile vous aime.
G E R M E u I L.
Moi ! votre sœur !
SAINT-ALBIrf.
Vous , ma sœur ! Mais la même persécution
({u'on me fait, vous attend; et si vous avez du
courage, nous irons, Sophie, Cécile, vous et moi,
chercher le bonheur loin de ceux qui nous entou-
rent et nous tyrannisent.
Théâtre. O
$l4 LE pire DE FAMILLE,"
G E II M E U I L,
Qu'ai-je entendu 7. ... Il ne nie manquoit plus
eue cette confidence. . . . Qu'osez-vous entrepren-
dre} et que me conseillez- vous ? C'est ainsi que
je reconnoîtrois les bienfaits , dont votre père m'a
comblé depuis que je respire? Pour prix de sa ten-
dresse, je reniplirois son ame de douleur j et je
l'enverrois au tombeau, en maudissant le jour qu'il
me reçut chez lui.
SAINT-ALBIN.
Vous avez des scrupules ; n'en parlons plus.
G E R M E u I L.
L'action que vous me proposez, et celle que
, vous avez résolue, sont deux crimes.... ( avec
l 'vivacité ). Saint-Albin, abandonnez votre pro-
jet.... Yous avez encouru la disgrâce de votre
père, et vous allez la mériter^ attirer sur vous le
blâme public j vous exposer à la poursuite des
loix ; désespérer celle que vous aimez. .. . Quelles
peines vous vous préparez !. . . . Quel trouble vous
me causez!... .
SAINT-ALBIN.
Si je ne peux compter sur votre secours, épar-
gnez-moi vos conseils.
G E R M E u I L.
Yous vous perdez.
SAINT-ALBII*.
Le sort en est jeté.
XCTEII. 5l5
e E R M E U I L.
Vous rue perdez nioi-nicnie : vous nie perciez...
Q ue dirai-je à votre père , lorsqu'il m'apportera sa
douleur? à votre oncle?*.... Oncle crueH
neveu plus cruel encore !. . . . Avez-vous du nie
confier vos desseins ?. .. Vous ne savez pas. . . que
suis-je venu chercher ici?. . . . pourquoi vous ai-]c
vu?....
SAINT-ALBIN.
Adieu, Germcuil, embrassez-moi; je compté
«ur votre discrétion.
G E n M E u I L.
Où courez-vous ?
s A I N T - A L B I N.
M'assurer le seul bien dont je fasse cas j et m'c*
îoigner d'ici pour jamais.
SCÈNE XII.
G E R M E U I L , seul.
Le sort m'en veut-il assez! Le voilà résoltt
d'enlever sa maîtresse ; et il ignore qu'au même
instant son oncle Cravaille à la faire enfermer. , . Je
deviens coup sur coup leur confident et leur com-
plice. . . . Quelle situation est la mienne 1 je ne puis
ni parler , ni me taire , ni agir , ni cesser, ... Si
Ton me soupçonne seulement d'avoir servi l'oncle^
je suis un tiaître aux j'eus du neveu; et je me
deshonore dans l'esprit de son père. ... Eacore »
5l6 LK PÈRE DE famille;
je pouvois m'ouvrir à celui-ci.... mais ils ont
exigé le secret. ... Y manquer , je ne le puis , ni ne
le dois. . . Voilà ce que le Coniinandeur a va lors-^
qu'il s'est adressé à moi ; a moi , qu'il déteste , pour
l'exécution de l'ordre injuste qu'il sollicite... En me
présentant sa fortune et sa nièce , deux appas aux-
quels il n'imagine pas qu'on résiste , son but est de
ni'embarquer dans un complot qui me perde, . . y
Déjà il croit la chose faite ; et il s'en félicite. ... Si
spn neveu le prévient, autres dangers ; il se croira
joué; il sera furieux; il éclatera. ... Mais Cécile
sait tout p elle connoît mon innocence.. . . Eh ! que
«ervira son témoignage contre le cri de la famille
entière qui se soulèvera ?. . . On n'entendra qu'elle;
et je n'en passerai pas moins pour fauteur d'un
rapt?. . . Dans quels embarras ils m'ont précipité;
le neveu, par indiscrétion; l'oncle , par méchan-
ceté!. ... Et loi , pauvre innocente, dont les in-
térêts ne touchent personne, qui te sauvera de
deux hommes violens qui ont également résolu ta
ruine?. . . . L'un m'attend pour la consommer, l'au-
tre y court; et je n'ai qu'un instant. . .. mais ne le
perdons pas.. . . Emparons-nous d'abord de la let-
tre de cachet. . . . Ensuite. . . . nous verrons.
VI \ DU SICPND ACTE,
1 c T E I r. 5i7
ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE.
GERMEUIL, CECILE.
G E R 51 E 1 1 L , d'un ton suppliant,
J-VX ADEMOISELLE.
6 É C I L E.
Laissez-moi.
G E R Dl E U I c.'
IMademoi selle.
CÉCILE.
Qu'osez-voiis me demander? Je recevrois la
maîtresse de mon fi ère chez moi! chez moi! dans
mon appartement! dans la maison de mon père l
Laissez-moi , vous dis-je , je ne veux pas vous en-
tendre.
G £ R M E u I li.
C'est le seul asyle qui lui reste , et le seul qu'elle
puisse accepter.
CÉCILE.
Non j non , non.
3l8 LE PÈRE DE JA MILLE,
G E R M E U I L.
Je ne vous demande qu'un instant, que je puisse
regarder autour de moi , me reconnoîlre.
CÉCILE.
Non, non.... Une inconnue !
G E R M E u I L.
Une infortunée , à qui vous ne pourriez refuser
de la commisération , si vous la vojiez.
CÉCILE.
Que diroit mon père ?
G E R BI E u I L.
Le respectai-je moins que vous? craindrois-}©
njoins de l'offenser ?
CÉCILE.
Et le Commandeur ?
G E R M E u I t.
C'est un homme sans principes»
CÉCILE.
Il en a comme tous ses pareils , quand il s'agît
d'accuser et de noircir.
G E R M E u I L.
Il dira que je l'ai joué ; ou votre frère se croira
trahi. Je ne me justifierai jamais,. . Mais qu'est ce
que cela vous importe ?
CÉCILE.
Vous êtes la cause de toutes mes peines.
G E R M E u I L.
Dans cette conjoncture difficile , c'est votre
ACTE I i r. 5i9
frère, c'est voire oncle que je vous prie de consi-
dérer; épargnez-leur à chacun une action odieuse.
CÉCILE.
La maîtresse de mon frère! une inconnue !.. .,
Non , monsieur; mon cœur me dit que cela est
mal ; et il ne m'a jamais trompée. Ne m'en parle»
plus ; je tremble qu'on ne nous écoule,
G E K M E U I L.
Ne craignez rien; votre père est tout à sa dou*
leur; le Commandeur et voire frère, à leurs projets :
les gens sont écartés. J'ai pressculi voire répu-
gnance.. ..
CÉCILE.
Qu'avez-vous fait ?
G E R M E u I L.
Le moment m'a paru favorable , et Je l'ai intro-
duite ici. Llle y est, la voilà. Renvoyez-b , made-
moiselle.
CÉCILE.
Gerrueuil, qu'avez-vous fait 7
OaO t« PKRE DE JA MILLE,
SCÈNE IL
SOPHIE, GERMEUIL, CÉCILE, Mlle. CLAIRET.
(Sophie ejïlre sur la scène comme une troublée.
Elle ne voit point. Elle n'entend point. Elle ne
sait oii elle est. Cécile , de son côté y est dans
une agitation extrême.
SOPHIE.
Je ne sais où je suis. ... je ne sais où je vais...
il me semble que je marche dans les ténèbres. . . .
Ne rencontrerai-je personne qui me conduise ?.. . ,
O ciel! ne m'abandonnez pasl
GERMEUiL l'appelle.
Mademoiselle , mademoiselle.
SOPHIE.
Qui est-ce qui m'appelle ?
GERMEUIL.
C'est moi , mademoiselle; c'est moi.
SOPHIE.
Qui étes-vous? où êles-vous ? Qui que vou^
sojez , secourez-moi. . . . sauvez-moi. . . .
«ERMEUiL va la prendre par la main , et lui dit :
Venez. . . . mon enfant. . . . par ici.
SOPUïE fait (jiielr/ues pas , et tombe sur ses genoux,
■ Je ne puis., . . la force m'ubaudonne. ... je suc-
combe;. ..
A C T E I I r. 32 î
CÉCILE.
O ciel '. ( A Germciùl^ : Appelez*. . . Eh non ,
n'appelez pas.
SOPHIE, les yeux fermés , et comme dans le
délire de la défaillance.
Les cruels ! . . . que leur ai-je fait ?
( Elle regarde autour d'elle^ avec toutes les
marques de l'effroi ).
G E R M E U I L.
Rassurez-vous , je suis l'anii de Saint-Albin , eî
mademoiselle est sa sœur.
SOPHIE, après un moment de silence.
Mademoiselle , que vous diral-je ? Vojez ma
peine ; elle est au-dessus de mes forces... Je suis
• à vos pieds , et il faut que j j meure ou que je vous
doive tout. . . Je suis une infortunée qui cherche un
asjie. . . C'est devant votre oncle et votre frè. e
que je suis. . . Votre oncle , c[ue je ne connois pas ,
et que je n'ai jamais otlensé j votre frère. . . Ah ! ce
n'est pas de lui que j'altendois mon chagrin!... Que
vais-je devenir , si vous m'abandonnez ?. . . Ils ac-
compliront surmoi leurs desseins. . .Secourez-moi,
sauvez-moi. . . sauvez-moi d'eux , sauvez-moi de
moi-même. Ils ne savent pas ce que peut oser
celle qui craint le déshonneur , et qu'on réduit à la
nécessité de haïr la vie. . . Je n'ai pas cherché mon
malheur , et je n'ai rien à me reprocher. ..Je tra-
vaillois , j'avois du pain , et je vivois tranquille. . .
Les jours de la douleur sont venus : ce sont Le»
5^2 LE PURE DE FAMILLE,
vôtres qui les ont amenés sur rnoij et je pleurerai
toute ma vie , parce qu'ils m'ont connue.
CÉCILE.
Qu'elle me pciae ! . . . Oh I que ceux qui peuvent
la tourmenter sont méchans !
{Ici, la pitié succède à V agitation clans le cœur
de Cécité, Elle se qeuche sur le dos d'un fau-
teuil , du coté de Sophie , et celle-ci contiuue):
SOPHIE.
J'ai une mère qai m'aime... comment reparoî-
trai-je devant elle '. . ., Mademoiselle , conserve»
une fille à sa mère j je vous en conjure par la vôtre,
si vous l'avez, encore.. . Quand je la cjuittai , elle
dit : Anges du ciel , prenez cette enfant sous votre
garde , et conduisez-la. Si vous fermez votre cœur
à la pitié , le ciel n'aura point entendu sa prière j
et elle en mourra de douleur. . . Tendez la main à
celle qu'on opprime , afin qu'elle vous bénisse
toute sa vie. . .Je ne peux nen ; mais il est un Etre
qui peut tout , et devant lequel les œuvres de la
connnisération ne sont pas perdues Made-
moiselle.
CÉCILE s'approche d'elle , et lui tend les mains.
■ Levez-vous. . .
GEKBiEUiL, à Cécile, ^
Vos yeux se remplissent de larmes; son malheur
vous a touchée.
CECI L E , à Germeuil.
Qu'avez-Yous fait ?
ACTE III. 5^5
SOPHIE.
Dieu soit loué , Ions les cœurs ne sont pas en-
durcis.
c û c i h £,
Je connois le mien ; je ne voulois ni vous voir ,
ni vous entendre. . . Enfant aimable et malheureux ,
comment vous uonimez-vous ?
SOPHIE.
Sophie.
c li c I L E , en Vevibrassant,
Sophie, venez.
G E R M E U I L.
( // se jette aux genoux de Cécile , et lui prend
une main qu'il baise sans parler}.
CÉCILE.
Que me demandez-vous encore ? ne fais-|e pas
tout ce que vous voulez ?
{Cécile s'as'ance vers le fond du salon avec So"
phie , qu'elle remet à sa fcvime-de- chambre)»
G e R ?i E u I L , <??i 5e relevant.
Imprudent. .. qu'allois-je lui dire ? . . .
mile, c L A I F E T.
J'entends , mademoiselle ; reposez- vous sur moi.
lJ2.\ LE PÈhE d'e famille,-
SCÈNE III.
GERMEUIL, CÉCILE.
CÉCILE, après un moment de silence ,
avec chagrin.
M E vcilà , grâces à vous , à la merci de mes
gens,
GERMEUIL.
Je ne vous ai demandé qu'un instant pour lui
trouver un asj'le. Quel mérite y auroit-il à faire le
bien , s'iln'^y avoit aucun inconvénient ?
, CÉCILE.
Que les'hommes sont dangereux ! Pour son bon-
heur, on ne peut les tenir trop loin. . . .Homme ,
éloignez-vous de moi. . . Vous vous en allez , je
crois ?
GERMEUIL.
Je vous obéis.
CÉCILE.
Fort bien. Après m'avoir mise dans la position la
plus cruelle, il ne vous reste plus qu'à nCy laisser.
Allez , monsieur , allez.
GERMEUIL,
Que je suis malheureux !
CÉCILE.
Vous vous plaignez , je crois?
GERMEUIL.
Je ne fais rien qui ne yous déplaise»
ACTE I I r. 525
CÉCILE.
Vous ni'inipalicntez. . . Songez que je suis dans
UQ trouble qui ne nie laissera rien prévoir, rien
prévenir. Comment oserai-je lever les yein de-
vant mon père ? S'il s'apperçoit de mon embarras ,
et qu'il m'iulerroge , je ne mentirai pas. Savez-
vous qu'il ne faut qu'un mot inconsidéré pour éclai?
rer un homme tel que le commandeur ? ... Et nioa
frère 7... je redoute d avance le spectacle de sa
douleur. Que va-t-il de\ enir, lorsqu'il ne retrou-
vera plus Sophie?. .. Monsieur , ne me quittez
pas un moment , si vous ne voulez pas que tout se
découvre. . . Mais on vient : allez. . . restez. . . Non ,
f elirez-yous. . . Ciel 1 dans quel état je suis I
SCÈNE IV.
CÉCILE, LE COMMANDEUR.
LE G G M Jî A N D E u R , À 5a manière.
Cécile, te voilà seule.*
CÉCILE, d'une voix altérée.
Oui, mon cher oncle. C'est assez mon goût,
LE COMMANDEUR.
Je te croyois avec l'aini.
CÉCILE.
Qui , l'ami ?
LE C 0 M M A Pf D ï U R,
Eh ! Genueuil,
5^6 r-E PÈRE DE famille;
CÉCILE.
Il vient de sortir.
LE COMMANDEUR.
Que te disoil-il ? que lui diiois-tu ?
C É C I L h.
Des choses déplaisantes , comme c'est sa cou-
tume.
LE COMMANDEUR.
Je ne vous conçois pas; vous ne pouvez vous
accorder un moment: cela me fâche. 11 a de l'esprit,
des talens , des connoissances , des mœurs dont je
fais grand cas j point de fortune, à-la-vérité , mais
de la naissance. Je l'estime ; et je lui ai conseillé de
penser à loi.
C É C I L B.
Qu'appelez- vous , penser à moi?
LE COMMAMDEUR,
Cela s'entend ; tu n'as pas résolu de rester fille ,
apparemment ?
CÉCILE.
Pardonnez-moi , monsieur , c'est mon projet.
LE COMMANDEUR.
Cécile , veux-tu que je te parle à cœur ouvert ?
Je suis entièrement détaché de ton frère. C'est une
ame dure , un esprit intraitable j et il vient encore
toul-à-l*heure d'eu user avec moi d'une manière
indigne , et que je ne lui pardonnerai de ma vie. . .
Il peut, à-présent, courir tant qu'il voudra après la
créature dont il s'est enlélé ; je ne m'en soucie
ACTE I I T. 527
plus. . . On se lasse à-la-fin d'clre bon. . . Toute ma
tendresse s'est 1 clirce sur loi , ma chère nièce, . . Si
lu voulois un peu ton bonheur, celui de ton pèie et
le mien. ...
CÉCILE,
Vous devez le supposer.
LE C 0 BI M A N D E U R,
Mais tu ne me demandes pas ce qu'il faudroit
faire.
c É c ILE.
Vous ne me le laisserez pas ignorer.
LE c O M M A N D E u nj
Tu as raison. Eh bien ! il faudroit le rapprocher
de Germeuii. C'est un mariage auquel tu penses
bien que ton père ne consentira pas sans la der-
nière répugnance. Mais je parlerai, je lèverai les
obstacles ; si tu veux, j'en fins mon affaire.
CÉCILE.
Vous me conseilleriez de pensera quelqu'un qui
ne seroit pas du choix de mon père ?
LE c O BI M A M D E u R.
Il n^est_p£S riche. Toul tienl àcola. INIais , je te
l'ai dit , ton frère ne m'est plus rien ; et je vous as-»
surerai tout mon bien. Cécile , cela vaut la peine
d'j réfléchir.
CÉCILE.
Moi , que je dépouille mon frère !
LE COMNANDEUIl.
Qa'appcîles-lu , dépouiller ? Je ne vous dois
5a8 I. E PÏRE DE FAMILLEi
rien. Ma fortune est à moi ^ el elle me coule assez ,
pour en disposer à mon gré.
CÉCILE. ,
Mon oncle, je n'examinerai point jusqu'où les
parens sont les maîtres de leur fortune , et s'ils
peuvent , sans injustice, la transporter oùilleurplaît.
Je sais que je ne pourrois accepter la vôtic sans
honte } et c'en est assez pour moi.
LE COMMANDEUR.
Et tu crois que Saint- Albin en feroit autant pour
sa sœur ?
CÉCILE,
Je connois mon frère; et s'il étoitici , nous n'au-
rions tous les deux qu'une voix.
LE COMNANDEUR,
Et que me diriez.- vous ?
CÉCILE.
M. le Commandeur , ne me pressez pas ; je suis
vraie.
LE COMMANDEUR.
Tant mieux. Parle. J'aime la vérité. Tu dis ?
c ife c ï L E.
Que c'est une inhumanité sans exemple, que -
d'avoir en province des parens plongés dans l'indi- 1
gencc , que mon père secoure à votre insu , et que
vous frustrez d'une fortune qui leur appartient , et
dont ils ont un besoin si grand ; que nous ne vou-
lons , ni mon frère , ni moi , d'un bien qu'il faudjoit
A c T ti r r î. 529
tcslîtuer à ceux à qui les lois de la nalurc et de la
société l'ont destiné.
LE C O M M A N T) E U I\.
Eh bien î vous ne l'aurez ni l'un ni l'aLitre. Je
vous abandonnerai tous. Je sortirai d'une rnoisoni
où tout va au rebours du sens coninuui , où riert
n'égale l'insolence des cnfaus , si ce n'est l'imb.é-"
ciilité du niaîlre. Je jouirai de la vie , et je ne nie
tournieuterai pas davantage pour des ingrats.
CÉCILE.
INIon cher oncle j vous ferez bien.
LE c o IM H A IV D E u R.
Mademoiselle , votre approbation est de trop; et
je vous conseille de vous écouter. Je sais ce qui se
passe dans votre amC; je ne suis pas la dupe de
votre désintéressement ; et vos petits secrets ne
sont pas aussi cachés que vous l'imaginez. Mais il
suffit. . . et je m'entends.
SCÈNE V.
CÉCILE , LE COMMANDEUR , LE PÈRE DE
FAMILLE , SAINT -ALBIN.
( Le père de famille entre le premier. Sonjtls le
» suit).
SAINT-ALBIN , violeut , désolé , éperdu , ici
et dans toute la scène.
Elles n'y sont plus... On ne sait ce qu'elles
^cint devenues. , . Elles ont disparu.
0*
diO LE PERE DE FAMILLE,'
LE COJIMAWDEUHjà patt.
Bon. Mon ordre est ext ciilé.
SAINT-ALBIN.
Mon père , écoutez la prière d'un fils désespéré.
Rendez-lui Sophie. 11 est impossible qu'il vive sans
elle. Vous faites le bonheur de tout ce qui vous en-
vironne j votre fils sera-t-il le §eul que vous a_)ez
rendu malheureux?... Elle n'y est plus... Elles
ont disparu.. . Queferai-je?. .Quelle sera ma vie 1
LE COMMANDEUR, à parU
Il a fait diligence.
SAINT-ALBIN.
Mon père.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Je n'ai aucune part à leur absence. Je vous Tai
déjà dit. Croyez-moi.
( Cela dit, le Père de famille se promène lente~
ment , la tête baissée, et l'air chagrin; et Saint-
Albin s*écrie , en se retournant vers le fond):
s AINT-ALBIN.
Sophie , oîi étes-vous ? Qu'êtes-vous devenue ? . .»
c É c I L E , à part^
Voilà ce que j'avoîs prévu.
LE COMMANDEUR, à part.
Consommons notre ouvrage. Allons. {A sort
neveu , d'un ton compatissant ) ; Saint- Albin.
SAINT-ALBIN.
Monsieur , laissei-moi. Je ne me repeos qu^
A c T E r I I. 35 1
Irop de vous avoir écoulé. .. Je la suivois. . . Je
l'aurois fléchie. . . Et je l'ai perdue !
LE COMMANDEUn.
Saint -Albin.
SAINT-ALBIN.
Laissez-moi.
LE COMMANDEUR,
J'ai causé ta peine j et j'en suis affligé.
SAI NT-ALBIN.
Que je suis malheureux !
LE COMMANDEUR.
Gcrmcuil me l'avoit bien dit. Mais gussî , qui
pouvoil imaginer que , pour une fille comme ily en
a tant , tu lombcrois dans l'état où je te vois?
SAINT-ALB IN, ayec terreur.
Que dites-vous de Germcuil ?
LE COMMANDEUR.
Je dis, . . Fiien...
SAINT-ALBIN.
Tout me manqueroit-il en un jour ? et le mal-
heur qui me poursuit m'auroit-il encore ôté mon
ami?... Monsieur le commandeur , achevez,
LE c O BI M A N D E U R.
Germeuil et moi. . . Je n'ose te l'avouer. . . Tu
ïic nous le pardonneras jamais. . .
LE PÈRE DK FAMILLE.
Qu'avez- vous fait? Seroit-xl possible ?. ., Mo»
frère, expliquez - vous.
ù:)2 le pehe de famille,"
le commandeur.
Cécile... Germeuil te l'aura confié?... Dis
pour moi.
SAINT-ALBIN, «1/ coiwnandeur.
Yous me faites mourir.
LE PÉKE DE FAMILLE, aS'CC Sévérîté.
Cécile , vous vous troublez.
SAINT-ALBIN.
Ma
sœur ;
LE PÈRE DE FAMILLE, regardant encore sa
fdle avec sévérité.
Cécile. . . Mais non , le projet est trop odieux. . ,
Ma fille et Germeuil en sont incapables.
SAINT-ALBIN.
Je trenible, . . je frémis. . . O ciel ! de quoi suis-je
menacé !
LE PÈREDE FAMILLE, avec sévérité.
M. le Commandeur , expliquez-vous , vous dis-
je^ et cessez.de me tourmenter parles soupçons
que vous répandez sur tout ce qui m'entoure.
( Le Père de famille se promène ; il est. indigne'.
Le commandeur hjyocrite paroit honteux , et
se tait. Cécile a l'air consternée. Saint-Albin a
les yeux sur le commandeur, et attend avec
effroi qu'il s'explique ).
LE PÈUE DE FAMiLEE,aH commandèur.
Avez-vous résolu de garder encore long-temps
ce silence cruel ?
A ti T E ï I r. :>'>>
LE c 0 il u A is n E V n , à sa nièce.
Puisque lu te tais , et f[u'il faut que je parlcy.,
(^ Saint -Albin) : Ta maîtresse...
s A I ?< T - A L B I N.
Sophie. . .
LE COMIMANDEUrv.
Est renfer niée,
SAINT-ALBINr
Grand Dieu !
LE COMMANDEUR.
J'ai obtenu la lettre de cachet. . . Et Gerrneuiï
s'est chargé du reste.
LE PÈRE DE FAMILLE,
Gernieuii !
SAINT- ALBIN.
Lui!
CÉCILE.
Mon frère , il n'en est rien.
SAINT-ALBIN.
Sophie... et c'est Germeuil !
(il se renverse sur un fauteuil , avec toutes les
marques du désespoir ).
LE PÈRE DE FAMILLE, OU commandcur.
Et que VOUS a fait cette infortunée , pour ajouter
1 son malheur la perte de l'honneur et de la liberté ?
Quels droits avez-vous sur elle ?
LE C O M M A W D E U h.
La maison est honnête.
Oj4 ^ ^ PERE DE famille;
SAINT-ALBIN.
Je la vois... Je vois ses larmes. J'entends ses
cris, et je ne meurs pas... Ç Au commondeur) :
Darbare , appelez votre indigne complice. Venez
tous les deux j par pitié , arrachez-moi la vie. . .
Sophie I . . . Mon père ^ secourez-moi. Sauvez- moi
de mon désespoir.
(Il se Jette entre les bras de son père),
LE PÈRE DE FAMILLE.
Calmez-vous, malheureux.
SAINT-ALBIN , enlre les bras de son père , et
d'un ton plaintif et douloureux.
Germeuil ! . . . Lui ! . . . Lui I . . .
LE COMMANDEUR.
Il n'a fait que ce que tout autre auroil fait à sa
place.
SAINT-ALBIN, toujours sur le sein de son
père , et du même ton.
Qui se dit mon ami ! Le perfide !
LE PÈRE DE FAMILLE.
Sur qui compter , désormais I
LE COMPIANDEUR.
Il ne le vouloit pas ^ mais je lui ai promis ma
fortune et ma nièce.
CÉCILE.
Mon père , Germeuil n'est ni vil ni perfide,
LE PÈRE DE ïAMILLE»
Qu'est - il donc ?
ACTE ITT. Ojy
SAINT-ALBIN.
Ecoutez., et connoissez-le.. . Ail le trailreJ...
Chargé de votre indignation , irrité par cet oncle
inhumain , abandonné de Sophie. . .
LE PÈRE DE FAMILLE.
Eh bien?
SAINT-ALB IN.
J'allois , dans mon désespoir, m'en saisir et l'em-
porter au bout du monde. .. Non , jamais homme
ne fut plus indignement joué.. . Il vient à moi. . .
Je lui ouvre mon cœur. . . Je lui confie ma pensée
comme à mon ami. . . Il me blâme. . . Il me dis-
suade. . . II m'arrête , et c'est pour me trahir , me
livrer , me perdre ! . . . Il lui en coûtera la vie.
SCÈNE VI.
LE PÈRE DE FAMILLE, LE COMMANDEUR,
CÉCILE, SAINT- ALBIN, GERMEUIL.
c h; G ILE, qui Uapperçoit la première , cours
à lui et lui crie :
G ER M EU IL, où allez-vous?
SAINT-ALBIN s'avance vers lui , et lui cris
avec fureur.
Traître, où est -elle? Rends-la-moi, et te
prépare à défendre ta vie.
LE PÈRE DE FAMILLE, couront après Saint':
Albin.
Mon fils r
:>j() LE pEnE DE FABrrttsj
CÉCILE.
Mon frère. . . Arrêtez. . . Je nie meurs. . .
(Elle tombe dans iinfnuteinl),
ï- E COMMANDEUR, OU Père de famille.
Y prend -elle inlérêl? Qu'en dites- vous?
LE PÈRE DE FAMILLE*
Germeuil , relirez -vous.
G E R M E U I L.
Monsieur , permettez que je resté.
SAINT-ALBIN.
Que l*a fait Sophie? Que tai-je fait pour me
trahir ?
LE PÈRE DE FAIMILLE, fOUjOllKS à GennCllU.
Yous avez commis une action odieuse.
SAINT-ALIJIN.
Si ma sœur t'est chère j si tu la voulois , ne
valoit-il pas mieux?... Je te l'a vois j) reposé.. ,
ÎNIais c'est par une trahison qu'il te convenoit de
l'obtenir. . . Homme vil , tu l'es trompé. . . Tu ne
connois ni Cécile, ni mon père , ni ce commandeur
qui t'a dégradé , et qui jouit maintenant de ta
confusion... Tu ne réponds rien... Tu te tais.
G E R M È u I L, avec froideur et fermeté»-
Je vous écoute , et je vois qu'on ôte ici l'estime]
en un moment , à celui qui a passé toute sa vie à II
mériter. J'attendois autre chose.
LE PÈRE DE FAMILLE.
N'ajoutez pas la fausseté à la perfidie. Retirez-^
vous.
ACTE T I T. 637
G E R M E U I K.
Je ne suis ni faux , ni perfide.
SAINT-ALBIN.
Quelle insolente intrépidité !
LE C O BI M A N D E u R.
Mon ami , il n'est plus temps do dissimuler. J'ai
tout avoué.
G E n M E U--I L.
Monsieur, je vous entends-, et je vous rcconuois.
LE COMMANDEUR.
Que veux-tu dire? Je l'ai promis ma fortune et
ma nièce. C'est notre traite j et il tient.
s A I N ï - A L B I N , <7W coimnandfiw.
Du-moins , grâce à votre méchanceté , je suia
le seul époux ojuî lui reste.
G E R M E u I L , OM comnandciir.
Je n'estime pas assez la fortune^ pour en vouloir
au prix de l'iionnour ; et votre nièce ne doit pas
être la récompense 'd'une perfidie... Voilà votre
lettre de cachet.
LE c o M ?i A N D E u R , en /rt J'cprcnant,
Ma lettre de cachet ! Vovons , voyons.
GERMEUIL.
Elle seroit en d'autres mains , si j'en avois fait
usage.
SAINT-ALBIN.
Qu'ai -je cnlendu ? Sophie est libre!
G E R M E u I r,. ■
Saint-Albin , apprenez à vous méfier des sppa-
Tiic-Ltre. P
53l8 le père de famille,
ronces , et à rendre justice à un liomiuo d'honneur,
Pvl. le coniiiiandear , je voub salue. ( // soil),
LE P K It E DE F A lil I L L li , aVCC l'Cgrct,
J'ai jugé trop vite, Je l'ai ofïcnsé.
LE c 0 iM M A A' D E u R , Stupéfait , regarde sa lettre
de cachet.
Ce l'est. .. Il m'a joue.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Vous méritez, cette humiliation.
LE C O BI M A N D E U n.
Fort bien, encouiagez-lcs à me manquer; ils
n'y sont pas assez disposés.
SAINT -ALBIN.
En quelqu'endroit qu'elle soit , sa bonne doit tir*
revenue... J'irai. Je verrai sa bonne j je m'accu-
serai; j'embrasserai ses genoux ; je pleurerai; je la
toucherai , et je percerai ce mjstère. (// sort),
c t c i h E. , en le suivant.
Mon frère !
SAINT-ALBIN, à Cccile.
Laissez-moi. Vous avez des intérêts >jui ne sont
pas les miens.
SCÈNE Vil. ,
LE PÈRE DE FAMILLE, LE CO?<IMANDEUR.
LE G O M 31 A N D E U R.
Vous «vcz entendu?
ACTE III.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Oui , mon fi ère.
LE COMMANDEUR.
Savez- VOUS où il va 7
LE PÈRE DE FAMILLE.
Je le sais.
LE C O M M A N D E U n.
Et vous ne l'arrèlez pas ?
LE PÈRE DE FABIILLE.
Non,
LE COMMANDEUR.
Et s'il vient à relrouver celte fille ?
LE PÈRE DE FAMILLE.
Je compte beaucoup sur elle. C'est un enfant;
mais c'est un enfant bien né; et dans celte circons-
tance , elle fera plus que vous et moi.
LE C O BI 31 A 31 D E U R.
Bien
imagine :
LE PERE DE FAMILLE,
Mon lils n'est pas dans un moment où la raison
puisse quelque chose sur lui.
LE COMMANDEUR.
Donc , il n'a qu'à se perdre ? J'enrage. Et vous
êtes un père ue famille? Vous?
LE PÈRE DE FAMILLE.
Pouriiez-vous m'apprendre ce qu'il faut faire?
LE C 0 31 M A N D E U n.
Ce qu'il faut faire ? Etre le maître chez soi ;
5jO LE P K R F, DE FAMILLE,
se nicnlrcr homme d'aljorJ , cl père api es , s'ils le
jucritenl.
LE P È n E DE F A M I L L r.
Et contre qui , s'il vous plaît, faulr-il t[ue j'agisse?
LE COMMANDEUR.
Contre qui ? Belle question? Contre tous. Contre
ce Gcrmeuil , qui nouriit votre 111s dans son extra-
vairance ; f|ui cherche à faire entrer une créature
dans la famille, pour s'en ouvrir la porte à lui-même;
cl que je thasserois de ma maison. Contre une
jille qui devient de jour en jour plus insolente ; qui
jne manque à moi; qui vous manquera bientôt à
vous; et que j'cnfermcrois dans un couvent. Contre
un fils qui a perdu tout sentiment d'honneur; qui
va nous couvrir de ridicule et de honte ; et à qui
je reudrois la vie si dure , qu'il ne seroit pas tenté
plus long-temps de se soustraire à mon autoiitc.
Pour la vieille qui l'a attiré chez elle , et la jeune
dont il a la Icle tournée, il J a beau^ jours que
j'aurois fait sauter tout cela. C'est par où j'ayrois
commencé ; et à votre place , je rougirois qu'un
autre s'en fût avisé le premier. . . INIais il faudroit
de la fermeîé ; et nous n'en avc^is point.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Je vous entends; c'est-à-dire que je chasserai
de ma maison un homme (jue j'j ai reçu au sortir
du berceau ; à qui j'ai servi do pèic ; qui s'est
qttaché à mes intérêts depuis qu'il se connaît ; '
tpi aura perdu ses plus belles années auprès de
ACTE II I» 541
tiioijqui n'aura plus de ressource, si je l'abandonne^
et à qui il faut que mon auiiliésoit funeste , si elle
ne lui devient pas utile ; et cela , sous prétexte
q»'il donne de. mauvais conseils à mon lils , dont
il a desapprouvé les pir.jets ; qu'il sert une créature
que peut-être il n'a jamais vue, ou plutôt parce
qu'ail n'a pas voulu être l'instrument de sa perte.
J'enfermerai ma ftUe dans un couvent ; je cliar-
gorai sa conduite ou son caractère de soupçons dé-
savantageux ; je flétrirai moi-même sa répulalionj
et cela , parce qu'elle aura ([uelquefois usé de re-
présailles avec ÎSI. le Commandeur j (ju'irritée par
son humeur chagrine, elle sera sortie de son ca-
ractère , et qu'il lui sera échappé un mot peu
mesuré.
Je me rendrai odieux à mou fils ; j'éteindrai dans
son ame les sentimcns qu'il me doit ; j'achèveiai
d'cnfiamer son caractère impétueux , et de le por-
ter à quelqu'éclat qui le deshonore dans le monde ,
tout en _y entrant ; et cela , parce qu'il a l'encontré
une infortunée qui a des charmes et de la vertu ;
et ([ue , par un mouvement de jeunesse , qui marque
au (ond la bonté de son naturel , il a pris un atta-
chement qui m'afiligo.
iN'avez.- vous pas honte de vos conseils? vous
f jui devriez être le protecteur de mes cnfans auprès
de moi , c'est vous qui les accusez. : aous leur
cherchez des torts ; vous exagérez ceux qu'ils ont )
et vous seriez fâché de ne leur en pas trouver ?
j)(iî
"5/^2. LE ri: \ F. D r. i \ •>: i i, r e ,
LE C O M M A ?( D E V n.
C'est UT) chagrin tjue j'ai rarement.
LE PÈKE DK FAMILLF.
Et ces fcninips, contre lesquelles vous oblcn»
»nc icllre de cachet?
LE COMMANDEUR,
Il ne vous restoit plus que d'en prendre aussi la
«ï^ferise. Allei, allez.
LE PÈRE DE FA?ITLLK.
J'ai tort; il y a des choses qu'il ne faut pas vou-
loir vous faire sentir, mon frère. Mais cette affaire
rue touchoit d'assez près, ce me semble, pour que
vous daignassiez m'en dire un mot.
LE COMMANDEUR.
C'est moi (Tui ai tort j et vous avez toujours raison,
LE PÈRE DE FAMILLE.
Non , M. le Commandeur, vous ne ferez de moi
tii un père injuste et cruel , ni un homme ingrat et
malfaisant. Je ne commettrai point une violence ,
parce (ju'elle est de mon intérêt; je ne renoncerri
point à mes espérances, parce (ju'il est survenu
des obilacles qui les éloignent; et je ne ferai point
un désert de ma maison , parce qu'il s'y passe des
choses qui me déplaisent comme à vous.
LE COMMANDEUR.
Voilà qui est expliqué. Eh bien 1 conservez votre
chère fille; aimez bien votre cher fils; laissez en
paix les créatures qui le perdent; cela est trop sage
pour qu'on s'v oppose. Riais pour voire Gcnueuil ,
ACTE III 0/jt)
je vous avcrlis que nous ne pouvons plus loger lui
el moi sous un nicme toît. ... Il nV a point de mi-
lieu; il faut qu'il soit hors d'ici aujourd'hui , ou qua
j'en sorte demain.
I, E P i R E DE FAMILLE.
IM. le Commandeur, vous êtes le maître. ^.^
LE C 0 M N A N D E U H.
Je m'en doutois. Vous seriez enchanté que je
m'en allasse , n'rsl-ce pas 7 Mais je resterai : oui ,
je resterai , ne fùl-ce que pour vous remettre sous
le nex vos sôjtligfts, et vous en faire honte. Je suî«
curieux de voir ce que tout ceci deviendra.
r I N DU T n 0 I s I fc M E A C T ï.
^/^/^ 1.E PÈKE DE FAMILLE,
ACTE IV.
SCENE PREMIÈRE.
SAINT-ALBIN, seul.
( /? entre furieux ).
jL out est éclairci; le traître est démasqué. Mal-
heur à lui! malheur à lui ! c'est lui quia emmené
Sophie ; il faut qu'il périsse par mes mains... ( //
appelle ) : Philippe !
SCÈNE IL
SAINT-ALBIN, PHILIPPE.
ihilippe.
Monsieur.
SAINT-ALBIN, en dowiant uiic Icltrc.
Portez cela.
PHILIPPE-
A qui, monsieur?
SAINT-ALBIN.
A Germeuil Je l'atlire hors d'ici ; je lui
plonge mon épée dans le sein ; je lui arrache l'aveu
;i r. T E IV. !).|5
de son crime ot le secret de sa retraite ; et je cours
par-lout où rue conduira l'espoir do la retrouver...
( H apperçoit PliUippe qui est reste ). Tu n'es
pas allé , revenu?
PHILIPPE.
JMonsleur. . . .
SAINT-ALB IN.
Eh Lien ?
PHILIPPE.
N'y a-t-il rien là-dedans, dont M. votre père
soit lâché?
SAIPfT-ALBiN.
Marchez.
SCÈNE III.
SAINT-ALEIN, CÉCILE.
SAINT-ALBIN.
Lui qui nie doit tout !. .. . que j'ai cent fois dé-
fendu contre le Commandeur I. ... à qui. . . . ( En
appercesant sa sœur ). Malheureuse , à quel
honune t'es-tu attachée !. . . .
CÉCILE.
Que dites-vous? qu'avez-vous? Mon frère, vous
m'eifrayez.
SAINT-ALBIN.
Le perfide ! le traître !. . . elle alloit dans la con-
fiance qu'on la menoit ici. ... il a abusé de votre
nom. . ..
5/,6 LE PÈr. E DE FAMILLE,
CÉCILE.
Geinieuil est innocent.
SAINT-ALB IIV.
Il a pu voir leurs larmes j enlcndre leurs cris j
les- arracher l'une à l'anlre! Le barbare !
CÉCILE,
Ce n'est point un barbare^ c'est votre ami.
s A I K T - A L B I N.
Mon ami ?. . , . Je le voulois. ... il n'a tenu qu'à
lui (le partaç^er mon sort. ... d'aller, lui et moi,
vous et 6opliie. . ..
CÉCILE.
Oa'entenrJs-jc?.. . . vous lui auriez, proposé ?...
lui , vous , moi voire sœur ?
s A 1 M T - A L B I ]V.
Que ne lue dil-il pas I que ne ra'opposa-t-il pas î
Avec (juclle fausseté ! . . . .
CÉCILE.
C'est un homme d'honneur j oui, Saint-Albin,
et c'est en l'accusant que vous achevez de ni«
Tappiendre.
SAINT-ALBIN.
Qu'osez-vous dire?.. . . Tremblez, tremblez...
Le défendre, c'est redoubler ma fureur.... Eloi-
gnez-vous.
CÉCILE.
Non, mon frère, vous m'écoulcrcz j vous ver-
rez Cécile à vos genoux. . . . Germeuil, . . . rendez-
lui justice. . . . Ne le connoissez-vous plus?. . . un
A C T F. I V. 0)7
monienl l'a-l-il pu changer?.... Vous Isccusezl
vous !. . . . homme injuste î
s A I N T - A L B I IV.
Malheur à loi , s'il te reste de la tendresse ! ... Je
pleure.... tu pleureras bientôt aussi.
CECI LE, av'sc terreur, et d'une voix tremblante.
Vous avez un dessein.
s A I >" T - A L B I >-.
Par pitié pour vous-mcme, ne m'interrogez pas.
c É c I L t.
^ ous nie haïssez.
s A I ^ T - A L B I N.
Je vous plains.
CÉCILE.
Vous attendez mon père.
s A I N T - A L B I >'.
Je le fuis ; je fuis toute la tene.
CÉCILE.
Je le vois , vous voulez perdre Germeuil. . . vous
voulez me perdre.... Eh bien I perdez-nous....
Dites à mon père. . . .
.SA^^T-ALBI^*.
Je n'ai plus rien à lui dire. ... il sait tout,
c t c 1 L E."
Ah ciel !
5-4"^ LE P È n E DE r A ÎI I L L E ,
S c ::: N E IV.
s A I ^" T-A LBIN,CÉt;iLE, LE PÈRE
DE FAMILLE.
( Saint- Albin uiarcjue d'abord de l'impatience à
V approche de son père ; ensuite il reste im-
mobile ).
LE PÈRE DE FAMILLE.
Tu me fuis , et je ne peux l'abandonner !. . . . Je
n'ai plus de fils , et il le reste toujours un père !.. .
Saint-Albin , pourfpoi me fujea-vous ?. . . . Je ne
viens pns vous affliger davantage, et exposer mou
autorité à de nouveaux mépris.... Mon fils, mon
ami , lu ne veux pas que je meure de chagrin. . . .
Nous sommes seuls. Voici ton père , voilà ta sœur j
elle pleure , et mes larmes attendent les tiennes
pour s'y mêler. . .. <^ue ce moment sera doux , situ
veux !. .. .
Vous avez, perdu celle que vous aimiez, et vous
l'avez perdue par la perfidie d'un homme qui vou»
est cher.
SAIN T-A L B I N , en levaTit les yeux au ciel,
avec fureur.
Ah!
LE PÈRE DE FAMILLE.
Triomphez de vous et de lui; domptez une pas-
sion qui vous dégrade^ montrez-vous digne de
ACTE IV. 549
moi. . . . Saint-Albin, renclcz-nioi mon fils. ( Sdint-
Albin s'éloigne ; on voit qu'il iwudroit répondre
(lux sentimens de son père, etqu'il ne Iç peut pas.
Son père se méprend à son action , et dit en le
suivant ) : Dieu ! est-ce ainsi qu'on accueille un
père ! Il s'éloigne de moi. . . . Enfant ingra , enfant
tlénaturél Eh ! oùirez-vous que je ne vous suive?...
Par-tout je vous suivrai ; par-tout je vous redeman-
derai mon fils. . . . ( Saint- Albin s'éloigne encore,
et son père le suit , en lui criant avec inolence ) :
Rends-moi mon fils. . . rends-moi mon fils. {Saint-
Albin va s'appuyer contre le mur, élevant ses
mains , et cachant sa tele entre ses bras ; et son
père continue ); Il ne me repond rienj Dia voix
n'arrive pjus jusqu'à son cœur : une passion insen-
sée fa fermé. Elle a tout détruit ; il est dovfMui slu-
pide et féroce. {Il se renverse dans un fauteuil^ et
du) : Opère malheureux ! le ciel m'a iiappé. Il
me punit dans cet objet de ma foib'.esiP. . . . j'en
njoun ai. . . . Cruels enfans I c'est mon souhait.. . .
c'est le vôtre. . . .
CJXILE, s'approchant de son père en sanglotant.
Ah!.... ah:....
I< E P k K E B E FAMILLE.
Consolez-vous.... vous ne verrez pas long-
temps mon chagriiu... Je me retirerai.... j'irai
dans quelqu'endroil ignoré, attendre la fin d'une \ie
qui vous pèse.
55() LE l'KRE DE FAMILLE»
CÉCILE, avec douleur , et saisissant les mains
de son père.
Si vous quitlcz vos enfans, c|ue voulez - vous
qu'ils deviennent ?
LE PÈRE DE FAMILLE, oprès UH inomcnt
de silence.
Cécile , j'avois des vues sur vous... Germeuil...
Je disois, en vous regardant tous les deux : voilà ce-
lui qui fera le bonheur de ma fille... elle relèvera
la famille de mon ami.
CÉCILE, su7~prise,
Qu'ai-je entendu ?
s A I iM T - A L B I N , se touniont avec fureur.
Il auroit épousé ma sœur ! je Pappellerois mon
frère! lui!
LE PÈRE DE FAMILLE.
Tout m'accable h-la - fois.... il n'y faut plus
penser.
SCÈNE V.
CÉCILE , SAINT-ALBIN, LE PÈRE
DE E A M I L L E , GERMEUIL.
SAINT-ALBIN.
Le voilà, le voilà; sortez, sortez tous,
c É c 1 L E, e/i courant au-devant de Germeuil.
Germeuil, arrêtez j n'approchez pas. Arrêtez.
X C T E 1 V. 55 f
I- E PÈRE n K F A n \ i^ h E , en saisissant son
fils par le milieu du corps , et l'entraînant hors
la salle.
Saint-Albin. . . . mon fils. ...
( Cependant, Germeuil s^ avance d'une démarche
ferme et tranquille.
(^ Saint- Albin, ai>ant que de sortir, détourne la
tête , et fait signe à Germeuil.
CÉCILE.
Suis-jc assez malheureuse!
( Le Père de famille rentre , et se rencontre sur le
fond de la salle avec le Commandeur qui s@
montre ).
SCÈNE Y I.
Cj:CILE, GERMEUIL, LE TÈRE DE
FAMILLE, LE COMMANDEUR.
LE PiiRE DE FAMILLE.
Mon frère , dans un moment je suis à vous.
LE COMMANDEUR.
C'est-à-dire que vous ne voulez pas de moi
flans celui-ci. Serviteur.
033 LE PÈRE RE FAMILLE,
SCÈNE VII.
CÉCILE, GERMEUIL, LE PÈRE DE FAMILLE.
LE PÈRE DE FAMILLE, à GerineuU.
La division et le trouble sont dans ma maison,
et c'est vous qui les causez-. .. Germeuil, je suis
mécontent. Je ne vous reprocherai point ce que
j'ai fait pour vous j vous le voudriez peut-être :
mais après la confiance que je vous ai marquée au-
jourd'hui , je ne daterai pas de plus loin ; je m'at-
tendois à autre chose de votre part. . . . Mon fils
médite un rapt 3 il vous le confie: et vous me le
laissez ignorer. Le Commandeur forme un autre
projet odieux; il vous le confie : et vous me le lais-
sez ignorer.
GERMEUIL.
Ils l'avoientexi^é.
D
LE P B K E D E F A M I L L E.
Avcz-vous dû le promettre ? . . . Cependant celle
fliic disparoît ; et vous clés convaincu de l'avoir
emmenée... Qu'esf-cllc devenue?... que faut-il
que j'augure de votre silence ?. .. Mais je ne vous
presse pas de répondre. Il j a dans cette conduite
une obscurité, qu'il ne me convient pas de percer.
Quoi qu'il en soit, je m'intéresse à cette fille ; et je
veuK qu'elle se retrouve.
Cécile , je ne compte plus sur la consolation que
ACTE I V. 5j3
jVspcrois liouver parmi vous. Je pressens les cha-
grins qui allendcul ma vieillesse," et je veux vous
épargner la douleur d'eu élre Icmoins. Je n'ai rien
néglige , je crois , pour voire bonheur , et j'ap-
prendrai avec joie ijae mes cafans sont heureux.
SCENE VIII.
CÉCILE, GERMEUIL.
( Cécile se jct*e dans un fauteuil, et penche trlS"
tenient sa tête sur ses mains ).
GERMEUIL.
Je vois votre incjuiétude j et j'attends vos re-
proches.
c i: G I L E.
Je suis désespérée. . . mon frère en veut à voire
vie.
GERMEUIL.
Son défi ne signifie rien ; il se croit oiTensé, mais
je suis innocent et tranquille.
CÉCILE.
Pounjuoi vous ai-je cru I que n'ai-je suivi mon
pressenliment !.. . Vous avez entendu mon père.
GERMEUIL.
Votre père est un homme juste ) et je n'en crains
rien.
CÉCILE.
Il vous ciimoit , il vous Cilimoit,
354 l'E PKr.E DE FAMILLE^
G E n lil E U I L.
S'il eut ces sentinicns,je les recouvrerai.
CÉCILE.
A'ous auriez fait le bonheur de sa fille.. . Cécile
eût relevé la famille de son ami.
G £ u M E u I L.
Ciel ! il est possible!
G É G I L E , « cllc-inéme.
Je n'osoislui ouvrir mon cœur. . . désolé qu'il éloit
de la passion dé mon frère , je craignois d'ajouter
à sa peine. .,Pouvois-je penser que, malgré l'oppo-
sition , la haine du Commandeur. . . Ah I Gcrmeuil \
c'est à vous qu'il me destinoil.
GERMEUIL.
Et vous m'aimiez ! . . . Ah ! . . . mais j'ai fait ce
nue je devois. . . Quelles qii'en soient les suites , je
ne me repentirai point du parti que j'ai pris. . . Ma-
demoiselle , il faut que vous sachiez tout.
CÉCILE.
Qu'est-il'cncore arrivé ?
GERMEUIL.
Celte femme. . . .
CÉCILE,
Qui?
GERMEUIL.
Cette bonne de Sophie. . ..
C É C I L 1.
Eh bic» ?
A d T E IV. 555
G E n H E U I L.
Est assise à la porle de la maison ; les gens sont
fisseinblcs autour d'elle ; elle demande à entrer , à
parler.
CÉCILE, se levant a\-rc précipitation , et
courant pour sortir.
Ah Dieu ! . . . je cours.. .
G E R M E u I L.
Où?
CÉCILE.
Me jetter aux pieds de mon père.
G E R M E u 1 L.
Arrêtez, songez,. . .
C É d I L E.
Non, monsieur.
G E R M E u I L.
Ecoutez-moi.
CÉCILE.
Je n'écoule plus.
G E R M E u I L.
Cécile... Mademoiselle. . .
CÉCILE.
Çue voulez-vous de moi?
G E R M E u I L.
J'ai pris mes mesures. On relient celte femme ;
clic n'entrera pas; et quand on l'introduiroit , si on
ne la conduit pas au Commandeur , que dira-t-elie
aux autres qu'ils ignorent ?
556 I, f PÈBE DE rAWlLLEi
. CÉCILE.
Non, monsieur, je ne veux pas cire exposée da-
vantage. INIon père saura tout ; mon père est bon ,
il verra mon innocenre j il coriMiîtra le niolifdc
votre conduite , et j'obtÏL'ndrai mon pardon et le
vôtre.
G E R BI E u I r...
Et celte infortunée à (jui vous avez accordé un
asjle ? . . . Apres l'avoir reçue , en disposercz-vous
sans la consulter ?
CÉCILE,
Mon père est bon.
G E R M E U I L.
.Yoilà votre frère.
SCÈNE IX.
CÉCILE^ GERMEIJIL, SAINT-ALBIN.
( Saint- Alh in entre à pas lents ; il a Voir sombre
etfnrouche , la tête basse , les bras croisés et
le chapeau renfoncé sur lesj'eux ).
CÉCILE 5e jette entre Germeuilet lui , et s'écrie:
SAIN T-A L B 1 N ! . . . Germeuil î
SAIN T-A c B I N , à Genneiiil.
Je vous crojois seul.
CÉCILE.
Germeuil , c'est votre ami ; c'est mon frère.
ACTE IV. ÛL)7
G E R .-M E U I L.
Mademoiselle, je ne l'oublierai pas.
( Il s'assied dans unj'auttiiil).
s A I N T- A L B I N , cu Se jcUuit dans un autre.
Sortez ou restez, 5 je ne vous quilte ])lus.
c É c I L E , « Saint-Albin.
Insensé ! . . . Ingrat! . . . Qu'avez-voiis résolu?...
Vous ne savez pas. . .
s A I ]V T - A L B I X.
Je n'en sais que trop !
CÉCILE.
Vous vous trompez.
SAINT-ALBIN, <?7J 5e lei'aut.
Laissez-moi. Laissez-nous. . . {et s'adrcssant à
Genneuil, en portant la main à son épée ) : Gcr—
meuil . . .
( Gcrnieuil se lève subitement ).
CÉCILE, se tournant en face de son jrère ^ lui crie t
O Dieu!. .. Arrêtez.. . Apprenez. . . Sophie.. . .
s A I IV T - A L B 1 iv.
Eh bien , Sophie ?
CÉCILE.
Que vais-je lui dire ? . . .
saint-albiw.
Qu'en a-t-il fait ? Parlez , parlez.
CÉCILE.
Ce qu'il en a fait ? Il l'a dérobée à vos fureurs...
Il l'a dérobée aux poursuites du Commandeur. . .
Il l'a conduire ici. . . Il a fallu la recevoir. , . Elle
f,ijB LE PÉI\E DE FAMILLE,'
csl ici , et file y est malgré moi. . . . f En sanglo-
tant , et en pleurant ). Allez, maintenant j courez
lui enfoncer voire cpéc dans le sein.
s A I N T - A L B I N.
O ciel ! puis-je le croire ! Sophie est ici ! ... Et
c'est lui ? . . . C'est vous ? . . . . Ah ma sœur ! Ah
mon ami I .... Je suis un malheureux. Je suis un
insensé.
G E R M E U I L.
Vous êtes un amant. /
s A I N T - A L B I N* .
Cécile , Germeuil , je vous dois tout.. .Me paf»
donnerez-vous ?. . . Oui, vous êtes justes j vous
aimez aussi j vous vous mettrez à ma place , et vous
me pardonnerez. . . Mais elle a su mon projet 3
elle pleure, elle se désespère, elle me méprise,
elle me hait, . . Cécile , voulez-vous vous venger ?
voulez-vous m'accabler sous le poids de mes torts ?
Mettez le comble à vos bontés. . . Que je la voie. . .
que je la voie un instant. . .
CÉCILE.
Qu'osez-vous me demander ?
SAI.NT-ALBIITt
Ma sœur , il faut que je la voie ; il le faut*
G É c I e E.
Y pensez-vous ?
GERMEUIL..
Une sera raisonnable qu'à ce priï.
ACTE î V, 5'^g
s A I N T - A L B 1 ^'.
Cécile !
CÉCILE.
El mon père? El le Commandeur ?
SAINÏ-ALBIN.
Et que m'imporle ? . . . 11 Taul que je la voie , et
j j cours.
G E R M E U l L.
Arrêtez.
Gemieuil î
CECILE.
G E R !M E u I E.
Mademoiselle , il faut appeler,
CÉCILE.
Ola cruelle vie !
C Gtnneuil sort pour appeler, et rentre avec
MadcnioistUe Clairet. Cécile s'avance sur le
fond ).
SAI^T-ALBllv lui saisit la main en passant ^
et la baise avec transport. Il se retourne ensuite
vers Gemieuil , et lui dit en l'embrassant :
Je vais la revoir !
CÉCILE, après avoir parlé bas à mademoiselle
Clairet, continue haut , et d'un ton chagrin;
Conduisez-la. Prenez, bien garde.
G E R M E u I L.
• Ne perdez pas de vue le Commandeur.
SAIN T-A L B IN,
Je vais revoir Sophie ! ( Il s'avance , en dcou-'
O^;) LE 1' Ù K E DE CAMILLE,
tant (la côté où Sophie doit entrer , et il dit ) :
J'entends ses pas.. . Lille approche... Je Ireniblc. .
je frissonne. . . Il semble que mon cœur veuille
s'échapper de moi , et qu'il craigne d'aller au-
devonL d'elle... Je n'oserai lever les ^cux. .. je ne
pourrai jamais lui parler.
S C È N E X.
CECITE, GERMEUIL, SAINT-ALBIN,
SOPHIE, Mlle. CLAIRET, dans Vanti-
clianibre , à l'entrée de la salle.
SOPHIE, appercei>ajit Saint' Albin , court ,
effrayée , se Jeter entre les bras de Cécile , et
s'écrie :
IVI A D E BI O 1 s E L L E !
SAINT-ALBIN, 7a Suivant,
Sophie I
( Cécile lient Sophie entre ses bras, et la serre
avec tendresse ).
GERMEUIL appelle.
Mademoiselle Clairet ?
ni"°, c L A I R E T , ^z^ dedans.
J'y suis.
c É c I L E , à Sophie.
Ne craignez rien. Rassurez-vpus. Assejez-voust
(^Sophie s'assied. Cécile et Germeuil se retirent au
fond du théâtre , ou ils demeurent spectateurs
I
A C T E I V. 56 1
de ce qui se passe entre Sopliie et Saint-Albin.
Genncuil a l'air sérieux et rêveur. Il regarde
qucl'juefois tristement Cécile , qui , de son
coté, montre du chagrin, et de temps-en-temps,
de l'inquiétude.
SAINT-ALBIN, à SopJiîe , qui a les j'euX
baissés et le maintien sévère.
C'est yous ; c'est vous. Je a^ous recouvre. . .
Sophie. . . O ciel , quelie sévérité ! Quel silence"! . . .
Sophie, ne nie refusez pas un regard... J'ai tant
souffert! . . . Dites un mot à cet infortuné. . .
SOPHIE, sans le regarder.
Le inérilez-voLis ?
s A I -\ T - A L B I ri.
Demandez-leur.
SOPHIE.
Qu'est-ce qu'on m'apprendra? N'en sais-je
pas assez? Où suis-je ? Que fais-je ici? Qui est-
ce qui m'y a conduite ? Qui m'y rvîticnt? . . . Mon-
sieur , qu'avez-vous résolu de moi ?
s A I N T - A I. B I N.
De vous aimer , de vous posséder , d'être à vous
malgré toute la terre , malgré vous.
SOPHIE.
Vous me montrez bien le mépris qu'on fait des '
malheureux. On les compte pour rien. On se croit
tout permis avec eux. Mais , monsieur ; j'ai des
narens aussi.
Théâtre. ' Q
5^2 LE PÉnE DE FAMILLE,
SAINT-ALBIN.
Je les connoîtrai. J'irai ; j'embrasserai leurs ge-
noux ; et c'est d'eux que je vous obtiendrai.
SOPHIE.
Ne l'espérez pas. Ils sont pauvres , mais ils on'
de l'honneur.... Monsieur, rendez- moi à iii^
parens ; rendez-pioi à moi-même ; renvojez-moi.
SAINT-ALBIN.
Demandez plutôt ma vie , elle est à vous.
SOPHIE.
O dieu! que vais- je devenir! (A Cécile, à
Germeuil , d'un ton désolé et suppliant) : Mon-
sieur. . . mademoiselle. . . ( Et se tournant vers
Saint- Albin ) : Monsieur , renvoyez-moi. . . ren-
voyez-moi. . . Homme cruel , faut-il tomber à vos
pieds ? M'y voilà.
(^Elle se jette aux pieds de Saimt-Albin).
SAINT-ALBIN tombe aux siens , et dit:
Vous , à mes pieds ! C'est à moi à me jeter , à
mourir aux vôtres.
SOPHIE, relevée.
Vous êtes sans pitié.... Oui, vous êtes sans
pitié... Vil ravisseur, que t'ai-je fait ? quel droit
as-tu sur moi ?. . . Je veux m'en aller. .. Qui est-ce
qui osera m'arrêter ?... Yous m'aimez?.,, vous
m'avez aimée ? . . . vous ?
SAINT-ALBIN.
Qu'ils le disent.
ACTE IV. 5Gj
SOPHIE.
Vous avez, résolu ma perle... Oui, vous l'avez
résolue , et vous l'achèverez. . . Ah , Sergi !
{En disant ce mot avec douleuf , elle se laisse
aller dans un fauteuil} elle détourne son visage
de Saint-Albin , et se met à pleurer).
s A I N T - A li B I N.
Vous dclolunez, vos yeux de moi. . . vous pleu-
rez. Ah! j'ai mérité la mort... JMal'ioureux que je
suis! Qu'ai-je voulu? Qa'ai-jedit? qu'ai-jeosc?
qu'ai-je fait ?
SOPHIE, à elle-même.
Pauvre Sophie, à quoi le ciel ta réservée!.,
La misère m'arrache d'entre les bras d'une mère.. .
j'arrive ici avec un de mes frères. .. nous y ve-
nions chercher de la commisération ; et nous n'y
rencontrons que le mépris et la dureté... Parce
que nous sommes pauvres , on nous méconnoit ,
on nous repousse. . . Mon frère me laisse. .. je reste .
seule. . . Une bonne femme voit ma jeunesse , et
prend pitié de mon abandon. . . Mais une étoile
«|ui veut que je sois malheureuse , conduit cet
bomrue-là sur mes pas , et l'attache à ma perle. . ,'
J'aurai beau pleurer... ils veulent me perdre , et
ils me perdront... Si ce n'est celui-ci , ce sera son
oncle. . . ( Elle se lève ). Eh ! que me veut cet on-
cle?... pourquoi me poursuit-il aussi?,.. Est-ce moi
<[ui ai appelé son neveu ? .. . Le voilà ; qu'il parle »
564 LE PÈRE DE FAMILLE,"
qu'il s'accuse lui-même... Homme trompeur,
homme ennemi de mon repos, parlez...
SAI^T-ALBIN.
RIon cœur est innocent. Sophie , ayez pitié de
moi. . . pardonnez- moi.
SOPHIE.
Qui s'en seroit méfié ! . . . Il paroissoit si tendre
et si bon 1 ... Je le crojois doux. . .
SAINT-ALBIiV.
Sophie, pardonnez -moi.
SOPHIE.
Çue je vous pardonne !
s A I N T - A L a I N.
Sppliie !
( // veut lui prendre la main ).
SOPHIE.
Retirez-vous ) je ne vous aime plus , je ne vous
estime plus. Non.
SAINT-ALBIN.
O dieu! que vais -je devenir!... Ma sœur,"
Gernieuil , parlez j parlez pour moi. . . Sophie ,
pardonnez-moi.
SOPHIE.
Non.
{Cécile et Genncuil s'approchent).
CÉCILE.
Mon enfant.
G E R M E u I r.
C'est un homme qui vous adore.
ACTE I .V. 5G5
SOPHIE.
Eh bien ! qu'il nie le prouve. Qu'il me défende
contre son oncle ; qu'il me rende à mes parons ^
qu'il me renvoyé } et je lui pardonne.
S G E TN E XI.
GERMEUIL, CÉCILE, SAINT-ALBIN,
SOPHIE, Mlle. CLAIRET.
m"^. CLAinET, à Cécile.
Mademoiselle, on vient, on vient.
Sortons tous.
( Cécile remet Sophie entre les innins do made^
moisclle Clairet. Ils sortent tous de la salle par
drffcrens côtés ) .
SCÈNE XII.
LE C O M LI A N D E U R , Mad. H É B E II T ,
D E S C H A M P S.
(Z,e Commandeur entre bruscjueinent. Madame
Hébert et Deschamps le suivent').
maJ. HÉBERT, en inontrant Deschamps.
Oui, monsieur , c'est lui : c'est lui ([ui accom-
pngnoil le méchant qui me l'a ravie. Je l'ai reconnu
tout d'abord.
566 L ï P £ K E B E FAMILLE,'
LE COMKATNBEUH.
Co'^uin ! A quoi tient-il que je n'envoje cherclicr
un commissaire , pour t'apprendre ce que i oa
gagne à se prêter à des forfaits ?
DESCHAMPS.
Monsieur, ne me perdez pas; vous me l'avezi
promis.
LE COMMANDEUR.
Eh bien ! elle est donc ici ?
D E s C H A M P s.
Oui , monsieur.
LE COMMANDEUR, à part.
Elle est ici , ô Commandeur , et tu ne l'as pas
deviné ! {A Deschamps). Yx c'est dans Tapparte-
nient de ma nièce?
DESCHAMPS.
Oui , monsieur.
LE COMMANDEUR.
Et le coquin qui suivoit le carrosse , c'est toi ?
DESCHAMPS.
Oui, monsieur.
LE COMMANDEUR.
Et l'autre , qui étoit dedans , c'est Germeuil?
DESCHAMPS.
Oui , monsieur.
LE COMMANDEUR,
Germeuil ?
mad. HUBERT.
Il vous l'a déjà dit.
ACTE IV. 367
LE coMiMAisDiiun,à paft.
Oh I pour le coup , je les liens,
niad. H ]Ê B E R T.
Monsieur , quand ils l'ont emmenée , elle m«
tendûit les bras , et elle me disoil : Adieu , ma
bonne, je ne vous reverrai plusj priez, pour moi*
Monsieur , que je la vo;)e , que je lui parle , que je
la console !
LE C O M El A N D E U n.
Cela ne se peut... Quelle découverte !
mad. HÉBERT.
Sa mère et son frère me l'ont confiée. Que leur
réponurai-jo, quand ils me la redemanderont? Mon-
sieur , qu'on me la rende , eu qu'on m'enferm»
avec elle.
LE coMMA>DEun,è luL-inénie*
Cela se fera , je l'espère. (A madame Hébert) t
Mais pour le présent , allez, allez vile j et sur-}out
re reparoisscz plus. Si l'on vous epperçoit , je ne
réponds de rien.
maJ. H i B E R r.
Mais on me la rendia, et je puis _y compter?
LE C 0 M 31 A N D K U R.
Oui , oui , comptez , et partez.
p E s c u A II p s , e« Za voyant sortir.
Que maudits soient la vieille ^ et le portier qiiî
Ta laissé passer i
568 LE PÈr. E DE FA^tlLLE,
LE co3HMANDEun,<2 Descliauips.
Et loi , maraud. . . va, . . conduis cette foinnie
chez elle. . . et songe que si l'en découvre qu'elle
m'a parlé. . . ou si elle se remontre ici , je te perds.
SCÈNE XIII.
LE COMMANDEUR, seul.
La maîtresse de mon neveu dans l'appartement
de ma nièce I . . . . Quelle découverte 1 ... Je me
doutois bien que les valets étoient mêlés là-dcdansi
On alloit , on venoit , on se faisoit des signes , on se
parloit bas j tantôt on me suivoit , tantôt on m'é-
,vitoît. . . Il j a là une femme-de-chambre qui ue
me quitte non plus que mon ombre... Yoilà donc
la cause de tous ces mouvemens auxquels je n'en-
tendois rien. . .Commandeur , cela doit vous ap-
prendre à ne jamais rien négliger. Il y a toujours
quelque chose à savoir où l'on fait du bruit. . . S'ils
empéchoient cette vieille d'entrer , ils en avoicnt
de bonnes raisons. . . Les coquins ! . . . le hasard
m'a conduit là bicnà propos... Maintenant, vojoiis,
examinons ce qui nous reste à faire, . . D'abord ,
marcher sourdement , et ne point troubler leur
sécurité... Et si nous allions droit au l)on-hom\ue ?...
Non. A quoi cela scrviroit-il? . . . D'Auvilé , il faut
montrer ici ce que lu sais. . . ISlais j'ai ma lettre de
cachet ! . . . ils me l'ont rendue ! ... La voici. . .
oui. . . la voici. Que je suis fortuné ! . . . Peur celle
A c T E 1 y. 569
fois , elle me servira. Dans un luomont , je tombe
sur eux. Je me saisis de la créature ; je chasse le
cof juin (jui a tramé tout ceci. . . Je romps à-la-fois
deux mariages. . . Ma nièce , rna prude nièce s'en
ressouviendra , je l'espère. . . El le bonhonjuie ,
j'aurai mon touravec lui. . . Je me venge du père ,
du iils , de la fille, de son ami. . . O Conmiandeurl
(]ueUe journée pour toi I
FIN DU Q f A T R I K M c À C T Er
SjO LE l'fcllE DE FAStlLLE,
ACTE Y.
SCÈNE PRE M 1ER K.
CÉCILE, Mlle. CLAIRET.
CÉCILE.
*-' E meurs (l'inquicludeel de crainte... Deschanipa
a-t-il reparu?
mile. CLAIRET.
Non , mademoiselle.
CÉCILE.
Où peut-il être allé ?
mile. CLAIRET.
Je n'ai pu le savoir.
CÉCILE.
Que s'est-il passe ?
ïnllc. CLAIRET.
D'abord , il s'est fait heaucou[) de mouvement et
de bruit. Je ne sais combien ils cloient ; ils alloient
et vcnoient. Tout-à-coup, le mouvement et le
bruit ont cessé. Alors , je me suis avancée sur la
pointe des pieds , et j'ei écoulé Je toutes mes
oreilles; mais il ne me parvenoiL (pae des mois sans
A C T E V. 071
euite. J'ai seulement entendu M. le Commandeur
nui crioit d'un ton menaçant : Un commissaire*
CÉCILE.
Quelqu'un l'auroit-il apperçuc ?
mile. CLAIRET.
Non , Mademoiselle.
CÉCILE.
Deschamps auroit-il parlé ?
mile. CLAIRET.
C'est autre chose. Il est parti comme un éclair.
CÉCILE.
Et mon oncle ?
mile. CLAIRET.
Je l'ai vu. Il gesticuloit , il se parloit à lui-même ,
il avoit tous les signes de cette gaîté méchante,
que vous lui connoissez.
CÉCILE,
Où est-il ?
mile. CLAIRET".
Il est sorti seul , et à pied.
CÉCILE.
Allez. . . . courez , attendez le retour de mon
oncle. . . ne le perdez pas de vue. ... Il faut trou-
ver Deschaiiips. ... 11 faut savoir ce qu'il a dit.
( Mademoiselle Clairet sort ; Cécile la rappelle,
et lui dit) : Si-tôt que Gcnneuil sera ren'.ré, ditCv-
luique je suis ici.
572 LE rÈRE n Z FAMILLE, I
S C È N E I I. k
CÉCILE, SAINT-ALBIN.
CÉCILE.
Où en suis-je réduite î . . . Ah , Germeuil ! ... ;
Le trouble me suit. . . Tout semble me menacer. . .
Tout m'effraje... ( Saint-Albin entre , et Cécile
allant à lui): Mon frère , Deschamps a disparu.
On ne sait ce qu'il a dit , ni ce qu'il est devenu.
Le Commandeur est sorli en secret , et seul. ... Il
se forme un orage. Je le vois j je le sens , je ne veux
pas l'allendre.
SAINT-ALBIN.
Après ce que vous avez fait pour moi , m'abau"*
donncrez-vous ?
CÉCILE,
J'ai mal fait.. . j'ai mal fait.. . Cet enfant ne
veut plus rester 5 il faut la laisser aller. Mon père a
vu mes allarmes. Plongé dans la peine , et délaissé
par ses enfans , que voulez- vous qu'il pense,
si-non que la honte de quelque action indiscrète
leur a fait éviter sa présence , et néi^liger sa dou-
leur ?... Il faut s'en rapprocher. Germeuil est
perdu dans son esprit; Germeuil, rpi'ilavoit résolu...
î\Ion frère, vous êtes généreux ^ n'exposez pas
plus long-temps voire ami , votre sœur, la tran-
quillité et les jours de mon père.
ACTE V. 373
SAINT-ALBIJf.
Non , il est dit que je n'aurai pas un instant de
repos.
CÉCILE.
Si cette femme avoit pénétré !... Si le Com-
mandeur savoit ! ... Je n'y pense pas sans frémir...
Avec quelle vraisemblance et quel avantage il nous
attaqueroit 1 quelles couleurs il pourroit donner à
notre conduite ! et cela , dans un moment où l'ame
de mon père est ouverte à toutes les impressions
qu'on y voudra jeter.
saiivt-Albin.
Où est Germeuil ?
CÉCILE.
Il craint pour vous j il craint pour moi : il est allé
chez, cette femme. . .
SCÈNE I I r.
CÉCILE, SAINT-ALBIN, Mlle. CLAIRET.
m''". CLAIRET se montre sur le fond ^et leur crie .*
Le Commandeur est rentré.
SCÈNE IV.
CÉCILE, SAINT- ALBIN, GERMEUIL.
GERMEUIL.
Le Commandeur sait tout»
^4 ^Ê PÈRE UE.FAMILLEi
CÉCILE et SAINT-ALBIN, avcc effioi.
Le Conmiandeur sait tout!
G E R M E U I L.
Cette femme a pénétré j elle a reconnu Des-
champs. Les menaces du Commandeur ont inti-
luidé celui-ci ^ et il a tout dit.
CÉCILE*
Ah!
SAINT-ALBIN,
Que vais-je devenir!
CÉCILE.
Que dira mon père !
G E R M E U I II.
Le temps presse. Il ne s'agit pas de se plaindre.
Si nous n'avons pu ni écarter , ni prévenir le coup
qui nous menace , du-moins qu'il nous trouve
rassemblés , et prêts à le recevoir.
CÉCILE,
Ah ! Germeuil , qu'avez-vous fait ?
G K R M E u I L.
Ne suis-je pas assez malheureux ?
ACTE V. 575
SCÈNE V.
CÉCILE, SAINT-ALBIN, GERMEUIL,
Mii«. CLAIRET.
mile, c L A I R E T ^e remontre sur le fond ^
et leur crie :
V o I c I le Coniniandcur.
G E K M E u 1 r«
Il faut nous retirer.
c É c I li E.
Non , j'attendrai mon père.
SAINT-ALBIN.
Ciel , qu'allez-vous faire !
G E R M E U I t.
Allons , mon ami.
s A I N T - A li B r IV.
Allons sauver Sophie.
CÉCILE,
Vous me laissez !
S G È N E V L
CÉCILE, seule.
( Elle va ; elle vient; elle dit) :
Je ne sais que devenir. . . ( Elle se tourne vers
le fond de la salle , et crie ) : Genneuil. . . Sain!-
Albia.. . O mon père , que vous répondrai-jeî..;
576 LE PÈRE DE FAMILLE,
Que dirai-je à mon oncle ?. . . Mais le voici. . . .
Asséyons-noiis. .. Prenons mon ouvrage.... Cela
nie dispensera du-moins de le regarder.
( Le Commandeur entre ; Cécile se lève et le
salue , lesjyeux baissés ).
SCÈNE VII.
CÉCILE, LE COMMANDEUR.
LE c o Bi M A IV D E u R 5e rctoume , regarde vers
le fond , et dit :
]\Ia nièce , tu as là une femme-de-chambre
bien alerte... On ne sauroit faire un pas sans la
rencontrer. . , Mais le voilà , toi , bien rêveuse, et
bien délaissée. . . Il me semble que tout commence
à se rasseoir ici.
c É G I li E , en bégaj'ant.
Oui.. . je crois, . . que.. .Ah!
LE c 0 Bi M A K p F u R , appiijé sur Sa canne, et
debout devante/le,
La vois et i:s mains te Iremljlent. . . C'est une
cruelle chose que le trouble. . . Ton frère me paroit
un peu remis... Voilà comme ils sont tous. D'a-
bord , c'est un désespoir où il ne s'agit de rien moins
que de se nojer ou se pendre. Tournez, la main ,
pist , ce n'est plus cela... Je me trompe fort , ou il
n'en seroit pas de même de toi. Si Ion cœur se
^rçnd une fois , cela durera.
ACTE V. ^77
c K c ILE, parlant à son ouvrage.
Encore !
LE c 0 M iM A N D E u u , ironùjucmcnt.
Ton ouvrogeva mal.
c K c I LE, trisleincjit.
Fort mal.
LE COMMANDEUR.'
Comiiidnl Gornicuil el Ion frère sont-ils main-
tenant ?.. . Assez bien , ce me semble ?.. . Cda
s'est apparemnicnl cclairci... Tout s'est eclairci à la
fin.... et puis on est si honteux de s'être mal
conduit ! . . . Tu ne sais pas cela , toi , qui a tou-
jours été si réservée , si circonspecte,
c É c I L E , À part.
Je n'y tiens plus. ( Elle se lève ). J'entends , je
crois , mon père.
LE COMMANDEUR.
Non, tu n'entends rien .... C'est un étrange
homme , que ton père ', toujours occupé , sans sa-
voir de quoi. Personne , conmie lui, n'a le talent
de regarder, et de ne rien voir. . .. Mais, revenons
à l'ami Gernicuil... Quand tn n'es pas avec lui,
lu n'es pas trop fâchée qu'on t'en parle. . . Je n'ai
pas changé d'avis sur son compte , au-moins. . . .
CECILE,
I\Ion oncle. . . .
LE C O TM M A N D E U r..
JNi toi non plus, n'est-ce pas?. ... Je lui décou-
vre tous les jours quelque qualité; et je ne fai ja-
078 LE P È r. E DE FAMILLE,
mais si biea connu... C'est un garçon surprenant...
( Cécile se lève encore ). Mais tu es bien pressée ?
CÉCILE.
Il est vrai.
LE C 0 Ur M A N D E U B.
Qu'as-tu , cjui t'appelle ?
CÉCILE.
J'attendois mon père. Il larde à venir j et j'en
suis incjuièle.
SCÈNE VIII.
LE COMMANDEUR, seul.
Inquiète; je te conseille de l'être. Tu ne sais
pas ce qui t'attend.... Tu auras beau pleurer, gé-
mir , soupirer , il faudra se séparer de l'ami Ger-
meuil.. . . Un ou deux ans de couvent seulement. ..
Mais j'ai fait une bévue. Le nom de celte Clairet
eût été fort bien sur ma lettre de cachet ; et il n'en
auroit pas coûté davantage. .. . IVIais le bonhomme
ne vient point. ... Je n'ai plus rien à faire ', et je
commence à m'ennujer. . . . ( fl se retourne ; et
appercevant le Père de famille qui 7)ient , il lui
dit): Arrivez-donc , bonhomme ; arrivez.-donc.
1
ACTE V. D79
SCÈNE IX.
LE COMMANDEUR, LE PERE DE FAMILLE.
LE PKnii DK FAMILLE.
Et f]!i'avcz,-voiis de si pressé à me Jire ?
LE COMMANDEUR.
Vous Tallcz savoir... Mais attendez un luonicnt.
( // s'm'ance doucement vers lej'ond de la salle ,
et dit à la fcmirw-de-chambre qu'il surprend au
guet ) : Mademoiselle , approchez. Ne vous gênez
pas. Vous entendrez mieux.
LE PÈnE DE FAMILLE.
Qu'est-ce f]u'il j a? A qui parlez-vous?
LE G O ?I M A IN D E U R.
Je parle à la femrne-de-chainbre de votre fille ^
<|ui nous écoute.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Voilà l'edet de la méfiance que vous avez semée
entre vous et mes enfans. Vous les avez éloignés de
moi , et vous les avez mis en société avec leurs gens.'
LE COMMANDEUR.
Non , mon frère , ce n'est pas moi qui les ai éloi-
gnés de vous ; c'est la crainte que leurs démarches
ne fussent éclairées de trop près. S'ils sont , pour
parler comme vous, en société avec leurs gens ,
c'est par le besoin qu'ils ont eu de quelqu'un qui les
servît dans leur mauvaise couduile. Entendez-vous ,
380 LE PKRE DE FAMILLE,
mon frère?. . . . Vous ne savez pas ce qui se passe /
autour de vous. Tandis que vous dormez dans unef^j
sécurité qui n'a point d'pxenîpie , ou que vous vous ^
abandonnez à une tristesse inutile , le désordre s'est /
établi dans votre maison. Il a gagné de toute part,
cl les valets , et les enfans , et leurs entours. ... Il
ïi'_y eut jamais ici de subordination j il i^y a plus ni
décence, ni mœurs.
LE PÈRE DE FAMILLE.
J\i mœurs î
LE C O 31 DI A N D E U R.
Ni mœurs.
LE PÈRE DE FA PI IL LE.
M. le Coniraandeur, e:ipliquez-vous. . . . I\Iaia
Bon , épargnez-moi. . . .
LE COMMANDEUR.
Ce n'est pas mon dessein.
LE piiRE DE FAMILL3.
J'ai de la peine, tout ce que j'en peux porter.
LE COMMANDEUR.
Du caractère foible dont vous êtes, je n'espère
pas que vous en conceviez le ressentiment vif et
profond qui conyiendroit à un père. N'importe
j'aurai fait ce que j'ai du; et les suites en retombe-
ront sur vous seul.
LE PÈRE DE FAMILLE.
jYous mefîrayçz. Qu'est-ce donc qu'ils out fait ?
A C T E V. 58 1
1,E COMMANDEUR.
Ce qu'ils onl fail ? De belles choses. Ecoutez,
écoulez.
LE PÈRE DE F A 31 I L L E.»
J'altends.
LE COMMANDEUR.
Celte pclite fille, dont vous êtes si fort en peine...
LE !• È R K DE FAMILLE.
Eh bien ?
LE COMMANDEUR.
Où crojez-vous qu'elle soil ?
LE PÈRE DE FAMILLE.
Je ne sais.
LE COMMANDEUR.
Vous ne savez?.... Sachez-donc qu'ellje est chez
vous.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Ch
ez moi
LE COMMANDEUR.
Chez VOUS. Oui , chez vous. ... Et qui crojez-
vous qui l'y ail introduite ?
LE PÈRE DE FAMILLE.
Germeuil ?
LE COMMANDEUR.
Et celle qui l'a reçue ? ^
LE PÈRE DE FAMILLE.
Mon frère , arrêtez.... Cécile.. .. ma fille..,.
LE COMMANDIUK.
Oui , Cécile; oui , yotie fiUe a reçu chez elle la
ÛO.-1 tj t i' k n ]•- U E F A M I I. îi C 5
maîtresse de son frère. Cela est honnèle , qu'en
p:nsez-vous V
I. E V ii R E DE F A M I L L t.
Ah.I
I, E C O ]M ]>I A IS n E U R.
Ce Gernieuil rcconuoît d'une étrange manière
les obligations ([u'il vous a.
LE P È n E DE F A M I I, L E.
i Ah! Cécile, Cécile! oîisonl les principes cpie
' vous a inspirés votre inère ?
LE COMMANDEUR.
La maîtresse de votre fils , cliez vous , dans l'ap-
partement de voire fille! Jugei, jugez.
LE p È r. E DE FAMILLE.
Ah Gçrmeuill .... ah mon fils I, . . . que je suis
malheureux î
LE COMMANDEUR.
Si vous l'êtes, c'est par votre fijute. Rendez-vous
justice.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Je perds tout eu un moment ; mon fils, ma fille ,
un ami.
LE COMMANDEUR.
C'est votre faute.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Il ne me reste qu'un frère cruel, qui se plaît à
agraver sur moi la douleur. . . . Ilonune cruel, éloi-
gnez-vous. Faites-moi venir mes enfans; je veux
voir mes eafans.
A t T E V. 0'"'J
î, E C O M M A N n E U P.
Vos cnfans ? Vos enfans ont bien mieux à faire
que d'écouler vos lamentations. La maîtresse de
votre fils.... à côte de lui. ... dans rapparlement
de votre fille.... Crojcz-vous qu'ils s'ennuient ?
LE PÈRE DE FAMILLE.
Frère barbare , arrêtez. . . . Mais non , achevez
de m'assassiner.
LE G G M M A N n E U n.
Puisque vous n'avez pas voulu que je prévinsse
votre peine, il faut que vous en buviez toute l'a-
nierttime.
I- E P È n E DE FAMILLE.
O mes espérances perdues!
LE COMMANDEUR.
Vous avez laissé croître leurs défauts avec eux 5
et s'il arrivoit qu'on vous les monlrât , vous avez
détourné la vue. Vous leur avez appris vous-même
à mépriser votre autorité : ils ont tout osé , parce
qu'ils le pou voient impunément.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Quel sera le reste de ma vie ? qui adoucira les
peines de mes dernières années ? qui me consolera?
LE COMMANDEUR.
Quand je vous disois : Veillez sur votre fille;
votre fils se dérange ; vous avez chez vous un co-
quin ^ j'étois un homme dur , méchant , importun.
Ôb-i ï. E r L. K È DE r A M I L t, E j
IjE pkf. e de famille.
J'en niouriiti , j'en moiirrai. Et ([ui chercherai-JG
aulour de moi. . • . Ali!..., ah.'....
( Il pleure ).
LE C 0 M m A N D h U R.
Vous avez, ncgligé mes conseils^ vous en avezji.
Pleuiez. , pleurez, maintenant.
LE P È n E DE FAMILLE.
J'aurai eu des enfans , j'aurai vécu malheureux,
et je mourrai seul !. . . Que m'aura-t-il servi d'avoir
été père?. ... Ah I. • . .
LE C O 31 M A N D E U K.
Pleurez.
LE PÈRE DE FAMILLEé
Homme cruel ! épargnez-moi. A chaque mot
qui sort de votre bouche , je sens une secousse qui
tire mon ame et qui la déchire. ... Mais non , mes
enfans ne sont pas tombés dans les égaremens que
vous leur reprochez.. Ils sontinnoccns ; je ne croirai
point qu'ils se soient avilis , qu'ils m'aient oublié
jusques-là.. . . Sainl-Albin !... . Cécile!... Ger-
nieuil !.. . . Où sont-ils?. . .S'ils peuvent vivre sans
iiioi, je ne peux vivre sans eux.... J'ai voulu les
quitter. . . Moi , les quitter !. . . Qu'ils viennent. . •
qu'ils vienncait tous se jeter à mes pieds.
LE COM3IANDEUR.
Homme pusillanime , n'avez. -vous poiat de
honte?
ACTE V. 585
CE PÈRE DE rAMIIiliE.
Qu'ils viennent. ... qu'ils s'accusent.... qu'ils
3e repentent. . . .
LE COBIMANDEUR.
Non ; je voudrois qu'ils fussent cachés quelque
part , et qu'ils vous entendissent.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Et qu'entendroient-ils , qu'ils ne sachent?
LE comma:vdeur.
El dont ils n'abusent.
LE PÈRE DE FAJIILLE.
Il faut que je les voie et que je leur pardonne ,'
ou que je les haïsse...
LE COBIMANDEUR.
Eh bien ! vojez-les ; pardonnez-leur. Aimez-
les j et qu'ils soient à jamais votre tourraent et
votre honte. Je m'en irai si loin , que je n'enten-
drai parler ni d'eux ni de vous.
SCENE X.
LE COMMANDEUR , LE PÈRE DE FAMILLE ,
mad. HEBERT, M. LE BON , DESCHAMPS.
I. E COMMANDEUR, apperccvant madame
Hébert.
Femme maudite! {A Deschamps') : Ettoi , co-;
i(uin , que fais -lu ici?
Tliéàtre. R
586 LE P'ÈRE DE FAMILLE,
niad. HiiiîiiRT, m. le bon et des champs,
au Commandeur,
Monsieur.
LE COMMANDEUR, à madame Hébert,
Que venez-vous chercher? Retournez-vous-en,
Je sais ce que je vous ai promis ; et je vous tiendrai
parole.
mad. HÉBERT.
Monsieur... vous vojez ma joie... Sophie..."
LE COMMANDEUR.
Allez , vous dis-je.
M. LE B O N.
Monsieur, monsieur, écoutez-la.
niad. HÉBERT.
Ma Sophie. .. mon enfant. . . n'est pas ce qu'oe
pense... M. Le Bon... parlez... je ne puis.
ïjE commandeur,* m. Le Bon.
Est-ce que vous ne connoissez pas ces femmes-
là , et les contes qu'elles savent faire ? . . . M. Le
Bon , à votre âge vous donnez là-dedans ?
niad. HÉBERT, au Père de famille.
Monsieur , elle est chez vous.
i,E PÈRE DE FAMILLE, à pari, ct douloureuscmcuL
Il est donc vrai !
mad. HÉBERT.
Je ne demande pas qu'on m'en croie. . . Qu'ob
Ja fasse venir»
ACTE V. 5'57
LE C O M M A > D E U F.
Ce sera quelque parente do ce Gerrneuil , qui
c'aura pas de souliers à mettre à ses pieds.
( Ici on entend , au-dcdans , du bruit, du tumulte j
des cris confus ).
LE PÈRE DE TA MILLE.
J'entends du bruit.
LE C 0 il M A >■ D E U B.
Ce n'est rien.
CÉCILE, au- dedans.
Philippe, Philippe , appelez mon père.
LE PÈRE DE F A >I I L L E,
C'est la vois de lua fiile.
mad. HÉBERT, au Père de famiUc,
Monsieur , faites venir mon enfant.
SAi>T-ALBi>, au -dedans»
N'approchez pas. Sur votre ^^e , n'approchez
pas.
mâd. HÉBERT et M. LE BOX , Qu Père de famille,
^Monsieur , accourez.
LE c 0 :>t M A > D c u K , au Père defaJnHIc,
Ce n est rien , vous dis-je.
5S8 LE pi;nE DE FAHILLB^
SCÈNE XI.
LE COMMANDEUR, LE PÈRE DE FAMILLE ,
mad. HEBERT, M. LE BON, DESCHAMPS,
mile. CLAIRET.
ni^'®. CLAIRET, fffrayée ^ au Père de famille-.
Des épées , un exempt, des gardes. Monsieur,
accourez, si vous ne voulez pas qu'il arrive malheur.
SCÈNE XII et dernière.
LE PÈRE DE FAMILLE , LE COMMANDEUR ,
mad. HEBERT, M. LE BON, DESCHAMPS,
Mlle. CLAIRET, CECILE, SOPHIE, SAINT-
ALBIN, GERMEUIL, UN EXEMPT, PHI-
LIPPE, des domesiùjues , toute la maison^
( Cécile , Sophie , l'exempt, Saint-Albin , Ger-
meuil et Philippe entrent en. tumulte; Saini"
Albin a l'epée tirée , et Germeuil le retient }<.
CÉCILE, entra en criant ••
Mon père !
SOPHIE, en courant vers le Pire de fa-
mille , et en criant :
Monsieur !
j, E c o !vt M A N D E u R , fi Vcxemvt , CH Criant :
Mcubieur l'exempt , faites votre devoir.
ACTE V. 589"
SOPHIE et niad. h é b k r t , e.-i s*adrcssant au
Père de famille -y et la première , en se jetant à
ses genoux.
Monsieur !
SAINT-ALBIN, toujoius relcnu par Germeuil,
Auparavant , il faut ni'ôler la vie. Germeuil ,
laissez-iuoi.
LE c 0 :m M A K D E u R , à l'excmpt.
Faites votre devoir.
ÏjE père de KAIMILLE, SAINT-AliBINj
ïuad. HÉBEnT,M. LE BON, à Vexcmpt.
Arrêtez.
mad. H t: B E ;\ T et m. l e d o n , au Comman-
deur, en tournant de son côté Sophie, qui est
toujours à genoux.
Monsieur, regardez* la. '
LE COMMANDEUR, sons la regarder.
De par le roi , M. l'exempt , faites votre devoir.
SAINT-ALBIN, <?7Z crïant.
Arrêtez,
înad. HKBEKT et m. le bon , en criant au Com-
mandeur, et en-mc'/ne-temps que Saint-Albin,
Regardez-la.
S o p H I E , en s' adressant au Commandeur,
IVIonsieur !
LE COMMANDEUR Se rctournc , la regarde ,
et s'écrie, stupéfait:
Ahî
5tjO LE Ptnt DE FAMrLLt/
inadl H É B E R T et M. le bon.
Oui , jnonsieur , c'est elle. C'est votre nièce.
iAlNT-ALUlIN, CKCILK, GEhMEUlL,
nil'e. CLAIRET.
Sophie , la nièce du Commandeur !
i op H I E , toujours à genoux , au Commandeur,
Mon cher oncle
LE COMMANDEUR, brusqueiHcnt,
Que faites-vous i .î ?
SOPHIE, tremblante.
Ne me perdez pas.
LE COMMANDEUR.
Que ne resticz-vous dans votre province? Pour-
quoi n'y pas retourner , quand je vous l'ai fait dire?
SOPHIE.
IVIon cher oncle , je m'en irai; je m'en retour-
nerai j ne me perdez pas.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Yenez , mon enfant , levez-vous.
mad. HÉBERT.
Ah , Sophie I -^
SOPHIE.
Ah , ma bonne ;
mad. H É B R E T.
Je vous embrasse.
SOPHIE, en-meme-lernps.
Je vous revois.
CÉCILE, en se jetant aux pieds de son père.
Mon père , ne condamnez pas votre fille sans
ACTE r. Sgr
l'enlcndre. Malgré les apparences , Cécile n'est
point coupable , elle n'a pu ni délibérer , ni vous
consulter.. .
LE PKRE DE tAM MILLE, d'un air un peu
sévère , mais touc/ié.
ÎSIa fille , vous êtes tombée dans une grande
iniprudcDce.
CÉCILE.
Mon père !
LE PÈRE DE FAMILLE, avcc tcndressCi
Levez- vous.
SAINT-ALBIN.
Mon père , vous pleurez.
LE PÈRE DE FAjriLLT.
C'est sur vous , c'est sur votre sœur. Mes en^
fans , pourquoi ni'avez-vous négligé ? Voyez ,vous
n'avez pu vous éloigner de inoi , sans vous égarer.
SAINT- ALBIN, et CÉCILE, en luL baisant les
mains.
Ah , mon père !
(^Cependant le Commandeur paraît confondu).
LE PÈRE DE FAr.iiLLE, aprés avoir essuyé ses
larmr's , prend un air d'autorité, et dit au Corn'
rnandeur .'
M. le Commandeur , vous avez oublié fjue vous
étiez chez moi.
l'exempt.
Est-re que monsieur n'est pas le nidîlre de la
maison?
Sga LE PÈHE DE FAMILLE,
LE rÈRE DE FAMILLE, <i l'eXeinpt.
C'est ce que vous auriez dû savoir, avant que d'y
entrer. Allez, monsieur ; je réponds de tout.
(L'exempt son).
SAINT-ALBIN.
Mon père!
LE PÈRE DE FAMILLE, a^'cc tctidresse.
Je? t'entends.
SAINT-ALBIN, €71 présentant Sophie au Corn"
rnandeur.
Mon oncle î
S 0 p H I E, aw Commandeur qui se détourne d'elle.
Ne repoussez pas l'enfant de votre frère.
LE COMMANDEUR, SOUS la regarder.
■ Oui , d'un honiine sans arrangement , sans con-
duite , qui avoit plus que moi , qui a tout dissipé ,
et qui vous a réduits dans l'état où vous êtes.
s o P H I K.
Je me souviens , lorsque j'étois enfant : alors
vousdaigniez me caresser. Vous disiez que je vous
étois chère. Si je vous afflige aujourd'hui , je m'en
irai , je m'en retournerai. J'irai retrouver ma mère ,
ma pauvre mère , qui avoit mis toutes ses espé-
rances en vous.
SAINT -ALBIN.
Mon oncle !
LE COMMANDEUR.
Je ne veux ni vous voir, ni vous entendre»
ACTE V. og>
Le père de famille, saint-albin,
M. LE a 0 y , en s'assemblant autour de lui.
INIon frcrc. . . . Monsieur le Coiniuandcur. . . •
Mon oncle.
liE PÈRE DE FAINIILLE.
C'est votre nièce.
LE C O M M A N D E U Ra
Çu'est-elle venue faire ici ?
LE PÈRE DE FAMILLE.
C'est votre sang.
LE COMMANDEUR.
J'en, suis assez fôché.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Ils portent votre nom.
LE COMMANDEUR.
C'est ce qui me désole.
LE PÈRE DE FAMiLLL, €11 motitraut Sofliie.
Vojez,-la. Où sont les parens qui n'en fussent
vains ?
LE COMMANDEUR.
Elle n'a rien : je vous en avertis.
SAINT-ALBIN.
Elle a tout.
LE PÈRE DE FABIILLE.
Ils s'aiment.
LE COMMANDEUR, au Père de famille.
Vous la voulez pour votre fille ?
LE PÈRE DE FAMILLE,
Ils s'aiment.
Sg4 LE PÈRE DE FAMILLE,
LE coMMANDEURjà Saint-Albin.
Tu la veux pour ta femme ?
SAINT-ALBIN.
Si je la veux !
LE COMMANDEUR.
Ajé-la , j'y consens: aussi bien je n'j con-
sentirois pas , qu'il n'en soroit ni plus ni moins...
{Au Père de famille). Mais c'est à une condition.
SAINT-ALBIN, à Sophio*
Ah , Sophie î nous ne serons plus séparés.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Mon frère , grâce entière. Point de condition.
LE COMMANDEUR.
Non, Il faut que vous me fassiez justice de voir*
fille , et de cet homme-là.
SAINT-A LBIN.
Justice! Et de quoi? Qa'ont-ils fait , mon père?
c'est à vous-même que j'en appelle.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Cécile pense et sent. Elle a l'ame délicate ; elle
se dira ce qu'elle a dû me paioître pendant un ins-
tant. Je n'ajouterai rien à son propre reproche.
Gormcuil... je vous pardonne... Mon estime
et mon amitié vous seront conservées j mes bien-
faits vous suivront par-tout j mais. ..
( Germeuil s' enva tristement , et Cécile le regarde
aller).
ACTE V. 59'J
LE C O M M A N D E U n.
Encore passe.
mile. CLAIRET.
IMon tour va venir. Allons préparernos paquets.
( Elle sort ).
SAiwT-ALBiN, à son père.
Mon père , écoutez-moi. . . Gcnncuil , demeu-
rez... C'est lui qui vous a conservé voire fils... Sans
lui , vous n'en auriez plus. Qu'ailois-je devenir? . . .
C'est lui qui m'a conservé Sophie.. , Menacée par
moi , menacée par mon oncle ; c'est Germcuil ,
c'est ma sœur qui l'ont sauvée. . . Ils n'avoient
qu'un instant. . . elle n'avoit «pa'un asvle. . . Ils
l'ont dérobée à ma violence. . . Les punirez-vous
de ma faute ? . . . Cécile , venez, il faut fléchir le
meilleur des pères.
( Il amène sa sœur aux pieds de son père , et s'j"
Jette avec elle ).
LE PÈRE DE FAWILL3.
Ma fille, je vous ai pardonné j que me deman-
dez-vous ?
SAINT-ALBIN.
D'assurer pour jamais son bonheur , le mien ,
et le vôtre. Cécile. .. Germeuil. . . Ils s'aiment , ils
s adorent.. . Mon père, livrez-vous à toute voire
bonté. Que ce jour soit le plus beau jour de notre
vie. ( Il court à Germeuil, il appelle Sophie) %
Germeuil, Sophie.... Venez, venez.... Allons
tous nous jeter aux pieds de mon père.
Sj6 LE PÈnE DE l^AMILLE,
SOPHIE, 5^ jettant aussi aux pieds du Père
de famille , dont elle ne cjuitte guère les mains
le reste de la scènci
Monsieur !
LE PÈRE DE FAMILLE, Se penchant sur eux y
et les relevant.
Mes enfans. , . mes enfans ! . . , Cécile , vous ai-
jnez Germe Liil?
LE COBIMANDEUR.
Et ne vous en ai- je pas averti !
CÉCILE.
Mon père , pardonnez-moi.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Pourquoi me l'avoir célé ? Mes enfans ! vous" né
connoissezpas votre père...Germeuil , approchez,
Yos réserves m'ont affligé; mais je vous ai re-
gardé de tout temps comme mon second fils. Je
vous avois destiné ma fille. Qu'elle soit avec vous la
plus heureuse des femmes.
LE COMMANDEUR.
Fort bien. Voilà le comble. J'ai vu arriver de
loin cette extravagance ; mais il étoit dit qu'elle se
feroit malgré moi ; et Dieu merci , la voilà faite.
Soyons tous bien jojeux , nous ne nous reverrons
plus.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Vous vous trompez , M. le Commandeur*
s A I N T - A L B 1 K,
Mon oncle !
ACTE V. 597
LE C 0 M IVI A P." D E U I\.
Relire-toi. Je voue à ta sœur la haine la mieux
çondilionnce ; el loi , lu aurois cent enlans , que
je n'en nommerois pas un. Adieu.
( // 5o;Y ) .
LE PÈRE DE FAMILLE.
Allons , mes enfans. Vojons qui de nous saura
le mieux réparer les peines qu'il a causées.
SAlNT-ALBlN.
Mon père , ma soeur , mon ami , je vous ai tous
afiflij^és. Mais vojez-la , el accusez-moi , si vous
pouvez.
LE PÈRE DE FAMILLE.
Allons , mes enfans ; M. Le Bon , amenez mes
pupilles. IMadame Hébert , j'aurai soin de vous.
Soyons tous heureux. (A Sophie J : Ma fille ,
votre bonheur sera désormais l'occupation la plus
douce de mon fils. Apprenez- lui , à voire tour, à
calmer les eniporlcmens d'un caractère trop vio-
lent. Qu'il sache qu'on ne peut ctie heureux, quand
on abandonne son tort à ses passions. Que votre
soumission , voire douceur, voire patience , toutes
les vertus que vous nous avez montrées en ce jour,
soient à jamais le modèle de sa conduite et l'objet
de sa plus tendi e estime. . .
SAINT -ALBIN, OVCC vivacité.
Ah I oui, mon papa.
LE PÈRE DE FAMILLE, à GcmieUil.
Mon fils , mon cher fils I Qu'il me larde de vous
59S IjE père de famille,
appeler de ce nom. ( [ci Cécile boise la main du
son père). Vous ferez des jours heureux à ma fille.
J'espère (jue vous n'en passerez avec elle aucun
qui ne le soit. . . Je ferai , si je le puis , le bonheur
de lous. . . Sophie , il faut appeler ici votre uièrc,
vos frères. ]Mes enfans , vous allez faire , aux pieds
des autels , le serinent de vous aimer toujours.
. Vous ne sauriez en avoir trop de témoins. Appro-
chez , mes enfans...,. Venez, Germeuil, venez
Sophie. ( Il unit ses quatre enfans, et il dit) :
Une belle femme , un honmie de bien , sont les
deux êtres les plus touchans de la nature. Donnez
deux fois , en un même jour , ce spectacle aux
hommes. .. Mes enfans , que le ciel vous bénisse ,
comme je vous bénis I ( // étend les mains sureuXy
et ils s'inclinent , pour recevoir sa bénédiction ).
Le jour qui vous unira , sera le jotTï- le plus solemnel
de votre vie. Puisse-t-il être aussi le plus fortuné!...
Allons , mes enfans. . .
Oh ! qu'il est cruel. . . qu'il est doux d'être père !
( En sortant de la salle , le Père de famille
conduit ses deux filles ; Saint-^ibin a les bras
jettes autour de son ami Germeuil} M. Le Bon
donne la main à madame Hébert ^ le reste
suit , en confusion ; et tous marquent le trans-'
vort delà joie).
FIN DU PÈRE PE FAMILLE.
PELA
POÉSIE DRAMATIQUE.
A -MON AMI M. GRIMM.
4-
SOMMAIRES.
I. Des genres dramatiques. De l'habitude des
peuples. Des limites de l'art. De l'injustice des
hommes. Se complaire dans son travail, ChercJier
les suffrages de ses amis. Attendre les autres lu
temps. Intervalle des genres. Système dramatique,
II. De r. a Comédie séri euse. Des qualités du poëte
en ce genre. Objection. Réponse. Juger les pro-
ductions de l'esprit en elles-mêmes. Avantages du
comique honnête et sérieux, sur - tout chez un
peuple corrompu. De quelques scènes du Faux
Généreux. De l'honnête. Seconde objection. Ré-
ponse. Le Juge , comédie , sujet proposé. Manière
de juger un ouvrage dramatique De la nature hu-
maine. Du spectacle. Des fictions. Du poëte, du
romancier et du comédien. Du but commun à tous
les arts d'imitation. Exemple d'un tableau honnête
et pathétique.
III. D'une sorti de drame moral. Ses règles ,
ses avantages. Des impressions. Des applaudisse*
mens.
ÏV. D'une sorti de drame philosophiqu'e. La
mort de Socra/e , exemple de ce drame. Du drame
ancien et de sa simplicité, •
/,02 SOMMAIRES.
y. Des drames simples et des drames com-
posés. Le drame simple est proféré, et pourquoi.
Difficulté de conduire deux intrigues à -la -fois.
Exemples tirés de Vénérienne et de VEaittonit-
morumenos. Observation sur la conduite du Père
de Jamille. Inconvénient des incidens multipliés.
VI. Du DRAME BURLESQUE. De son action et de
son mouvement. Il exige une gaité originale. Il
n'est pas donné h. tous d'y réussir. Yi'udriitophane.
L'usage que le gouvernement pourroit faire d'un
bon farceur. De l'action et du mouvement en gé-
néral. De son accroissement.
VU. Du PLAN ET DU DIALOGUE. Quel est le plus
difficile. D^s qualités du poêle , pour former un
plan. De ses qualités , pour bien dialoguer. Le plan
et le dialogue ne peuvent être de deux mains dif-
férentes. Un même sujet fournira plusieurs plans ;
mais les caraclbres étant donnés , les discours sont
uns. Il y a plus de pièces bien dialoguées , que
de pifeces bien ordonnées. Un poète forme son plan ,
/ et projette ses scènes d'après son talent et son ca-
I laclère. Du soliloque et de son avantage. Défaut
des jeunes poiites.
VIII. De l'isquisse. Idée à'Aristote. Poëliquea
à'^rùtote , à* Horace et de Boileau. Exemple d'es-
quisse d'un poëme tragique. Exemple d'esquisse
d'un po'ème comique. Avantages de l'esquisse.
Moyen de la fécooder et d'en faire sortir les in-
cidens,
ÏS,, D£S INCIDENS, Du chois des iacidços. Moîièrs
SOMMAIRES. /|0!>
et Racine , cités. Des Incidens frivoles. De la fa-
talité. Objection. Réponse. Térencc et Blotière^
cités. Des (ils. Des liis tendus à faux. Molière , cite.
X. Du PLAN DE LA TRA'GÉDIE , IT BTJ PLAN DK
LA COMÉDIE, ^iiel est le plus difficile ? Trois
ordres de choses. Le potite comique, créateur de
son genre. Son modHe. La poésie comparée k l'his-
toire plus utilement qa'h la peinture. Du mer-
veilleux. Imitation de la nature , dans la com-
binaison des incidens extraordinaires. Des incidens
simultanés. Du vernis romanesque. De l'illusion.
L'illusion , quantité constante Du drame et du
roman. Téléinacjue , cité. Tragédies toutes d'in-
Ventiou. De la tragédie domestique. S'il faut l'éJ
crire en vers. Résumé. Du poëte et du versifica-
teur. De l'imigination. De la réalité et de la
fiction. Du philosophe et du poëte. Ils sontcon— ^
séquens et inconséquens dans le même sens. Eloge
de l'imagination. Imagination réglée. Racheter le
merveilleux par des choses communes. De la com-
position du drame. Faire la première scène la pre-
mière , et la dernit;re scène la dernière. De l'in-
fluence des scènes les imes sur les autres. Objec-
tion. Réponse. Du Père de Jamille. De Vudmi
sincère de Galdoni, Du Fils naturel. Réponse auX
critiques du Fils naturel. De la simplicité. De la|
lecture des anciens. De la lecture ^Homère. Son
utilité au poëte dramatique , prouvée par (juelv[ues
morceaux traduits.
XI. De L'intérêt. Perdre de vue le spectateiir.
Faut-il l'instruire , ou le tenir dans l'ignorance
des iacidens? Ineptie des règles s<3aérales. Exem-
if>!\ SOMMAIRES.
pies tirés de Zaïre, à' JpJn'génic en TauriJe 91 de
Britannicus. Le sujet où les réticences sont né-
cessaires est ingrat. Preuves tirées du Père de Jc^-
mille , et de VHécyre de Térence. De l'efl'et des
monologues. De la nature de l'intérêt , et de son
accroissement. De l'art poétique , et de ceux qui
en ont écrit. Si un Lomme de génie compose
jamais un art poétique , savoir si le mot specta-
teur s'y trouvera. D'autres moJëles , d'autres loir.
Comparaison du peintre et du poëte dramatique.
Ij'attention du poëte au spectateur gêne le poët8
et suspend l'action. Molière , cité.
XII. De l'exposition. Qu'est-ce que c'est? Dans
la comédie. Dans la tragédie. Y a-t-il toujours une
exposition? De l'avant-scëue , ou du moment où
commence l'action. Il Importe de l'avoir bien choisi.
11 faut avoir un censeur , et qui soit Lomme de
génie. Expliquer ce qu'il faut expliquer. Négliger
les minuties. Débuter fortement. Cependant uns
premi?ire situation forte la'esl pas sans inconvénient.
XIII. Des caractères. Il faut les mettre en con-
traste avec les situations et les intérêts , et noa
entre eux. Du contraste des caraclëres entre eux^
Ixamen de ce contraste. Le contraste en général
TÎcieux. Celui des caractères, multiplié dans un
, ^ drame , le rendroit maussade. Fausse supposition
qui le prouve. 11 montre l'art. 11 ajoute au vernis
romanesque, 11 gêne la conduite. Il rend le dia-
logue monotone. Bien fait , il rendroit le sujet
du drame équivoque. Preuves tirées du Misarflirope
<ie 3Iolière , et des Adelphes de Térence. Drames
jans contraste, plus vrais , plus siœples, plus dif-
SOMMAIRE S. /\05'
ficlle,'! . et plus beaux. Il u'y a point de conlra.ile
dans la tragédie. Corne il le , Piaule , Molière ,
Térence y cilés. Le contraste des sentiinens et des
images est le seul ciui me plaise Ce que c'est»
Exemples tirés A' Homère , de Lucrèce , à^ Horace ,
ù' ^iiacréon y de Catulle , de V Histoire naturelle f
de V Esprit, D'un tableau du Poussin. Du con-
traste par la vertu. Du contraste par le vice.
Contraste réel. Contraste feint. Les anciens n'ont
< pas connu le contraste.
XIV. De ^a division de l'action et des actes^
De quel-{ues relaies arbitraires, comme paroi tre ou
être annoncé ; rentrer sur la scène , couper ses actes
à-peu-près de la même long^ueur. Exemples du
contraire.
XV. Des entb.' actes. Ce que c'est. Quelle en est
Ta loi. L'action ne s'arrête pas même dans l'en-
tr'acte. Cliaque acte d'une pièce bien faite pour-
Toit avoir un titre. Des scènes supposées. Précept*
important là-dessus. Exemple de ce pré^cepte.
XVL Des scènes. Voir son personnage , quand ii
entre. Le faire parler d'après la situation de ceux
qu'il aborde. Oublier le talc'nt de l'acteur. Défaut
des modernes , dans lequel sont aussi tombés les
anciens. Des scènes pantomimes. Des scènes par-
lées. Des scènes pantomimes et parlées. Des scènes
simultanées. Des scènes épisodicjues. Avantages et
exemples rares de ces scènes.
XVII. Du TON. Chaque caractère a le sien, De la
4^0 SOMMAIRES
plaisanterie. De la vérité du discours en philosO"
])l)ie et ea poésie. Peindre d'après la passion et
l'intérêt. Combien il est injuste de confondre le
poëie et le personnage. De l'homme ,et de l'homme
de génie Difl'érence d'un dialogue et d'une scbue.
Dialogue de Corneille et de Racine, comparé.
Exemple. De la liaisort du disloqué par les sen-
timens. Exemples. Dialogue de Molière. Les Fem-
ines savantes et le Tartiiffe , cités. Du dialogue de
Térence. UEunucjue , cité. Des scènes isolées. Diffi-
culté des scènes , lorsque le sujet est simple. Faux
jugement du spectateur. Des scbnes du Jsjf'/j valti-
rcl , et du Père dejamille. Du monologue. Règle
générale , et peut-être la seule de l'art dramatique.
Des caricatures. Du foible et de l'outré. Térence ^
cité. Des Daves. Des arûans de la scèue ancienne j
et des nôtres.
XVIII. Des mœurs. De l'utilité des spectacles. Des
mœurs des comédiens. De l'abus prétendu des spec-*
tacles. Des mœurs d'un peuple. Tout peuple n'est
pas également propre k réussir dans tontes sortes
de drames. Du drame , sors ditférens gouverne-
mens. De la comédie, dans un état monarchique.
Inconvénient. De la poésie et des poètes, chez ua
peuple esclave et avili. Des mœurs poétiques. Des
mœurs anciennes. De la nature propre h la poésie.
Des temps qui annoncent la naissance des poètes.
Du génie. De l'art d'embellir les mœurs. Bizarre-
ries des peuples policés. Térence , cité. Cause de
l'incertitude du goût.
XIX. Dk la décoration. Montrer le lieu de la
scbne^ tel qu'il est. De la peinture théâtrale. Deux
s O H ?I A 1 R E s. 4^7
poG'cs ne peuvent îi-la-fois se montrer avec un égal
avantage. Du drame lyricjue.
XX. Des vêtemens. Du mauvais goût. Du luxe.
De la représentation de V Orphelin de la Chine.
l?es personnages du Pèr,i de J'amille , et de leur
vêtement. Discours adiessé ci une célèbre actrice de
nos jours.
XXI. De i,A PANTOMIME. Du jeu des comédiens
Italiens. Objection. Réponse. Du jeu des princi-
paux personnages. Du jeu des personnages subal-
fernes. Pédanterie de théâtre. La pantomime , por-
tion importante du drame, ^'^ërité de cjuelcjues
scènes pantomimes. Exemples. Nécessité d'écrire
le jeu. Quand , et qutl est son efl'et. Térence et
Molière , cités. On connoit si le poète a négligé ou
considéré la pantomime. S'il l'a négligée , on nff
l'introduira point dans son drame. Molière l'avoit
écrite. Très-liumble représentation à nos critiques.
Endroits des anciens poè'tes ob<5curs , et pourqi'.oi?
La pantomime , partie importante du roman.
Richardson , cité. Scène d'Ors.f/e et de Pilade , avee
sa pantomime. Mort de Sacrale , avec sa panto-
mime. Loix de la composition , communes à la
peinture et à l'action dramatique. Difficulté de
l'action théâtrale , sous ce point de vue. Objection.
Réponse, Utilité de la pantomime écrite , pour
nous. Qu'est-ce que la pantoinime ? Qu'est-ce que
le poëte qui l'écrit dit au peuple ? Qu'est-ce qn'il
dit au comédien ? Il est difficile de l'écrire , et fa-
cile de la critiquer.
XXII. Des axtxeurs et dis CRiiiQtJEs. Crititiues
/^rS s 0 N BT A r n E 3.
comparés à cerlaias honnmes sauvages , h une eî-
pî'ce de solitaire imbécille. Vanité de l'auteur.
Vanité du critique. Plaintes des uns et des autres.
Equité du public. Critique desvirans. Critique des
raorts. Le succès équivoque du Misanthrope , con-
solation des auteni's malheureux. L'auteur est le
meilleur critique de son ouvrage. Auteurs et cri-
tiques, ni assez honnêtes-gens , ni assez instruits.
Liaison du goût avec la morale. Conseils à un au-
teur. Plxemple proposé aux auteurs et aux critiques,
clans la personne à' triste. Soliloque à^udriste , sur
le vrai , le bon et le beau. Fin du discours sur la
poésie dramatique.
^C1
DE LA
POÉSIE DRAMATIQUE.
A MONSIEUR GRÎMM.
. . . • Vice colis acntaw
Reddere t^uos ferruni valet, essors ip3a seciudi.
^i un peuple n'avoit jamais eu qu'uïi genre de
spectacle, plaisant et gai , et qu'on lui en proposât
un autre, sérieux et touchant ,sauriez-vous , mon
ami, ce qu'il en penseroit ? Je rue trompe fort,
ou les hommes de sens , après en avoir conçu la
possibilité , ne manqueroient pas de dire ; A quoi
bon ce genre ? La vie ne nous apporte-t-elle pas
assez de peines rt elles , sans qu'on nous en fasse
encore d'imaginaires? Pourquoi donner entrée à la
tristesse jusques dans nos amusemens ? Ils parle-
roient comme des gens étrangers au plaisir de
s'attendrir et de répandre des larmes.
L'habitude nous captive. Un homme a^il para
Thiàtre. S
4lO DELA POÉSIX
avec une étincelle de génie ? a-t-il produit quelque
ouvrage ? D'abord il clonne et partage les es-
prits j pcu-à-pcu il les réunit j bientôt il est suivi
d'une foule d'imitateurs j les modèles se multi-
plient, on accunmle les observations , on pose des
règles , l'art naît , on fiie ses limites ; et l'on pro-
nonce c[ue tout ce qui n'est pas compris dans l'en-
ceinte étroite qu'on a tracée , est bizarre et mau-
vais : ce sont les colonnes d'Hercule j on n'ira point
au-delà, sans s'égarer.
IVIais rien ne prévaut contre le vrai. Le mauvais
passe, malgré l'éloge de l'imbécillitéjetlebon reste,
malgré l'indécision de l'ignorance et la clameur de
l'envie. Ce qu'il y a de fâcheux , c'est que les
hommes n'obtiennent justice , que quand ils ne
sont plus. Ce n'est qu'après qu'on a tourmenté
leur vie , qu'on jette sur leurs toinbcaux quelques
fleurs inodores. Que faire donc ? Se reposer , ou
subir une loi à laquelle de meilleurs que nous ont
été soumis. Malheur à celui qui s'occupe , si son
travail n'est pas la source de ses instans les plus
doux , et s'il ne sait pas se contenter de peu de
suffrages I Le nombre des bons juges est borné. O
mon ami, lorsque j'aurai publié quelque choS(î ,
que ce soit l'ébauche d'un drame , une idée philo-
sophique, un niorceau de morale ou de litlérature,
car mon esprit se délasse par la varieié , j'irai vous
voir. Si ma présence ne vous géae pas , si vous
venez ^noi d'un air satisfait , j'attendrai sans iiu-
D R A M 1 T I Ç U f. 4^t
palicnce que le temps et Tàjuité , <juc le temps
aniène toujours , ajent apprécie mon ouvrage.
S'il ciislc un genre , il est diflîcile d'en in-
troduire un nouveau. Celui-ci est il introduit ?
auirè préjugé : bientôt on imagine que les deux
genres adoptes sont voisins et se touchent.
Zenon nioit la réalité du mouvement. Pour toute
réponse, sou adversaire se mil à marcher j et
quand il n'auroit fait que boiter , il eût toujours
répondu.
J'ai essayé de donner , dans le Fils naturel, l'idée
d'un drame qui fût entre la comédie et la tragédie.
Le Père de famille , q'je je prcniis alors , et que
des distractions continuelles ont retardé , est entre
le genre sérieux du Fils naturel , et la comédie.
Et si jamais j'en ai le loisir et le courage , je r.e
désespère pas de composer un drame qui se place
entre le genre sérieux et la tragédie.
Qu'on rcconnoisse à ces ouvrages quelque mé-
rile , ou qu'on ne leur en accorde aucun ; ils n'en
démontreront pas moins cpe l'intervalle que j'ap-
percevois enU e les deux genres établis , n'étoit pas
chimérique»
\oici donc le système dramatique dans toute
son étendu^ .^J^HSOHtédie gaie , qui a pour ol^ct le
1 ridicule et le vice ; la comédie sérieuse, qui a^O^^
I objet la vertu et les devoirs de rhomme. La tra-
î g'die , qui auroit pour objet ucs malheurs dômes-
4ia DELAPoisiK
tiques; la tragédie, f|ui a pourobjetics catastrophes
publiijucs et les malheurs des grands. *
Mais , qui est-ce qui nous peindia fortement les
devoirs des honmies ? Quelles seront les qualités
du poêle qui se proposera cette tâche ?
Qu'il soit philosophe , qu'il ail descendu en
lui-même , qu'il y ait vu la nature humaine , qu'il
soil prolondément instruit des états de la société ,
qu'il en connoisse bien les fonctions et le poids ,
les inconvéniens et ifs avantages.
= Mais , comment renfermer, dans les bornes
étroites d'un drame , tout ce qui appartient à la
condition d'un homme? Ouest l'intrigue qu! puisse
embrasser cet objet? On fera, dans ce genre, de ces
pièces que nous appelons à l\fi^ j des scènes épi^
sodiques succéderont à des scènes épisodiques et
décousues , ou tout au plus liées par une petite
intrigue qui serpentera entre elles : mais plus d'u-
i)ité , peu d'action , point d'intérêt. Chaque scène
réunira les deux points si reconmiandés par Ho-
race ; mais il ny aura point d'ensemble , et le tout
sera sans consistance et sans énergie.
= Si les conditions des hommes nous fournis-
sent des pièces , telles , par exemple, que les
Fâcheux de Molière , c'est déjà quelque chose :
mais je crois qu'on en peut lirer un meilleur parti.
Les obligations et les inconvéniens d'un élat,ne
sont pas tous de la même importance. Il me sembla
î/
^
D R A ?I A T I Q l) E. 4'^
qu'on peut s'attacher aii\ principaux , en faire la
base de son ouvrage , et jeter le reste dans des dé-
tails. C'est ce cjue je me suis proposé dans le
Père de famille , où l'établissement du fils et celui
de la fille sont nies deux grands pivots. La for-
tune, la naissance, l'éducation^ les devoirs des
pères envers leurs enfans , et des enfans envers
leurs parens , le mariage , le célibat , tout ce qui
tient à l'état d'un père de famille , vient amené par
le dialogue. Qu'un autre entre dans la carrière ,
qu'il aille talent qui me manque } et vous verrez,
ce que son drame deviendra.
Ce qu'on objecte contre ce genre , ne prouve
qu'une clîose , c'est ([u'il est diflicile à uianicr ;
que ce ne peut élre l'ouvrage d'un enfant ; et qu'il
suppose plus d'art, de connôîssaçccs , de gravi;,*
et de force d'esprit, qu'on n'en a couimuuén)ent
quand ou se livre au théùlie.
Pour bien juger d'tuie production , il ne faut pas
la rapporter ^^ ^uno^iilf e procîucliLiu Ce fut ainsi
([u'un de nos ^^^Bfe critiques se trompa. Il dit :
Les ancicns^^^BPIRit eu d'opéra , donc l'opéra
uniuaiLVâislgeiarç. Plus circonspect ou plus
\t, il. eût di! peut-être : Los anciens n'avoient
opéra , donc notre tragédie n'est pas bonne.,
illeur logicien , il n'eût fait ni l'un ni l'autre
raisonuemerh Qu'il y ait ou non des modèles
subsisians , il n'importe. Il est une règle antérieure
à tout j et la raison poétique étoit qu'il uj avojt
'4 l .\ T) t r, A P 0 f: s T 1!
point encore de poètes ', sans cela , coiiinient auroit-
on jugé le premier poctne ? Fut-il bon , parce f|u'il
jiUit ? ou plut-il , parce qu'il étoit bon ?
Les devoirs des hommes sont au fond aussi ri-
ches pour le poète dramatique , que leurs ridicules
et leurs vices j et les pièces honnêtes et sérieuses
rèiissiront par- tout, mais plus sûrement encore
chez un peuple corrompu qu'ailleurs. C'est en
allant^ au théâtre qu'ils se sauveront de la compa-
gnie des niéchans dont ils sont entourés; c'est là ,
q j'ils trouveront ceux avec lesquels ils aimeroient
î! vivre j c'est là , qu'ils verront l'espèce humaine l»
comme elle est, et qu'ils se réconcilieront avec elle.
Les gens de bien sont rares ; mais il y en a. Celui
qui pense autrement s'accuse lui-même, et montre
combien il est malheureux dans sa femme, dans
5es parens, dans ses amis , dans ses connoissanccs.
<^;ielqu'un me disoit un jour, après la lecture d'un
d'.ivrage honnête qui l'avoit délicieusement occupé:
i! me semble que je suis resté SSU^: L'ouvrage nié-
rîtoit cet éloge; mais ses ai^^^^toéritoient pas
cette satyre. ^^Pt
C'est toujours la vertu et les gens verlueus q
faut avoir en vue quand on écrit^ C'est vous ,
ami , que j'évoque , quand je prends la plume ;
vous que j'ai devant les jeux , quand j'agis. C'est
Sophie ((ue je veux plaire. Si vous m'avez souri ,
si elle averse une larme, si vous m'en aimez tous
les deux davantage , je suis recompcTisé.
D R A H A T I Q U B. 4'^
Lorscjue j'enlendis les scènes du Paysan dans le
Faux généreux , je dis : Voilà cjui plaira à Icule la
terre , et dans tous les temps ; voilà cjuitcra fondre
en larmes. L'effet a conliniié mon jugement. Cet
épisode est tout-à-fait dans le genre honnête et
sérieux.
= L'exemple d'un épisode lieureus ne prouve
rien , dira-t-on. Et si vous ne rompez le discours
monotone de la vertu, parle fracas de quelques
caractères ridicules et même un peu forcés, comme
tous les autres ont fait, quoi que vous disiez, du
genre honnête et sérieux , je craindrai toujours
que vous n'en tiriez, que des scènes froides et sans
couleur, de la morale ennuyeuse et triste, et des
espèces de sermons dialogues.
= Parcourons les parties d'un drame , et voyons.
Est-ce par le sujet qu'il en faut juger? Dans le
genre honnête et sérieux , le sujel, n'est pas moins
important que dans la comédie gaie; et il y csÈ
traité d'une manière plus vraie. Est-ce par les ca-
ractères? lis y gpuvent être aussi divers et aussi
originaux; et le"ffocte est contraint de les dessiner
encore plus fortement. Est-ce par les passions ?
Elles s'y montreront d'r.utant plus énorgicjues , que
l'intérêt sera plus grand. Est-ce par le style? II y
sera plus nerveux, plus grave , plus élevé, plus,
violent, plus susceptible de ce que nous appelons
le senlimont , qualité sans laquelle aucun style ne
parle au cœur.. Est-ce par l'absence du ridicule ?
^l-O h p. Ij A r n i> s 1 E
Comme si la folie des actions et des discours , lors-
<{a'ils sont suggérés par un intérêt mal entendu ,
ou par le transport de la passion , n'étoit pas le vrai
ridicule des hommes et de la vie.
J'en appelle aux beaux endroits de Térence ; et
je demande dans quel genre sont écrites ses scènes
de Pères et d'Amans?
Si, dans le Pèro de famille, je n'ai pas su répondre
à l'importance de mon sujet ; si la marche en est
froide , les passions discoureuses et moralistes; si
les caractères du Père , de son Fils , de Sophie , du
Commandeur, de Germenil et de Cécile manquent
de vigueur comique , sera-ce la faute du genre ou
la mienne?
Que quelqu'un se propose de mettre sur la
srène la condition du Juge ; qu'il intrigue son sujet
d'une manière aussi intéressante qu'il le comporte
et ((lie je le conçois ; que l'homme y soit forcé par
les fonctions de son état, ou de manquer à la di-
gnité et à la sainteté de son minislère , et de so
déshonorer aux yeux des autres çt aux siens , ou
de s'immoler lui-même dans Ses passions, ses
goûts , sa fortune , sa naissance , sa femme et ses
enfans ; et l'on prononcera après , si l'on veut, que
le drame honnête et sérieux est sans chaleur , s^ns
couleur et sans force.
Une manière de me décider , qui m'a souvent
réussi , et à laquelle je reviens toutes les fois que
l'habitude ou la nouveauté rend mon jugement in--
DRAMATIQUE. /jiy
certain , car l'une el l'autre produisent cet effet ,
c'est de saisir , parla pensée , les objets ; de les
transporter de la nature sur la toile , el de les
examiner à cette distance, où ils ne sont ni trop près ,
ni trop loin de moi.
Appliquons ici ce moyen., Prenons deux comé-
dies , l'une dans le genre sérieux , et l'autre dans le
genre gai ; formons-en , scène à scène , deux galeries
de tableaux ; et voyons celle où nous nous promè-
nerons le plus long-temps et le plus volontiers ; où
nous éprouverons les sensations les plus fortes et
les plus agréables j el où nous serons le plus pressés
de retourner.
Je le répète donc : l'honnête , l'honnête. Il nous
touche d'une manière plus intime et plus douce ,
que ce qui excite notre mépris et nos ris. Poète,
êtes-vous sensible et délicat ? pincez cette corde ;
el vous l'entendrez résonner , ou frémir dans toutes
les arnes.
=7f La nature humaine est donc bonne ?
V^Oui , Jiioa ami- , et très-bonu'î. L'eaii , l'a_ir ,
ikTla ierre^ le;, feu, tout est bon dans la naturej et
l'ouragan, qui s'élève sur la^n de l'automne, secoue
les forêts , et frappant les arbres les uns contre les
autres , en brise et sépare les branches mortes ; et
^aj^nipête , qui bat les eaux de la mer et les purifie^
et le volcân , qui verse de son flanc enlr^ouverl des
flols de nialières embrasées , et porte dans l'aii" la
vapeur qui le nettoyé.
S^r^
4tB Dr, LA FOÉSIJI tAj*^^
. Ce sont les niisérabîes conven lions qui pervet-
lissenl l'homme, et non la nature liimiaine.<[u'il
faut accuser. En effet , qu^esl-ce qui nous atîccte
comme le récit d'une action généreuse ? Où est le
malheureux, quipuissc écoulerfroidementla plainte
d'un homme de bien ?
Le parterre de la comédie est le seul endroit où
les larmes de l'homme vertueux et du méchant
soient confondues. Là , le méchant s'irrite contre
des injustices qu'il auroit commises j compatit à des
i maux qu'il auroit occasionnés , et s'indigne contre
* un honmje de son propre caraclère; Mais l'impres-
sion est reçue j elle demeure en nous, malgré nous J
cl le méchant sort de sa loge, moins disposé à faire
le mal , que s'il eût été commandé par un orateur
sévère cl dur.
Le poète , le romancier , le comédien vont au
cœur d'une manière détournée , et en frappent
d'aijtant plus sûrement et plus rorlemcnl lame ,
qu'elle s'étend et s'offre d'elle-inéme au coi^p. Les
peines sur lesquelles ils m'allendrisscnt sont imar
ginaires; d'accord : mais ils m'attendrissent. Cha-
que ligne de VlJofnine â^ qualité reliré-du monde,
du Doyen de Killerine cl de Clcveland , csciîe
en moi un mouvement d'intcrctsur les malheurs
de la vertu , cl me coûte des larmes. Quel art
seroit plus funcile <jue celui qui me rcndroit com-
plice du vicieux? Mais aussi quel art plus précicuï,
que celui qui m'attache innperceptiblement au sort
D n A M A T î Q U K. 4'0
de 1 homme Je biciij i(ui me lire de la situation
tranquille et douce dont je jouis , pour me prome-
ner avec lui, m'enfonccr dans les cavernes où il
^c réfugie , et ni'associcr à toutes les traverses par
lesquelles il plaît au poète d'éprouver sa constance. '
O quel bien il en reviendroit aux honiines , si
tous les arts d'imitation se proposoient un objet I
coniinun , et concouroient un jour avec les loix i
pour nous faire aimer la vertu et haïr le vice ! 1
C'est au philosophe à les y inviter j c'est à lui à i
s'adresser au poêle , au peintre , au musicien , et \
à leur crier fivec force : Houmies de génie, pour-
quoi le ciel vous a-l-il doués ? Sil en ^'st entendu ,
bientôt les images de la débauche ne couvriront
plus les murs de nos palais ; nos vois ne seront plus
des orgPxncs du crime j et le goût et les mœurs j
gagneront. Croit- on en efFet cjue l'action de deux
cpoui aveugles , rpi se chercheroienl encore dans
un âge avancé , el qui , les paupières humides des
larmes de la tendresse , se serrerotent les mains et
se caresscroient , pour ainsi dire , au bord du tom-
beau , ne demandeioit pas le même talent, et ne
Di'intéresseroit pas davantage que le spectacle dea
plaisirs violcns dont leurs sens tout nouveaux" s'eni-
vroient dans l'adolescence ?
Oueb^uefois^lai^efué. qu'on disculcroit au théâ- ''''
tre des pqinls de mcjale les plus irupoxlans; et
cela , sans nuire à là luarche violente et rapide de
faction dramatique.
4?0 DE r. A POI^. SIE
D(3 quoi s'agiroil-il en cffcl ? De disposer le
pocme de manière que les choies _y fussent ame-
nées , comme l'abdication de l'empire l'est dans
Cinna. C'est ainsi qfi'un poète agiteroit la queslion
du suicide , de l'honneur , du duel , de la fortune ,
des dignités, et cent autres. Nos poënjcs en pren-
droient une gravité qu'ilSn'out pas. Si une telle
scène est nécessaire , si elle lient au fond, si elle
est annoncée et que le spectateur la désire, il y
donnera toute son attention , el il en sera bien
autrement affecté '[lao de ces p'-lites sentences
alanjjiquées , dont nos ouvir;.'?'s modernes sont
cousus.
Ce nesont pasjlâSJUat^-qucjje.-Yey.x , rçraporter
du théutrej,iijiai^..de.simpressioais.. Celui qui pro-
noncera d'un drame , dont on citera beaucoup de
pensées détachées, <(uc c'est un ouvrage médiocre,
se trompera raremenl. Lepoèii!'' excellent est celui
dont rctfet démeure lonu-ii m'ià en moi.
O poètes dramatiques ! l'applaudissement vrai
que vous devez vous proooser d'obtenir ', ce n'est
pas ce batlcment de nita' s • ^.li se fait entendre su-
bitement après un vers éciatant, mais ce soupir
profon 1 qui part de l'ame après la coJitraiute d'un
long silence , et qui ia soulage. Il est une impres-
sion plus violente encore, et ([ue vous concevre?, ,
si vous éles nés pour voire art, et si vous en pres-
sentez toute laniagie: c'est de mettre un peuple
coumic à la gêne. Alors les esprits seront ti'oublés,
D n A M A T I Q U E. 4^ï
încerlains , flottans , éperdus; et vos spectateurs ,
tels que ceux qui, dans les trembleniens d'une par-7
tie du globe , voient les murs de leurs maisons va- '
ciller j et sentent la terre se dérober sous leurs)
pieds.
Il est une sorte de. drame , où l'on présenteroit la ;
morale directement et avec succès. En voici un
exemple. Ecoutez bien ce que nos juges en diront;
et s'ils le trouvent froid , croyez, qu'ils n'ont ni éper-
gie dans l'ame , ni idée de la véritable éloquence ,
ni sensibilité, ni entrailles. Pour moi, je pense que i
l'homme de génie qui s'en emparera , ne laissera
pas aux yeux le temps de se sécher ; et que nous lui
devrons le spectacle le plus touchant , et une des
lectures les plus instructives et les plus délicieuses
que nous puissions faire. C'est la mort de Socrate.
La scène est dans une prison. On y voit le phi-
losophe enchaîne et couché sur la paille. Il est en-
dormi. Ses amis ont corrompu ses gardes ; et ils
viennent, dès la pointe du jour, lui annoncer sa dé-
livrance.
Tout Athènes est dans la rumeur; maisl'hommG
juste dort.
De l'innocence de la vie. Qu'il est doux d'avoir
bien vécu, lorsqu'on est sur-le-point de mourir î
Scène première.
Socrate s'éveille ; il apperçoit ses amis ; il est sur-
pris de les voir si malin.
Le son;^e de Socrate.
J^22 DE LA POÉSIE
Ils lui apprennent ce qu'ils ont exéculéj il esa-
mine avec eux ce qu'il lui convienl de faire.
Du respect qu'on se doit à soi - même , et de la
sainteté des loix. Scène seconde.
Les gardes arrivent; on lui ôle ses chaînes.
La fable sur la peine et sur le plaisir.
Les juges entrent; et avec eux , les accusateurs
de Socrate et la foule du peuple. 11 est accusé ; et il
se défend.
L'apologie. Scène troisième.
Il faut ici s'assujettir au costume: il faut qu'on
lise les accusaiionsj que Socrate interpelle ses ju-
ges, ses accusateurs et lé peuple; qu'il les presse j
qu'il les interroge ; qu'il leur réponde. Il faut mon-
trer la chose connue elle s'est passée; et le spec-
tacle n'en sera que plus vrai , plus frappant et plus
beau.
L^s juges se retirent; les amis de Socrate restent ;
ils ont pressenti la condamnation. Socrate les entre-
tient, et les console.
De l'iannortalilé de Tamc. Scène qualriènic.
Il est jugé. On lui annonce sa mort. Il voit sa
fear.ne '•t ses enfans. On lui apporte la ciguë. Il
meurt. Scène cinquième.
Ce n'est là qu'un acte; mais s'il est bien fait , il
aura presque l'éteadue d'une pièce ordinaire. Quelle
éloquence ne demande-t-il pas? quelle profondeur
de philosophie! quel naturel I quelle véritéî'Si l'on
Saisit bien le caractère ferme, simple, tranquille ,
F
DRAMATIQUE. JiT.^
serein et élevé du philosoplie , on éprouvera coin-
bien il est difficile à peindre. A chaque instant il
doit amener le ris sur le bord des lèvres, et les lar-
mes ausyeux. Jo niourrois content, si j'avois rem-
pli cette tache comme je la conçois. Encore une ')
fois , si les critirjues ne voient là-dedans qu'un en- I
chaînemenl de discours philosophiques et froids , ô ,
les pauvres gens! r|ue je les plains ! '
Pour moi , je fais plus de cas d'une passion , d'un
caractère qui se développe peu-à-peu et qui finit
par se montrer dans toute son énergie , que de ces a.
combinaisons d'incidens dont on forme le tissu d'une -Jr
pièce où les personnages et les spectateurs sont ^
également ballotés. Il me semble que le bon goût *?
les dédaigne , et que les grands effets ne s'en ac-
çonnnodent pas. Voilà cependant ce f|ue nous ap-
pelons du mouvement. Les anciens en avoient une
autre idée. Une conduite simple j^iinc action prise ',
le plus près de sa fin'', pour que tout fût dans l'ex- ■
tréiun ; une catastrophe sans cesse itnmincnte'"et
toujours éloignée par une circonstance simple et ) ;
vraie; des discours éncrgi(juos ; des passions fortes; ;
des tableaux; un ou deux caractères ferruemeot
dessinés : voilà tout leur appareil. Il n'en falloit pas '
davantage à Sophocle , pour renverser les esprits.
Celui à qui la lecture des anciens a déplu, ne saura
j nuais combien notre Racine doit au vieil Homère.
iN'avez-vous pas remarqué , cDiunie moi, que ,
qiclque compliquée que fût une pièce, il n'càt
^^4 ï** ^ ^ POÉSIE
presque personne qui n'en rendît compte nu sortir
de la première représentation. On se rappelle (;ici-
lement les cvéncmens , mais non les discours ; et
les événemens une t'ois connus, la pièce compli-
quée a perdu son cflet.
Si un ouvrage dramatique ne doit être repré-
senté qu'une fois et jamais imprimé , je dirai au
poêle: Compliquez tant qu'il vous plaira j vous
agiterez, vous occuperez sûrement; mais soyez
simple , si vous voulez être lu et rester.
Une belle scène contient plus d'idées^ue tout un
jJranj£ iTepeut offrir, d'uiçidens ; et c'est sur les
idées qu'on revient, c'est ce qu'on entend sans se
lasser , c'est ce qui affecte en tout temps. La scène
de Roland dans l'antre, où il attend en-vain la per-
fide Angeli(jue j le discours de Lusignan à sa fille j,
celui de Clj'temnestre à Agamenmon , me sont tou-
jours nouveaux.
Quand je permets de compliquer tant qu'on
voudra, c'est lamême action. Ilest presqueù^iiBoa-
siblejΣjjonduire deux intrigues à-la^^oiSjSans fjue
l'une njntéresse aux dépens de l'autre. Combien
j'en pourvois citer d'exemples modernes ! mais je
ne veux pas offenser.
Qu'y a-t-il de plus adroit que là manière dont
Térence a entrelacé les amours de Pamphilc et de
ClTannus dans l'Andrienne? Cependant l'a-t-il fait
sans inconv(;nien'i? Au commencement du second
acte, ne crojroit-on pas entrer dans une autre
fl^ D p. A JI A T I Q U E.' 4^5
■Hncce? et le cincjuicnic llnil- il d'une manière Liea
intéressante?
Celui qui s'engage à mener deux intrigues à-la-
fois , s'impose la nécessité de les dénouer dans un
niênje inslanl. Si la principale s'achève la première,
celle (jui reste ne se supporte plus j si c'est au con-
traire l'intrigue épisodi(|ne qui ajjandonne la prin-
cipale , autre inconvénient j des personnages ou
disparoisscnt lout-à-coup , ou se remontrent sans
raison; et l'ouvrage se mutile ou se refroidit.
Que devierid'ioit la pièce que Térence a intitu-
lée VEaulontiniorwnencs , ou V Ennemi de lui-'
inétne,s\, par uti effort de génie, le poète n'avoit su
reprendre l'intrigue de Clinia, qui se termine au
troisième acte , et la renouer avec celle de Cliti-
phon.
Térence transporta l'intrigue de la Périnthienne
de Ménandre dans l'Andricnne du même Doè'te
grec ; et de deux pièces simples il en fit une com-
posée. Je fis le contraire dans le Fils naturel. Gol-
doni avoil fondu dans une farce en trois ad es VA-
,^vore de Molière avec les caractères de VAml vrai.
Je séparai ces sujets, et je fis une pièce en cinq
actes : bonne ou mauvaise , il est certain que j'eus
raison en ce point.
Térence prétend que pour avoir doublé le sujet
de VEautontiinorwnc.aos , sa pièce est nouvelle^ et
j'^ consens : pour meilleure , c'est autre chose.
Sij'osois aie flatter de quelque adresse dansl^
S?
f
/l^G DE LA l''oi.SlE
Pcrc de famille ^ ce seroit d'avoir donne à Gc
rneuil et à Cécile une passion qu'ils ne peuvent s'a-
vouer dans les premiers actes , et de l'avoir telle-
ment subordonnée dans toute la pièce, à celle de
Saint-Albin pour Sophie , que même après une dé-
claration, Genueuil et Cécile ne peuvent s'entre-
tenir de leur passion , quoiqu'ils se retrouvent en-
semble à tout moment.
Il n'j^ a point de milieu: on perd toujours d'un
côté ce que l'on gngne de l'autre. Si vous obtenez
de riutérêt et de la rapidité par des incidens multi-
pliés , vous n'aurez plus de discours; vos pej;sron-
rages auront à-peine le temps de parler ; ils agiront
au lieu de se développer. J'en parle par expérience.
On n^j^eut niettrelrop d'acticrLetdcmouvement
dans la farce : qu'j' diroit-on de supportable ? Il
en faut moins dans la comédie gaie^jrnoinsencore
dans la comédie sérieuse , et presque^oint dans la
Lracédie. "
vloins un genre est vraisemblable , plus il est fa-
cile d'y être rapide et chaud. On a de la chaleur ans
dépens de la vérité et des bienséances, La chose lai^
plus maussade, ce seroit un drame burlesque et
froid. Dans les genres sérieux, le choix des incidens
rend la chaleur difficile à conserver.
Cependant une farce excellente n'est pas l'ou-
vrage d'un homme ordinaire. Elle suppose une
gaîté originale ', les caractères en sont comme leà
grotesques de Calot, où les principaux traits de la
. DRAMATIQUE. /j9J
figure liuMiaiiie sont conservés. Il n'est pas donné à
tout le monde d'estropier ainsi. Si l'on croit qu'il y
aitbcaucoupplusd'honunes capablcsde faire Poj//"-
ceaugnac que le j^Iisaiilhrope , on se trompe.
Qu'est-ce qu'Aris.ophane ? Un farceur original.
Un auteur de cetle espèce doit être précieux pour
le gouvernement, s'il sait l'employer. C'est à lui
qu'il faut abandonner tous les enthousiastes qui
troublent de temps-en-tenips la société. Si on les
lt>c/ expose à la foire j on n'en remplira pas les prisons.
Quoique le mouvement varie selon les genres
qu'on traite , l'action marche toujours ', elle ne s'ar-
rête pas même dans les entr'actes. C'est une masse
qui se détache du sommet d'un rocher : sa vitesse
s'accroît à-mesure qu'elle descend; et elle bondit
d'espace en espace , par les obstacles qu'elle ren-
contre.
Si celle comparaison est juste ; s'il est vrai qu'il
y ait d'autant moins de discours qu'il j a plus d'ac-
tion; on doit plus parler qu'agir dans les premiers
actes , et plus agir que parler dans les derniers.
^J%!**^Kst-il plus dilîicile d'établir le plan que de dia-
loguer ? C'est une question que j'ai souvent entendu
agiter; et il m'a toujours semble que chacun répon-
doit plutôt selon son talent , que selon la vérité de
la chose.
Un homme à qui le commerce dn monde est fa- /
iviilicr, qui parle avec aisance, qui conaoît les
^28 DE LA POÉSIE-
hommes, qui les a ôludics, écoutes, cl qui sait
écrire , trouve le plan difllcilc.
Un autre qui a de l'étendue dans l'esprit , qui a
médité l'art poétique, qui connoît le théâde , à qui
l'expérience et le goût ont indiqué les situations qui
intéressent , qui sait combiner des événemens , for-
mera son plan avec assez dofacilité; mais les scènes
lui donneront de la peine. Celui-ci se contentera
d'autant moins de son travail , que , verse dans les .
meilleurs auteurs de sa langue et des langues an-
ciennes , il ne peut s'empêcher de comparer ce
qu'il fait à des chefs-d'œuvre qui lui sont présens.
S'agil-il d'un récit? celui del'Andrienne lui revient.
D'une scène de passion ? l'Eunuque lui en offrira
dix pour une qui le désespéreront.
Au-rcste, l'un et l'autre sont l'ouvrage du génie;
mais le génie n'est pas le même. C'est le plan qui
soutient une pièce compliquée; c'est l'art du dis-
cours et du dialogue qui fait écouter et lire une
pièce siniple.
J'observerai pourtant qu'en général il y a plus ds
pièces bien dialoguées , que de pièces bien condui^'-*f
tes. Le génie qui dispose lesincidens, paroît plus
rare que celui qui trouve les vrais discours. Com-
bien (Je belles scènes dans Molière ! On compte ses
dénouemens henreux.
} Les plans se forment d'après l'imagination; les
discours , d'après la nature.
DRAMATIQUE. 4''f>
On peut former une infinilc de plans d'un niénic
sujet, et d'nprès les niciiies caractères. Mais les
cai actères étant donnés , la manière de faire parler
est une. Vos personnages auront telle ou telle chose
à dire , selon les situations où vous les aurez placés :.
mais étant les mêmes hommes dans toutes ces si-
tuations , jamais ils ne se contrediront.
On seroit tenté de croire qu'un drame devroit
élre l'ouvrage de deux hommes de génie ; l'un qui
arrangeât ^ et l'autre qui fit parler. JMais qui est-ce
qui pourra dialoguer d'après le plan d'un autre ? Le
génie du dialogue n'est pas universel; chaque hom-
me se tàte et sent ce qu'il peut : sans qu'il s'en ap-
pcrçoive , en formant son plan ,il cherche les silua-
lioMS dont il espère sortir avec succès. Changez
ces situations , et il lui semblera que son génie l'a-
bandonne^Il faut à l'un des situations plaisantes ; à
l'autre, des scènes morales*et graves; à un troi-
sième , des lieux d'éloquence et de pathétique. Don-
nez à Corneille un plan de Piacine , et à Racine un
plan de Corneille } et vous verrez comment ils s'en
tireront.
ISé avec un caractère sensible et droit, j'avoue,
mon ami, que je n'ai jamais été effrayé d'un mor-
ceaad'où j'espcrois sortir avec les ressources de
la raison et de l'honnêteté. Ce sont des armes que
mes parens m'ont appris a manier de bonne heure:
je les ai si souvent employées contre les autres et
contre moi,
l
M^<^
4"jO bg LA PO K Sic
Vous savez que je suis habitue de longue main
à l'art du soliloque. Si je quille la société et (juc je
rentre chez moi, triste et chagrin, je rnc retire dans
non cabinet , et là je me questionne et je me de-
niandc : Qu'avez-vous?.. . de l'humeur?... Oui...
Est-ce que vous vous portez mal ?... Non... Je nie
presse j j'arrache de moi la vérité. Alors il me
semble que j'aie une ame gaie , tranquille, hon-
nête et sereine, qui en interroge une autre qui est
honteuse de quclf[ue sottise cp'elle craint d'avouer.
Cependant l'aveu vient. Si c'est une sol lise que j'ai
commise , comme il m'arrive assez souvent , je
m'absous. Si c'en est une qu'on m'a faite , comme
il arrive quand j'ai rencontré des gens disposés à
abuser de la facilité de mon caractère , je par-
donne. La tristesse se dissipej je rentre dans ma
famille, bon époux , bon père, bon maître , du-
moins je l'imagine j et "personne ne se ressent d'un
chagrin qui alloit se répandre sur tout ce qui m'eût
approché.
Je conseillerai' cet examen secret à tous ceux qui
voudront écrire j ils en deviendront à-coup-sùr
plus honnêtes gens , et meilleurs auteurs.
Que j'aie un plan à former, sans que je m'en ap-
porçoive , je chercherai des situations qui quadre-* .
ront à mon talent et à mon caraclère.
= Ce plan sera-t-il le meilleur ?
=z II me le paroîtra sans-doulc.
= Mais aus autres ?
ti n A s: A T t Q u i:. 4>I
=; C'est une autre ([ueblion.
Ecouter les hommes, et s'entretenir soiivont avec
soi: voilà les luojcns de se lormer au dialogue.
Avoir une belle imagination j consulter l'ordre
et reuchaînement des clioses; ne pas redouter les
scènes difficiles , ni le long travail; entrer par le
cen!re de son sujet ^ bien discerner le moment où
l'acli^n doit commencer j savoir ce qu'il est à-pro-
pns de laisser en arrière; connoîlre les situations
qui aû'eclenl: voilà le talent d'après lequel on saura
former un plan.
Sur-tout s'imposer la loi de n?^ pas jeter sur le
papier, une seule idée de détail, c|ue le plan ne sétt
arrclé.
Comme le plan coûte beaucoup, et qu'il veut
^tre long-temps médité , qu'arrive-t-il à ceux qui
se livrent au genre dramatique , et qui ont quelque
facilité à peindre des caractères ? Ils ont une vue
générale de leur sujet ; ils connoissent à-peu-près
ïes situations ; ils ont projeté leurs caractères ; et
lorsqu'ils se sont dit : Cette mère sera coquette j
ce père sera dur; cet amant, libertin ; cette jeune
fdle, sensible et tendre; la fureur de faire les scènes
les prend. Ils écrivent, ils écrivent; ils rencontrent
des idées fines , délicates , fortes mcnic ; ils ont
des morceaux charmans et tout prêts : mais lors-
qu'ils ont beaucoup travaillé , et qu'ils en viennent
au plan , car c'est toujours là qu'il en faut venir, ils
cherchent à placer ce morceau charmant; ils ne se
452 DE LA POÉSIE
résoudront jamais à perdre cette idée dclîcalc ou
lurte; ils feront le contraire de ce qu'il falloit , le
plan pour les scènes qu'il falloit faire pour le plan.
De-là, une conduite et iiièriic un dialogue contraints^
beaucoup de peine et de temps perdus , et une
inultiludc de copeaux qui demeurent sur le chan-
tier. Quel chagrin , sur-tout si l'ouvrage est en
vers !
J'ai connu un jeune poëte qui ne manquoit pas
de génie, et qui a écrit plus de trois ou quatre
niille vers d'une tragédie qu'il n'a point achevée,
. et <[u'il n'achèvera jamais. '•'
/^ *» 'i^Soit donc que vous composiez en vers , ou que 1
^ vous écriviez en prose , faites d'abord le plan ; )
après cela vous songerez aux scènes. '■
Mais comment former le pfan ? Il jr a, dans la^ j|
poétique d'Aristote , une belle idée là-dessus. Elle ' I
m'a servi ; elle peut servir à d'autres , et la voici : \
Entre une infinité d'hommes qui ont écrit de ^
l'art poétique , trois sont particulièrement célèbres ; /
Aristote , Horace et Boileau. Arislote est un phi-
losophe , qui marche avec ordre , qui établit des 1
principes généraux , et qui en laisse les consé-
quences à tirer, et les applications à faire. Horace
est un homme de génie , qui semble affecter le dé-
sordre , et qui parle en poëte à des poètes. Boileau
est un maître , qui cherche à donner le précepte et
l'exemple à son disciple.
Aristote dit en quclqu'endroit de sa poétique :
DRAMATIQUE. 4^>
Soit que VOUS travailliez sur un sujet connu , soit
que vous en tentiez un nouveau , commencez par
esquisser la fable ; et vous penserez ensuite aux
épisodes ou circonstances qui doivent rétendre,
Eit-ce une tragédie ? dites : Une jeune princesse
est conduite sur un autel , pour j être immolée ;
mais elle disparoît tout-à-coup aux yeux des spec-
tateurs , et elle est transportée dans un pays , où la
coutume est de sacrifier les étrangers à la déesse
qu'on y adore. On la fait prêtresse. Quelques an-
nées après , le frère de cette princesse arrive dans
ce pays. Il est saisi parles habitans; et sur-le-point
d'être sacrifié par les mains de sa sœur , il s'écrie :
Ce n'est donc pas assez que ma sœur ait été sacri-
fiée, il faut que je le sois aussi! A ce mot , il est
reconnu et sauvé.
Mais pourquoi la princesse avoit-elle été con-«
damnée à mourir sur un autel ?
Pourquoi innnole-t-on les étrangers dans la terre
barbare où son frère la rencontre ?
Comment a-l-il été pris ?
Il vient pour obéir h un oracle. Et pourquoi cet
oracle ? *
Il est reconnu par sa sœur. Mais celte recon-
noissancene se pouvoit-elle faire autrement ?
Toutes ces choses sont hors du sujet. Il faut les
suppléer dans la fable.
Le sujet appartient à tous ; mais le poète dispo-
sera da reste à sa fantaisie; et celui qui aura rempli
Thé;Uie. T
454 ï>E L* POÉSIE-
sa tâche, de la manière la plus simple et la plus né-
cessaire , aura le mieux réussi.
L'idée (l'Arislole est propre à tous les genres
dramatiques; et voici conmient j'en ai fait usage
pour moi.
Un père a deux enfans , un fils et une fille. La fille
aime secrètement un jeune Ixjimne qui demeure
dans la maison. Le fils est enlcté d'une inconnue
qu'il a vue dans son voisinage. Il a tâché de la cor-
rompre, mais inutilement. Il s'est déguisé et établi
à côté d'elle , sous un noni et sous des habits em-
pruntés. Il passe, là, pour un homme du peuple ,
attaché à quelque profession mécanique. Censé le
jour à son travail , il ne voit celle qu'il ainie que le
soir. Mais le père, attentif à ce qui se passe dans sa
niaison , apprend que son fils s'absente ^tout es les
nuits. Cette conduite, qui annonce le dérèglemeut ,
l'inquiète : il attend son fils.
C'est là que la pièce commence.
Qu'arrive-t-il ensuite ? C'est que cette fille
convient à son fils; et <[ue , découvrant en-méme-r
temps que sa fille aime le jeune homme à qui il la
destinoit , il la lui accorde ; et qu'il conclut deux
mariages contre le gré de son beau-frère , qui avoi^
d'autres vues.
Mais, pourquoi la fille aime-t-elle secrètement?
Pourquoi le jeune homme qu'elle aime ç.st-ildans
la niaison? Qny fait-il ? qui est-il?
Qui est cette inconnue , dont le fils est épris?
DRAMATIQUE. 4^^
Comment est-elle tombée dans l'étal de pauvreté
où elle est ? .
D'où esl-clle? Née dans la province , qu'est-ce
qui l'a aiuencc k Paris ? Qu'est-ce qui Vy relient?
Qu'est-ce que le beau-frère ?
D'où vient l'autorité qu'il a dans la maison da
père ?
p. urquoi s'oppose-t-il à des mariages qui con-
viennent au père ?
Mais , la scène ne pouvant se passer en deux
endroits , comment la jeune inconnue entrcra-t-
elle dans la maison du père ?
Comment le père dccouvre-t-il la passion de
sa fille et du jeune iiomme qu'il a chez, lui?
Quelle raison a-t-il de dissimuler ses desseins?
Comment arrive-t-il que la jeune inconnue lui
convienne ?
Quels sont les obstacles que le beau-frère ap-
porte à ses vues ?
Comment le double mariage se fait- il malgré
■ces obstacles?
Combien de choses qui demeurent indétermi-
nées, après que le poète a fait son esquisse ! Mais
voilà l'argument et le fond. C'est de-là qu'il doit
tirer la division des actes , le nombre des person-
nages , leur caractère , et le sujet des scène».
Je vois que cette esquisse me convient , parce
que le père , dont je me propose de faire sortir
ie caractère , sera très-malheureux. Il ne voudrf
^j56 DE LA POisit
point un mariage cjui convient à son fils ; sa fille
lui paroîtra s'éloigner d'un mariage qu'il veut ; et
la défiance d'une délicatesse réciproque les empê-
chera l'un et l'autre de s'avouer lears sentimcns.
Le nombre de mes personnages sera décidé.
Je ne suis plus incertain sur leurs caraclères.
Le père aura le caractère de son état. Il sera
bon , vigilant , ferme et tendre. Placé dans la cir-
constance la plus difficile de sa vie , elle suffira
pour déptojer toute son ame.
Il faut que son fils soit violent. Plus une passion
est déraisonnable , moins il faut qu'elle soit libre.
Sa maîtresse ne sera jamais assez aimable. J'en
ai fait un enfant innocent, honnête et sensible.
Le beau-frère , qui est mon machiniste , homme
d'une tête étroite et à préjugés , sera dur , foible,
méchant , importun , rusé , Iracassier , le trouble
de la maison , le fléau du père et des enfans , et
l'aversion de tout le monde.
Qu'est-ce que Germeuil ? C'est le fils d'un an)i
du père de famille , dont les affaires se sont dé-
rangées , et qui a laissé cet enfant sans ressource.
Le père de famille l'a pris chez lui après la mort
de son ami , et l'a fait élever conune son fils.
Cécile , persuadée que son père ne lui accordera
jamais cet homme pour époux , le tiendra à une
grande distance d'elle, le traitera quelquefois avec
dureté ; et Germeuil , arrêté par cette conduite f
par la crainte de manquer au père de famille , sa. ^
T) R A M A T l Q U E. 4^7
•Icnfaileui' , se icnrcnucra dans les bornes du rcs-
ect j n;ais les apparences ne seront pas si bien
jardées de part et d'autre , que la passion ne
perce , tantôt dans les discours , tantôt dans les
actions , mais toujours d'un luauièrc incertaine el
légère.
Gerrueuil sera donc d'un caractère ferme, tran-
quille , el un peu renfermé.
Et Cécile , un composé de hauteur , de vivacité,
de réserve et de sensibilité.
L'espèce de dissimulation , qui contiendra ces
amans , trompera aussi le père de famille. Dé-
tourné de ses desseins par cette fausse antipathie,
il n'osera proposer à sa fille , pour époux , un homme
qui ne laisse appercevoir aucun penchant pour
elle , et qu'elle paroît avoir pris en aversion.
•Le père dira : N'est-ce pas assez de tourmenter
mon fils , en lui ôtant une femme qu'il aime , sans
aller encore persécuter ma fille , en lui proposant
pour époux un homme qu'elle n'aime pas ?
La fille dira : N'est-ce pas assez du chagrin que
mon père el mon oncle ressentent de la passion d«
n:on frère , sans l'accroître encore par un aveu qui
révolteroit tout le monde ?
Par ce niojcn , l'intrigue de la fille et de Ger-
mcuil sera sourde , ne nuira point à celle du fils
et de sa maîtresse , et ne servira qu'à augmenter
riiurneur de l'oncle et le chagrin du père.
J'aurai réussi au-delà de mes espérances, si je
4''jS us h A FOÉîrE
parviens à tellemenl inlcrcsser ces deux person-
nages à la passion du fils , qu'ils ne puissent s'oc-
cuper de la leur. Lcuj- penchant ne partagera plus
l'intérêt j il rendra seulement leurs scènes plus
-piquantes.
J'ai voulu que le père fût le personnage princî-
«/•^pal. L'esquisse restoit la même ; mais tous les
épisodes "cliangcoient , si j'avois choisi pour mon
héros , ou le, fils , ou l'ami , ou l'oncle.
■^_- A[^'" le poète a de l'imagination, et qu'il se re-
y pose sur son esquisse , il la fécondera j il en verra
sortir une foule d'incidens ; et il ne sera plus em-
fcarrassé que du choix.
Qu'il se rende diiïicile sur ce point , lorsque
son sujet est sérieux. On ne souffriroit pas , au-
jourd'hui , qu'un père vînt avec une cloche de
jnulet mettre en fuite un pédant , ni» qu'un nii%i
se cachât sous une \àb\e , pour s'assurer , par lui-
même , des discours qu'on, tient à sa femme. Ces
moyens sont de la farce.
Si une jeune princesse est conduite vers un
autel sur lequel on doit l'immoler, on ne voudra
pas qu'un si grand événement ne soil fondé que
sur l'erreur d'un messager qui suit un chemin ,
tandis que la princesse et sa mère s'avancent par
un autre.
= La fatalité qui nous Joue , n'attache-t-c-lle
pas des révolutions plus iinpoitaotes à des causes
plus légères ?
DRAMATIQUE. 4^9
= Il est vrai. Mais le poète ne doit pas l'iniiler
en cela ; il emploiera cet incident , s'il est donné
par riiistoire : mais il ne l'inventera pas. Je jugerai
SCS niojcns plus sévèrement , cjue la conduite des
dieux.
<^)u'il soit scrupuleux dans le choix des incidcns ,
et sobre dans leur usage j qu'il les proportionne
à l'importance de son sujet j et qu'il établisse entre
eux une. liaison presque nécessaire.
•= Plus les mojens , par lesquels la volonté des
dieux s'accomplira sur les hon)mcs , seront obs-*
Curs et foibles, plus je serai effrayé sur leur sort.
= J'en conviens. Mais il faut que je ne puisse
douter que telle a été la volonté; non du poète,
mais des dieux.
La tragédie demande de l'importance dans lea
tiiojens ; ia comédie , de la finesse.
Un amant jaloux est-il incertain des sentimens
de son ami ? Térence laissera sur la scène un Dave
qui écoutera les discours de celui-ci , et qui en
fera le récit à son maître. Nos Français voudront
que leur poète en sache davantage.
Un vieillard , sollomenlvain , changera son nom
bourgeois d'Arnolphe , en celui de M. de la Souchê*j
et cet expédient ingénieux fondera tou*e l'intrigue,
et en amènera te dénouement d'une manière sim-
ple et inattendue ; alors ils s'écrieront : à mer-
veilles ! et ils auront raison. Mais si_, sans aucune
vraisemblance , et cinq ou six fois de suite , oa
\
4mO de la POASIE
ieur montre cet Arnolplie devenu le confiJenî de
son rival cl la dupe de sa pupile j allanl de Valcre à
Agnès, et retournant d'Agnès à Yalère, ils diront:
Ce n'est pas un drame , que cela ; c'est un conte t
et si vous n'avez pas tout l'esprit , toute la gaîlc ,
tout le génie de Molière , ils vous accuseront
d'avoir manqué d'invention ] et ils répéteront :
C'est un conte à dormir.
Si vous avez peu d'incidens , vous aurez peu
de personnages. IN'ajez point de personnages su-
perflus , et que des fils imperceptibles lient tous
vos incidens.
Sur-tout , ne tendez point de fils à faux : en
ni'occupant d'un embarras qui ne viendra point,
vous égarerez mon attention.
Tel est , si je ne me tron)pe , l'effet du discours
de Frosine dans V Avare. Elle s'engage à détourner
l'Avare du dessein d'épouser Marianne , par le
moyen d'une vicomtesse de Basse-Bietogne , dont
elle se promet des merveilles , et le spectateur
avec elle. Cependant la pièce finit , sahs qu'ort
revoie ni Frosine , ni sa Basse - Bretonne qu'on
attend toujours.
-J^Quel ouvrage, qu'un plan contre lequel on n'au-
''/roit .point d'objection ! Y en a-t-il un ? Plus il
/ sera compliqué , moins il sera vrai. Mais on de-
mande du plan d'une comédie et du plan d'une
1 tragédie , quel est le plus difficile ?
Il y a trois ordres de choses. L'histoire , où 1«
D R A ]\î A T I Q U E. 44*
fait est donné j la tiîigcdic , où le poète .ijoiile à
I bistoire ce qu'il imagine en pouvoir augmenter
i'inléiét; la comédie , où le poète invente tout.
D'où l'on peut conclure que le poète comique
est le poète par excellence. C'tstlui qui fait j il est,
dans sa sphère, ce que l'Etre tout-puissant est dans
la nalurc. C'est lui qui crée , quî lire du néant j
avec cette différence , que nous n'entrevojons dans
la nature , qii'un enchaînement d'effets dont les
causes nous sont mconnues , au-lieu que la marche
du drame if est jamais obscure ; et que , si le poète
nous cache assez de ses ressorts pour nous piquer,
il nous en laisse toujours appercevoir assez pour
nous satisfaire.
= INIais , la comédie étant une imitation de la
nature dans toutes ses parties , le poète n'a-t-il
pas un modèle auquel il se doive conformer ,
niéme lorsqu'il forme son plan ?
= Sans-doute.
= Quel est donc ce modèle ?
=^ Avant que de répondre , je demanderai ,
qu'est-ce qu'uu plan ?
= L n plan , c'est une histoire merveilleuse ,
distribuée selon les règles du genre dramatique ;
histoire , qui est en partie de linvention du poète
tragique , et toute entière de l'invention du poète
comique.
= Fort bien. Quel est donc le fondement de
i'art dramatique ?
= L'art historique.
442 DE L K Poisil
= Rien n'est plus raisonnable. On a comparé
la poésie à la peinture j et l'on a bien fait : mais
une comparaison plus utile et plus féconde en vé-
rités , ç'auroit été celle de l'hiitoire à la poésie.
On se seroit ainsi formé des notions exactes du
vrai , du vraisemblable, et du possible j et l'on eût
fixé l'idée nette et précise du. merveilleux , terme
commun à tous les genres de poésie , et que peu
de poètes sont en état de bien définir.
Tous les événemens historiques ne sont pas
propres à faire des tragédies ; ni tous les événemens
domestiques , à fournir des sujets de comédie. Les
anciens renfermoient le genre tragique dans les
familles d'Alcméon , d'OEdipe , d'Oreste , de Mé-
léagre , de Thj'este , de Télephe et d'Hercule.
Horace ne veut pas qu'on nielle sur la scène un
personnage qui arrache un enfant tout vivant deà
entrailles d'une Lamie. Si on lui montre quel({ue
chose de semblable , il n'en pourra ni croire la
possibilité , ni supporter la vue. INIais où est le
terme où l'absurdité des événemens cesse , et où la
vraisemblance commence? Comment le poète sen-
tira-t-il ce qu'il peut oser?
Il arrive quelquefois à l'ordre naturel des choses ,
d'enchaîner dos incideus' extraordinaires. C'est le
même ordre qui dislingue le merveilleux du mira-
culeux. Les cas rares sont merveilleux j les cas
naturellement impossibles sont miraculeux; l'art
\ dramatique rejette les miracles.
Si la nalure ne combinoit jamais des événemecs
DRAMATIQUE. /f/jS
d'une inaaière cxlraordinaire , tout ce que le. poêle
iiuûgincroit au defà de la simple el froide unifor-
riiitc des choses communes , seroit incro_)ahIe.
Mais il n'en est pas ainsi. Que fail donc le poêle ?
Ou il s'empare de ces combinaisons extraordi-
naires , ou il en imagine de semblables. Mais , au-
*yj - lieu que la liaison des cvcnemens nous échappe
souvent dans la nalure , et que , laule de connoître
l'ensemble des choses, nous ne voyons qu'une con-
comitance fatale dans les faits j le poète veut , lui , ,
qu'il règne dans toute la texture de son ouvrage
une liaison apparente et sensible ; en sorte qu'il est
moins vrai et plus vraisemblable que l'historien.
= Mais, puisqu'il suffit de la seule co-existence
des événemens,paur fonder le merveilleuxdans l'his-
toire, pour([uoi le poêle ne s'en contenteroit-il pas?
=^ Il s'en contente aussi 'quelquefois , sur-
tout le poète tragique. Mais la supposition d'in-
cidens simultanés n'est pas aussi permise au pocle
comique.
=^ Et la raison ?
= C'est que la portion connue , que le poète
tragique emprunte de l'histoire , fait. adojDter ce-
qui est d'imagination , connue s'il étoit historique*
Les choses qu'il invenle reçoivent de la vraisem-
blance par celles qui lui sont données. Mais rien
n'est donné au poète comique : il lui est donc
moins permis de s'appuyer sur la simultanéité des
évtnemens. D'ailleurs , la fatalité ou la volonté des'
444 'de T^A rOKSiE
dieux , qui eiFraio si Ibrl les honitnos f^e (jul !a
destinée se trouve abandonnée à des êtres supé-
rieurs auxquels ils ne peuvent se soustraire , dont
la main les Suit et les atteint au nioiucnt où ils sont
dans la sécurité la plus entière , est plus nécessaire
à la tragédie. S'il y a quelque chose de touchant ,
c'est le spectacle d'un homme rendu coupable et
malheureux malgré lui.
Il faut ({ue les hommes fassent , dans la comédie ,
le rôle que font les dieua dans la tragédie. La fa-
talité et la méchanceté , voilà , dans l'un et l'autre
\. genre , les bases de l'intérêt dramatique. ^y'
= Qu'est-ce donc que le vernis romanesque»
^u'on reproche à quelques-unes de nos pièces?
=■ Un ouvrage sera romanesque , si le merveil-
leux naît de la siirmltanéité des évéoemens ; si
l'on y voit les dieux ou les hommes trop méchans
ou trop bons j si les choses et les caractères y
diiîèrent trop de ce que l'expérience ou l'histoire
nous les montre ; et sur-tout si l'enchaînement des
événcmens j est trop extraordinaire et trop com-
pliqué.
D'où l'on peut conclure que le roman ,dont on
ne pourra faire un bon drame , ne sera pas mauvais
pour cela j mais qu'il ny a point de bon drame , dont
on ne puisse faire un excellent roman. C'est par
les règles que ces deux genres de poésie dilTèrent.
L'illusion est leur but commun : mais, d'où dépend
l'jllusioa? Des circonstances. Ce sont les circons-
DRAMATIQUE. 44^
tances qui la rcndeut plus ou moins difficile à
produire.
Me permettra- 1- on de parler un moment la
langue des géomètres? On sait ce qu'ils appellent
une équation. L'illusion est seule d'un côté. C'est
une quantité constante , qui est égale à une somme
de termes , les uns positifs , les antres négatifs;
dont le nombre et la combinaison peuvent varier
sans fin, mais dont la valeur totale est toujours la
même^ Les termes positifs représentent les circons-
tances communes ; et les négatifs , les circonstances
extraordinaires. 11 faut qu'elles se rachètent les unes
par les autres.
L'illusion n'est pas volontaire. Celui qui diroit :
Je veux me faire illusion , rcssembleroit à celui qui
diroit: J'ai une expérience des choses de la vie, à
laquelle je ne ferai aucune attention.
Quand je dis que l'illusion est une quantité cons-
tante, c'est dans un homme qui juge de différentes
productions , et non dans des hommes di/Tcrens.
Il n'^ a peut-être pas, sur toute la surface* de la terre,
deux individus qui aient la même mesure de la cer-
titude ; et cependant le poète est condamné à faire
illusion également à tous ! Le poète se joue de
la raison et de l'expérience de l'homme instruit ,
comme une gouvernante se joue de l'imbécillité
d'un enfant.- Un bon poème est un conte digne
d'être fait à des hommes sensés.
Le romancier a le temps et l'espace qui man'^
44^ DE LA POÉSIE
cjuent au poêle dramatique : à njérite égal , J'eslî-
îuerai donc moins un roman", qu'une pièce de ihcâ-
tre. D'ailleurs , il n'_y a point de difllculté que le
premier ne puisse esquiver. Il dira ; u La vapeur
» du sommeil ne coule pas plus doucement dans
» lesjeus appesantis et dans les membres fatigués
» d'un homme abattu , que les paroles flatteuses
)) de la déesse ; mais elle sentoit toujours je ne
)) sais quoi , qui repoussoit ses efforts et qui se
» jouoit du ses charmes.. . Mentor , immobile dans
» ses sages conseils , se laissoit presser j quelque-
j) fois même il lui laisso t espérer qu'elle l'enibar-
)) rasseroit par ses questions j mais au moment où
» elle crojoit satisfaire sa curiosité , ses espérances
» s'évanouissoient. Ce qu'elle iraaginoit tenir , lui
» échappoit tout-à-coup ^ et une léponse courte la
n replongeoit dans les incertitudes ». . . Et voilà le
romancier hors d'.ûffaire. Mais , quelque difficulté
qu'il y eût eu à faire cet entrelien , il eût fallu , ou
que le poêle dramatique renversât son plan, ou
qu'il la surmontât. Quelle difl'crencc de peiadjX-ua
effet , ou de le produirej^
Les anciens ont eu des tragédies où tout étoit
de l'invention du poète. L'histoire n'olfroit pas
même les noms des personnages. Et qu'importe^
si le poète n'excède pas la vraie mesure du mer-
veilleux?
Ce qu'il y a d'historique dans un drame est
coaim d'assez, peu de personne; si cependant le
D n A M A T I Q U fi. /|47
poënic est bien fait , il intéresse également tout le
monde , plus peut-être le spectateur ignorant , que
le spectateur inslruil. Tout est d'une égale vérité
pour celui-là j au-lieu que les épisodes ne sont que
vraisemblables pour celui-ci. Ce sont des men-
songes mêlés à des vérités avec tant d'art , qu'il
n'éprouve aucune répugnance à les recevoir.
La tragédie domestique auroit la difficulté des
deux genres ; TeiFet de la tragédie héroïque à pro-
duire , et tout le plan à former d'invention , ainsi
que dans la comédie. ^^ --^
Je me suis demandé quelquefois si la tragédie •;
domestique se pouvoit écrire en vers j et sans trop
savoir pourquoi , je me suis répondu que non»
Cependant , la comédie ordinaire s'écrit en vers j
la tragédie héroïque s'écrit en vers. Que ne peuî-
pn pas écrire en vers ! Ce genre exigeroit-il un
stjle particulier , dont je n'ai pas la notion? ou la
vérité du sujet et la violence de l'intérêt rejelte-
roient-elles un langage s_)'mmétrisé? La condition
des personnages seroit-elle trop voisine de la nôtre,
pour admettre une harmonie régulière ?
Résumons. Si l'on mcttoit en vers l'histoire de
Charles XII, elle n'en seroit pas moins une his-
toire. Si l'on mettoit la Henriade en prose, elle
n'en seroit pas moins un poénie. Mais l'historien
a écrit ce qui est arrivé , purement et simplement j
ce qui ne fait pas toujours sortir les caractères
, autant qu'ils pourroientj ce qui n'émeut ni n'inté-
44^ DE LA POÉSIl
resse pas autant qu'il est possible d'émouvoir et
d'intéresser. Le poète eût écrit tout ce qui lui
auroit semblé devoir affecter le plus, 11 eût imaginé
des événemens. Il eût feint des discours. Il eût
chargé l'histoire. Le point important pour lui eût
été d'être merveilleux , sans cesser d'être vraisem-
blable j ce qu'il eût obtenu, en se conformant à
l'ordre de la nature , lorsqu'elle se plaît à combiner
des incidens extraordinaires , et à sauver les incidens
extraordinaires par des circonstances conmiunes.]
Voilà la fonction du poète. Quelle différence
entre le versificateur et lui ! Cependant ne croyez
pas ([ue je méprise le premier 3 son talent est rare.
Mais si vous faites du versificateur un Apollon , le-
poète sera pour moi un Hercule. Or , supposez
une Ijre à la main d'Hercule j et vous n'en ferez
pas un Apollon. Appuyez un Apollon sur une mas-
sue , jelez sur ses épaules la peau du lion de Né-
mée; et vous n'en ferez pas un Hercule.
D'où l'on voit qu'une tragédie en prose est tout
Butant un poème, qu'une tragédie en vers j qu'il en
est de même de la comédie et du roman j mais
que !c but de la poésie est plus général que celui
de l'histoire. On lit, dans rhistoire, ce ([u'un lionnue
du caractère de Henri IV a fait et souffert. Riais
combien de cii.consla ices possibles où il eût agi
et souffert d'une manière conforme à son caractère ,
plus merveilleuse, que Thisloire n'offre pas , mais
que la poésie imagine.
^nAMATIQU»i '449
Limnginalion ; voilà la (jualilé sans laquelle on
li'esl ni un pocle , ni un philosophe , ni un homme
d'esprit , ni un être, raisonnable , ni un honnne.
= Qu'est-ce donc que l'imagination, me ditcz.-
Vous ?
=^ O mon ami , quel piège vous tendez à celui
qui s'est proposé de vous entretenir de l'art drama—
liqfte! S'il se met à philosopher , adieu son objet.
L'imagination est la faculté de se rappeler des
images .Un homme, entièrement privé de cette fa-^
culte seroit un stupide, dont toutes les fonctions
intellectuelles se réduiroient à produire les sons
qu'il auroit appris à combiner dans l'enfance , et à
les appliquer machinalement aux circonstances de
la vie.
C'est la triste condition du peuple, et quelque-
fois du philosophe. Lorsque la rapidité de la con-
versation entraîne celui-ci, et ne lui laisse pas le
temps de descendre des mots aux images ; que fait-
il autre chose , si ce n'est de se rappeler des sons et
de les produire combinés dans un certain ordre?
O combien l'homme qui pense le plus est encore i
automate ! '
Mais quel est le moment oîi il cesse d'exercer sa
mémoire , et oîi il commence à appliquer son ima-
gination? C'est celui où, de questions en questions,'
vous le forcez, d'imaginer j c'est-à-dire , de passer ,'
de sons abstraits et généraux , à des sons moins abs-
traits el moins généraux , jusqu'à ce qu'il soit arrivé
/
Jl'jO DE LA POKSIE
à quelque représentation sensible , le dernier tcrnïc
et le repos de sa raison. Alors , que deviect-ii ? Pein-
tre ou poète.
Demandez-lui, par exemple: qu'est-ce que la
justice? et vous serez, convaincu qu'il ne s'entendra
lui-même que quand , la connoissance se portant de
son ame vers les objets par le même chemin qu'elle
y est venue, il inmginera deuxhonniies conduits par
la faim vers un arbre chargé de fruits j l'un monté
sur l'arbre, et cueillant; et l'aulres'einparant, par la
violence , du fruit que le premier a cueilli. Alors il
vous fera remarquer les mouvemens qui se mani-
festeront en eux; les signes du ressentiment d'urt
côté , les symptômes de la crainte de l'autre ; celui-
là se tenant pour offensé , et l'autre se chargeant
lui-même du litre odieux d'offenseur.
Si vous faites la même question à un autre, sa
dernière réponse se résoudra à un autre tableau.
Autant de têtes, autant de tableaux diffthens peut-
être: mais tous représenteront deux hommes éprou-
vant dans un même instant des impressions con-
traires; produisant des mouvemens opposés; ou
poussant des cris inarticulés et sauvages ^ qui, ren-
dus avec le temps dans la langue de l'homme police,
signifient et signifieront éternellement , justice ,
injustice.
C'est par un toucher, qui se diversifie dans la na-
ture animée en une infinité de manières et de de-
grés, et qui s'appelle dans l'homme, voir, entendre,
ÔRAMATIQUE. 4^1
jflaircr, goùler el sentir, qu'il reçoit des impres-
sions qui se conservent clans ses organes j qu'il dis-
tingue ensuite par des mots , et qu'il se rappelle ou
par ces mots mêmes, ou par des images.
Se rappeler une suite nécessaire d'images telles
qu'elles se succèdent dans la nature, c'est raisonner
d'après les faits. Se rappeler une suite d'images
comme elles se succéderoient nécessairement dans
la nature, tel ou tel phénomène étant donné, c'est
raisonner d'après une hjpotbèse , ou feindre; c'est
être philosophe ou poète , selon le btit qu'on se
propose.
Et le poète qui feint , et le philosophe qui rai-
sonne , sont également , et dans le même sens , con-
séquens ou inconséquensj car être conséquent, ou
avoir l'expérience de l'enchaînement nécessaire des
plîénomènes , c'est la même chose.
En voilà , ce me semble , assez pour montrer l'a-
nalogie de la vérité et de la fiction , caractériser le
poète et le philosophe, et relever le mérite du poète,
sur-tout épique ou dramatique. Il a reçu de la na-
ture, dans un degré supérieur , la qualité qui dis-
tingue l'homme de génie de l'homme ordinaire, et
celui-ci du stupide ; l'imagination , sans laquelle le
discours se réduit à l'habitude mécanique d'appUr
quer des sons combinés.
Mais , le poète ne peut s'abandonner à toute la
fougue de son imagination ; il est des bornes qui lui
sont prescrites. Il à le modèle de sa conduite ckn»
V
ijSî DE LA POÉSIE
les cas rares de l'ordre général des choses. Voilà sa
règle.
Plus ces cas seront rares et singuliers , plus il lui
faudra d'art, de temps, d'espace et de circonstances
communes pour en compenser le merveilleux et
fonder l'illusion.
Bi le fait historiijne n'est pas assez merveilleux,
il le fortifiera par des incidens extraordinaires j s'i{
l'est trop , il l'afToiblira par des incidens communs.
Ce n'est pas assez, ô poète comique, d'avoir dit,
dans votre esquisse : Je veux que ce jeune homme
ne soit que foiblement attaché à cette courtisannc j
qu'il la quitte j qu'il se^ marie j qu'il ne manque pas
de goût pour sa femme ; que cette femme soit ai-
mable j et que son époux se promette une vie sup-
portable avec elle; je veux encore qu'il couche à
côté d'elle pendant deux mois, sans en approcher,
et cependant, qu'elle se trouve grosse. Je veux une
belle-mère qui soit folle de sa bru ; j'ai besoin d'une-
courtisanne qui ait des sentimensj je ne puis me
passer d'un viol , et je veux qu'il se soit fait dans la
rue, par un jeune homme ivre. Fort bien, courage f
entassez, entassez circonstances bizarres sur cir-
constances bizarres j j'y consens. Votre fable sera
merveilleuse, sans contredit; mais n'oubliez pas
que vous aurez à racheter tout ce merveilleux par
une multitude d'incidens communs qui le sauvent
et qui m'en imposent.
L'art poétique seroit donc hie^ avancé , si le
DRAMATIQUE, 4*^^
traité de la certitude historiijue éloil fait. Les
mêmes principes s'appliqueroient au conte , au
roman , à l'opéra , à lu farce , à toutes les sortes de
poèmes , sans en excepter la fable^
Si un peuple étoit persuadé , con)nie d'un point
fondamental de sa croyance , ([ue les animaux
parloient autrefois; la fable auroit, chez ce peuple,
un degré de vraisemblance qu'elle ne peut avoir
parmi nous.
Lorsque le poêle aura formé son plan , en don-
nant à son esquisse l'étendue convenable , et que
son drame sera distribué par actes et par scènes ,
qu'il travaille j qu'il commence par la première
scène, et qu'il finisse par la dernière. Use trompe,
s'il croit pouvoir impunément s'abandonner à soa
caprice , sauter d'un endroit à un autre , et se por-
ter par-tout où son génie l'appellera. Il ne sait pas
la peine qu'il se prépare , s'il veut que son ouvrage
soit un. Combien d'idées déplacées , qu'il arrachera
d'un endroit pour les insérer dans un autre. L'objet
de sa scène aura beau être déterminé , il le man-
quera.
Les scènes ont une influence les unes sur les
autres , qu'il ne sentira pas. Ici, il sera diffus j là ,
trop court ; tantôt , froid; tantôt , trop passionné.
Le désordre de sa manière de faire se répandra sur
toute sa composition ; et , quelque soin qu'il se
donne , il en restera toujours des traces.
Avant que de passer d'une scène à celle qui
-2
4^54 DE LA POÉSIE
suit , on ne peut trop se remplir de celles qui pré-
cèdent.
= Voilà une manière de travailler bien sévère.
= Il est vrai.
= Que fera le poète , si au commencement de
son poème , c'est la fin qui l'inspire ?
= Qu'il se repose.
m Mais , plein de ce morceau , il l'eût exécuté
de génie.
= S'il a du génie , qu'il n'appréhende rien.
Les idées, qu'il craint de perdre, reviendront j elles
reviendront fortifiées d'un cortège d'autres qui
naîtront de ce qu'il aura fait , et qui donneront à la
scène plus de chaleur , plus de couleur , et plus de
liaison avec le tout. Tout ce qu'il pourra dire , il
le dira ^ et crojez-vous qu'il en soit ainsi , s'il
marche par bonds et par sauts ?
Ce n'est pas ainsi que j'ai cru devoir travailler,
convaincu que ma manière étoit la plus pure et la
plus aisée.
Le Père de famille a cinquante-trois scènes j la\
première a été écrite la première , la dernière a
été écrite la dernière j et sans un enchaînement de
circonstances singulières , qui m'ont rendu la vie
pénible et le travail rebutant , cette occupation
n'eût été pour moi qu'un amusement de quelques
semaines. Mais comment se métamorphoser en
différens caractères, lorsque le chagrin nous attache
nous-mêmes ? Comment s'oublier , lorsque Tea-
DRAMATIQUE. ' /]S'j>
nui nous rappelle à notre existence ? Connnent
cchauller , éclairer les autres , lorsque la lampe de
l'enthousiasme est éteinte , et que la fianmie du
génie ne luit plus sur le front ?
Que d'efforts n'a-t-on j)as fait pour m'étouffer
en naissant ? Après la persécution du Fils naturel,
cvoyez vous , 6 mon ami ! (pie je dusse être tenté
de ni'occupcr du Père de famille ? Le voilà ce-
pendant. Vous avez exigé que j'achevasse cet ou-
vrage ; et je n'ai pu vous refuser celte satisfaction.
En revanche , permettez-moi dédire un mot de ce
Fils naturel si méchamment persécuté.
Charles Goldoni a écrit en italien une comédie ,
eu plutôt une farce en trois actes , qu'il a intitulée
WAini sincère. C'est un tissu des caractères de
ï Ami vrai, et de V Avare de Molière. La cassette
et le vol y sont j et la moitié des scènes se passent
dans la maison d'un père avare.
Je laissai là toute cette portion de l'intrigue , car
je n'ai , dans le Fils naturel y ni avare, ni père , ni
vol , ni cassette.
Je crus que l'on pouvoit faire cfuelque chose de-
supportable de l'autre portion ; et je m'en emparai
eomme d'un bien qui m'eût appartenu. Goldoni
n'avoit pas été plus scrupuleux, il s'étoit emparé
de M Avare, sans que personne se fût avisé de le
trouver mauvais^ et l'on n'avoit point imaginé parmi
nous d'accuser Molière ou Corneille de plagiat,
pour avoir emprunté tacitement l'idée de quelque
/l^C ÙE LÀ *»oÉste
pièce, ou d'un auteur italien , ou du théutre cspa-»
gnol. Ç)uoi<|u'il en soit de cette portion d'une farce
en trois actes , j'en fis la comédie du Fils naturel
en cinq j et mon dessein n'étant pas de donner
cet ouvrage au théâtre , j'y joignis quelques idées
que j'avois sur la poclique , la musique , la décla-
mation, et la panlominic ; et je formai de tout une
espèce de roman que j'intitulai le Fils naturel^ ou
les Épreuves de la vertu , avec l'histoire véritable
de la pièce.
Sans la supposition que l'avenlure du Filsnatu-'
tel étoit réelle , que devenoient l'illusion de ce
roman, et toutes les observations répandues dans
les entretiens , sur la différence qu'il y a entre un
fait vrai, et un fait imaginé; des personnages réels,
et des personnages fictifs ; des discours tenus , et
des discours supposés j en un mot , toute la poé-
tique où la vérité est mise sans cesse en parallèle
avec la fiction ?
Mais comparons un peu plus rigoureusement
ÏAmi vraij du poète italien , avec le Fils naturel»
Quelles sont les parties principales d'un drame ?
L'intrigue , les caractères et les détails.
La naissance illégitime de Dorval , est la base du
Fils naturel. Sans cette circonstance , la fuite de
son père aux îles reste sans fondement. Dorval ne
peut ignorer qu'il a une sœur, et qu'il vit à côté
d'elle. Il n'en deviendra pas amoureux ', il ne sera
plus le rival de sou anù ; il faut que Dorval soit
BRAMATIQUE." l^f
riche ; cl son pcrc n'aura plus aucune raison de
l'enrichir. Que signifie la crainle qu'il a de s'ouvrir
à Constance ? La scène d'André n'a plus lieu. Plus
de père qui revienne des îles , qui soit pris dans la
traversée , el qui dénoue. Plus d'intrigue. Plus de
pièce.
Or y a-t-il , dans X And sincère , aucune de ces
choses , sans lesquelles le Fils naturel tiQ peul sub-
iister 7 Aucune, Voilà pour l'intrigue.
Venons aux caractères. Y a-t-il un amant vio-
lent , tel que Clairville ? Non. Y a-t-il une fille in-
génue , telle que Rosalie ? Non. \ a-t-il une femme
qui ait Tanie et l'élévation des sentimens de Cons-
tance? Non. Y a-t-il un honmie du caractère
sombre et farouche de Dorval ? Non. Il n'y a donc,
dans ÏAuii vrai , aucun de mes caractères 7 Au-
cun , sans excepter André. Passons aux détails.
Dois-je au poète étranger une seule idée qu'om
puisse citer ? Pas une.
Qu'est-ce que sa pièce ? Une farce. Est - ce une
farce , que le Fils naturel ? Je ne le crois pas.
Je puis donc avancer :
Que celui qui dit que le genre , dans lequel j'ai
écrit le Fils na'urel, est le même que le genre,
dans lequel Goîdoni a écrit Y Ami vrai ^ dit un men-
songe :
Que celui qui dit que mes caractères et ceux
do Goldoni ont la moindre ressemblance , dit un
iMcnsRngc;
Théâtre. V
458 DE LA POÉSIE
Que celui qui dit qu'il y a dans les détails un
mot important , qu'on ail transporté de V Ami vrai
dans le Fils naturel, dit un mensonge:
Que celui qui dit que la conduite dix Fils naturel
ne diffère point de celle de V Ami vrai ^ dit un men-
songe.
Cet auteur a écrit une soixantaine de pièces. Si
quelqu'un se sent porté à ce genre de travail , je
l'invite à choisir parmi celles qui restent , et à en
composer un ouvrage qui puisse nous plaire.
Je voudrois bien qu'on eût une douzaine de pa-
reils larcins à me reprocher; et je ne sais si le
Père de famille aura gagné quelque chose à ni'ap-
partenir en entier.
Au reste , puisqu'on n'a pas-dédaigné de m'a-
dresser les mêmes reproches que certaines gens
faisoient autrefois à Térence, je renverrai nies
censeurs aux prologues de ce poète. Qu'ils les
lisent, pendant que je m'occuperai, dans mes heures
<3e délassement , à écrire quelque pièce nouvelle.
Comme mes vues sont droites et pures , je
2ne consolerai facilement de leur méchanceté ,
si je puis réussir encore à attendrir les honnéles-
gcns.
j Ija nature m'a donné le goûl de la simplicité ; et
je tâche de le perfectionner par b lecture des an-
ciens. Voilà mon secret. Celui (}ui liroit Homère
avec un peu de génie , v découvrifoil bien plus sû-
Vcmenl la source où je puis^. •
CnAMATIQUE. 4^9
O mon ami , que la simpHcilc est belle ! Que
Dous avons mal fait de nous en éloigner !
Youlez-vous onîcndre ce <{ue la douleur inspire
à un père qui vienl de perdre son fils ? Ecoutez.
Priam.
« Eloignez-vous , mes amis ; laissez - moi seul j
» votre consolation m'importune. . . J'irai sur les vais-
» seaux des Grecs : oui , ]'irai. Je verrai ccthomme
« terrible j je le supplierai. Peut-élre il aura pilié
» de mes ans j il respectera ma vieillesse.. . Il a un
« père âgé comme moi... Hélas ! ce père l'a mis
» au monde pour la honte et le désastre de cette
)i vilU! ... Quels maux ne nous a-l-il pas faits à
» tous ? Mais à qui en a~t-il fait autant qu'à moi ?
n Combien ne m'a-t-il pas ravi d'enfans, et dans
» la fleur de leur jeunesse I . . . Tous m'étoient
« chers. . . je les ai tous pleures. Mais c'est la perte
» de ce dernier qui m'est sur-tout cruelle j j'en
» porterai la douleur jusqu'aux enfers. .. Eh ! poui;*»
» quoi n'est -il ]ias mort entre mes bras ?.....'
» iVous nous serions rassasiés de pleurs sur lui,'
» moi , et la mère malheureuse qui lui donna la
» vie ».
; Voulez-vous savoir quels sont les vrais discours
d'un père suppliant aux genoux ou meurtrier de
son fils ? Ecoutez le même Px'iam aux genoux d'A-
chille.
« Aclîillc, ressouvenez-vous de vol re père ; il est
» du même âge que moi , et nous f émissonj, tous
Ifio DE LA POtSIf.
» les deux sousle-poids des années... Hélas ! peul-
Yi élre est-il pressé par des voisins ennemis , snns
» avoir à côté de lui personne^ qui puisse éloigner le
}) péril qui le menace. .. Mais s'il a entendu dire
« que vous vivez, son cœur s'ouvre à l'espérance
» et à la joie ; et il passe les jours dans l'altcnte
)) du moment où il reverra son fils. . . Quelle dilTcT-
» rcnce de son sort au mien ! . . . J'avois des en-
») fans, et je suis comme si je les a vois tous perdus...
» De cinquante que je coniptois autour de moi ,
« lorsque les Grecs sont arrivés , il ne m'en restoit
» qu'un qui pût nous défendre j et il vient de périr
)) par vos mains , sous les murs de cette ville
» Rendez-moi son corps ; recevez mes présens ;
j) respectez les dieux; rappelez- vous de votre
» père , et aj^ez pitié de moi, . . Yoj'cz où j'en suis
» réduit... Tut-il un monarque plus humilié ? un
» homme pins à plaindre ? Je suis à vos pieds , et
» je baise vos mains teintes du sang de mon fils n.
Ainsi parla Piiam j et le fils de Pelée S(Milit , au
souvenir de son père , la pitié s'émouvoir au fond
de son cœur. Il releva le vieillard; et le repous-
sant douceniient , il l'éoarla de lui.
Qu'est-ca qu'il j a là-dedans? Point d'esprit <
ruais des chcises d'une vériié si grande , qu'on se
pereuaderoit presque qu'on les aruoit trouvées
comme Honijcre. Pour nous , qui connoissons uji
peuïa difliculté et le mérite d'elle simple, lisons
ces riiorceaui ; lisor§-lcs bien; et puis prenons
^i
D n A M A T t Q U E. J^6l
tous nos pafiiers, et les jetons au Icu. Le génie se
sent ; mais il ne s'imite point.
^«i^Dans les pièces compliquées , rinlérét est plus
rollct d'un plan que des discours ; c'est au contraire
plus l'effet des discours que du plan , dans les
pièces simples. Mais à qui doit-on rapporter l'iu-
lért'l ? Est-ce aux personnages ? est-ce aux spec-
tateurs ?
Les spectateurs ne sont que des témoins ignorés
de la chose.
= Ce sont donc les personnages qu'il faut avoir
en vue ?
= Je le crois. Qu'ils forment le nœud, sans s'en
appercevoir j que tout soit impénétrable pour*
eux j qu'ils s'avancent an dénouement , sans s'en
douter. S'ils sont dans l'agitation , il faudra bien
que je suive, et que j'éprouve les mêmes mouve-»
m eus.
Je suis si loin de penser, avec la plupart de ceux
qui ont écrit de l'art tirauialique , qu'il faille déro-
ber au spectateur le dénouement , que je ne croirois
pas me proposer une tâche fort au-dessus de mes
forces , si j'entreprenois un drame , où le dénoue-
ment seroit annoncé dès la première scène, et où
je fcrois sortir l'intérêt le plus violent de celte cir-
constance même.
Tout doit être clair pour le spectateur. Confi-
dent de chaque personnage , instruit de ce qui s'est
passé et de ce qui se passe ^ il y a cent nionicns où
46'2 T> E î^ A r 0 l!. S I E
l'on n'a rien de mieux à taire que de lui déclarer
nettement ce qui se passera.
O faiseurs de règles générales , que vous rf» fM
«onnoissez guère 1 art, et que vous avez peu de ce
génie qui a produit les modèles sur lesquels vous
avez établi ces règles , qu'il est le maître d'enfejndre
quand il lui plaît !
Ou trouvera , dans mes idées , tant de paradoxes
qu'on voudra ; mais je persisterai à croire que , pour
une occasion où il est à-propos de cacher au spec-
tateur un incident important avant qu'il ait lieu,
iJ y en a plusieurs où l'intérêt demande le contraire.
Le poète me ménage, p^rje secret, un instant de
surprise-, il m'eût^exposé , par la confidence^ une
long.ue inquiétude.
Je ne plaindrai qu'un instant celui cpii sera frappé
et accablé dans un instant. Mais que deviens -je,
si le coup se fait attendre , si je vois l'orage t>e
former, sur ma tête ou sur celle d un autre , et y
demeurer long-temps suspendu?
Lusignan ignore qu'il va retrouver ses enfanS; le
spectateur l'ignore aussi. Zaïre et Nérestan igno-
rent qu'ils sont frère et sœur; le spectateur l'ignore
aussi. Mais, quel({ue pathétique quesoit cette recon-
noissancé. Je suis sur que l'efFel en eût été beau-
coup plus grand encore ^ si le spectateur eût été
prévenu. Que ne me scrois-je pas dit à moi-même,
à l'approche de ces ([uatre persQunages? Avec
quelle allcnlioa et quel trouble n'aurois-je pv^s
D R A M A T I Q 'U E. 4^'j
écoulé chaque mot qui seroit sorli de leur bouche?
A quelle gène le poète ne ru'auroit-il pas mis ? Mes
larmes ne coulent qu'au moment de la roconnois-
sance; elles auroicnt coule long-temps auparavant.
Quelle difTérence d'intérêt entre cette situation
où je ne suis pas du secret , et celle où je sais tout ,
et où je vois Orosmanc , un poignard à la main, at-
tendre Zaïre , et cette infortunée, s'avancer vers le
coup ? Quels mouvemens le spectateur n'eût-il pas
éprouvés, s'il eût été libre au poète de tirer de cet
instant tout l'effet qu'il pou voit produire j et si notre
scène , qui s'oppose aux plus grands effets, lui eût
permis défaire entendre dans les ténèbres , la voix
de Zaïre , et de me la montrer de plus loin?
Dans Iphigénie en Tauride , le spectateur con-
noît l'état des personnages; supprimez cette cir-
constance , et vojez si vous ajouterez ou si vous
ôterez à l'intérêt.
Si j'ignore que Néron écoute l'entretien de Bri-
tannicus et de Junie , je n'éprouve plus la terreur.
Lorsque Lusignan et ses enfans se sont recon-
nus, en devionnent-ils moina intéressans ? Nulle-
ment. Qu'est-ce qui soutient et fortifie l'intérêt ?
C'est ce (jue le sultan ne sait pas , et ce dont lu
spectateur est instruit.
Que tous les personnages s'ignorent , si vous le
voulez ; mais que le spectateur_Jes_çflruiQis3e tous.
J'oserois presrjue assurer qu'un sujet où les réli-«
cencôs sont ucce&saires, Côt un sujet ingrat j et
464 J9 E LA voisin
qu'un plan où l'on y a recours esL moins bon , que
si l'on eut pu s'en passer. On n'en tirera rien de bien
énergique ; on s'assujettira à des préparations tou-
jours trop obscures ou trop claires. Le poème
deviendra un tissu de petites Huesses, à l'aide des-
quelles on ne produira que de petites surprises.
Mais, tout ce qui concerne les personnages est-il con-
»u? J'entrevois , dans cette supposition , la source
des mouvemens les plus violens. Le poète grec , qui
différa jusqu'à la dernière scène la reconnoissance
d'Oresle et d'Iphigénie , fut un homme de génie.
Oreste est appuyé sur l'autel j sa sœur a le couteau
sacré levé sur son sein. Oreste , prêt à périr , s'écrie :
N'étoil-ce pas assez que la sœur fut innnolée ?
falloit-il que le frère le fut aussi ? Voilà le moment ,
que le poète m'a fait attendre pendant cinq actes.
= Dans quelque drame (jue ce soit , le nœud
est connu j il se forme en présence du spectateur.
Souvent le titre seul d'une tragédie en annonce le ^
dénouement; c'est un fait donné par 1 histoire. C'est
la mort de César, c'est le sacrifice d'Iphigénie:
mais il n'en est pas ainsi dans la comédie.
^^ Pourquoi donc? Le poète n'est -il pas le
maître de me révéler de son sujet ce qu'il juge à
propos? Pour moi , je me serois beaucoup applaudi,
si , dans le Père de fainilh (qui n'eût plus été le
Père de famille , mais une pièce d'un autre nom),
j'avois pu ramasser toute la persécution du Com-
niandeui' sur Sophie. L'intérêt ne se seroit-il pas
DRAMATIQUE. /j65
accru , par la conuoisbance (jue cette jeune fille , dont
il pai loit si mal , qu'il poursuivoit si vivement , qu'il
vouloit faire enfermer , étoit sa propre nièce 7 Avec
quelle impatience n'auroit-on pas attendu l'instant de
la reconnoissance , qui ne produit , dans ma pièce ,
qu'une surprise passagère? C'eût été celui du îrioni-
phe d'une infortunée à laquelle on eût pris le plus
grand intérêt, et de la confusion d'un honnne dur
qu'on n'aimoit pas.
Pourquoi l'arrivée de Pampliile n'est- elle , dans
l'Hecjre , qu'un incident ordinaire ? c'est que le
spectateur ignore que sa femme est grosse; qa'elle
ne l'est pas de lui j et que le moment de son retour
est précisément celui des couches de sa femme.
Pounjuoi certains monologues ont - ils de si
grands effets? c'est qu'ils m^instruisent des des-
seins secrets d'un pei'sonnage ; et cpie celte confi-
dence me saisit à 1 instant de crainte ou d'espérance.
Si l'état des personnages est inconnu , le specta-
teur ne pourra prendre à l'action plus d'intérêt
que les personnages : mais l'intérêt doublei-a pour
le spectateur, s'il est assez instruit , et f[u'il sente
que les actions et les discours scroicnt bien diffé-
rens,si les personnages se connoissoienl. C'est ainsi
que vous produirez en moi une atlenlc violente de
ce (ju'ils deviendront , lorsqu'ils pourront comparer
ce qu'ils sont avec ce qu'ils ont fait ou voulu faire.
Que le spectateur soit instruit de tout, et f[ue
les personnages s'ignorent s'il se peut; que satisfait
4oti DE LA P 0 fe S 1 K
de ce qui est présent , je souhaite vivement ce qui
va suivre j qu'un personnage m'en fasse désirer un
autre; qu'un incident me liàte vers l'incident qui
lui est lié ; (jue les scènes soient rapides ; qu'elles
ne contiennent que des choses essentielles à l'ac-
tion ; et je serai intéressé.
Au leste , plus je réfléchis sur l'art dramatique ,
i plus j'entre en humeur contre ceux qui en ont
] écrit. C'est un tissu de loix particulières, dont on a
j fait des préceptes généraux. On a vu certains inci-
dens produire de grands effets ; et aussi-tôt on a
imposé au poète Ma nécessité des mêmes mojens ,
pour obtenir les mêmes efïetsj tandis qu'en ^ re-
gardant de plus près , ils auroient apperçu de plus
grands effets encore à produire par des moyens tout
coi;itraires. C'est ainsi que l'art s'est surchargé de
règles; et que les auteurs , en s'y assujettissant ser-
vilement , se sont quel({uefois donné beaucoup de
peine, pour faire moins bien.
Si l'on avoit conçu que , quoiqu'un ouvrage
dramatique ait été fait pour être représenté, il
fuiioil cependant que l'auteur et l'acteur oubliassent
le spectateur , et que tout l'intérêt fût relatif aux
personnages , on ne liroit pas si souvent dans les
poëti(jues : Si vous faites ceci ou cela , vous affec-
terez ainsi ou autrement votre spectateur. On jr
liroit au contraire : Si vous faites ceci ou cela ,
voici ce ({ui en résultera parnji vos personnages.
Ceui qui ont écrit de l'art dramatique rcssem-
DRAMATIQUE. ^G/
Lient à un hoinnic qui , s'occupaut des moyens de
remplir de trouble toute une famille, au-lieu de.
peser ces moyens par rapport au trouble de la
iaïuille , les pesei'oit relalivement à ce qu'en diront
les voisins. Eh! laissez là les voisins; tourmentez
vos personnages ; et soyez sûr que ceux-ci n'éprou-
veront aucune peine, que les autres ne partaji[ent.
D'a^utres modèles j l'on eût prescrit d'autres lois ,
et peut-être on eût dit : Que votre dénouement soit
connu; qu'il le soit de bonne heure j et que le
spectateur soit perpétuellement suspendu dans
l'attente du coup de lumière qui va éclairer tous
les personnages sur leurs actions et sur leur état.
Eit-il important de rasseuibler l'intérêL d'un
drame vers sa fin ? Ce moyen m'y paroît aussi
propre que le moyen contraire. L'ignorance et la
perplexité excitent la curiosité du spectateur , et
la soutiennent ; mais ce sont les choses connues et
toujours attendues, qui le troublent et <{ui l'agitent.
Cette ressource est sûie pour tenir la catastrophe
toujours présente.
Si, au-lieu de se renfermer entre les personnages ,
et de laisser le spectateur devenir ce qu'il voudra ,
le poète sort de l'action, et descend dans le par-
terre j il gênera son plan. Il imitera les peintres,
qui, au-lieu de s'attacher à la représentation rigou-
reuse de la nature , la perdent de vue pour s'oc-
cuper des ressources de l'art, et songent, non pas
à me la montrer comme elle est et comme ils la
468 DE LA POÉSIE
Voient , mais à en disposer relativement à des
moyens techniques et conmmns.
Tous les points d'un espace ne sont-ils pas di-
versement éclairés? ne se séparent-ils pas? ne
fuient- ils pas dans une plaine aride et déserte,
comme dans le paysage le plus varié ? Si vous
suivez, la routine du peintre , il en sera de votre
drame ainsi que de son tableau. Il a quelques beaux
endroits , vous aurez quelques beaux instans : mais
il ne s'agit pas de cela ; il faut que le tableau soit
beau dans toute son étendue; et votre drame , dans
toute sa durée.
Et l'acteur , que deviendra - 1 - il , si vous vous
êtes occupé du spectateur? Croyez- vous qu'il ne
sentira pas que ce que vous avez placé dans cet
endroit et dans celui-ci n'a pas été imaginé pour
lui ? Vous avez pensé au spectateur , il s'y adres-
sera.' Vous avez voulu qu'on vous applaudît , il
voudra qu'on l'applaudisse ; et je ne sais plus ce
que l'illusion deviendra.
J'ai remarqué que l'acteur jouoit mal tout ce
que le poêle avoit composé pour le spectateur •
et que , si le parterre eût fait son rôle , il eût dit su
personnage : « A qui en voulez-vous ? je n'en suis
» pas. Est-ce que je me môle de vos affaires ?
» rentrez chez vous «j et que, si l'auteur eût fait
le sien , il seroil sorti de la coulisse et eût répondu
au parterre : c; Pardon , messieurs , c'est ma faute j
)) une autre fois je ferai mieux , et lui aussi »,
n R A M A T I Q U E. 4^3
Soit donc que vous composiez, soil que vous
jouiez , ne pensez non plus au spectateur , que s'il
n'exisloit pas. Imaginez, sur le bord du tlitâlrc,un
grand mur qui vous sépare du parterre j jouez
comme si la toile ne se ievoit pas.
= Mais l'Avare qui a perdu sa cassette , dit
cependant au spectateur : Messieurs, mon voleur
n'est-il pas parmi vous ?
=^ Eh ! laissez là cet auteur. L'écart d'un
homme de génie, ne prouve rien contre le sens
connnun. Dites-moi seulement s'il est possible que
vous vous adressiez un instant au spectateur sans
arrêter l'action ; et si le moindre défaut des détails
où vous l'aurez considéré , n'est pas de disperser
autant de petits repos sur toute la durée de votre
drame, et de le rallentir?
Qu'un auteur intelligent fasse entrer, dans son
ouvrage, des traits (jue le spectateur s'applique ,
j'y consens; qu'il y rr.ppelle des ridicules en vogue,
des vices dominans , des événemens publics ; qu'il
instruise et qu'il plaise ; mais que ce soit sans y
penser. Si l'on remarque son but, il le manque; il
i.esse de dialoguer , il préclie.
T|lj^*^La p; emière paitie d'un plan , disent nos criti-
ques , c'est l'exposition.
Une ei:position dans la tragédie , où le fait est
connu , s'exécute en un mot. Si ma fille met le
])icd dans l'Aulide , elle est morte. Dans la comédie,
ô! j'osois , je dirois que c'est l'aluche. Dans lo
470 IIE LA POÉSIE
Tartuffe^ ouest rcxpcsilion ? J'aimerois aulant
qu'on demandai au pocle d'arranger ses premières
scènes , de manière qu'elles continssent l'esquisse
même de son drame.
l^out ce que je conçois j c'est qu'il y a un mo-
nicnl où l'action dramatique doit commencer ; et
que si le poète a mal choisi ce moment , il sera
trop éloigné ou trop voisin^de la catastrophe. Trop
voisin de la cataitroplie , il manquera de matière j
et peut-être sera-t-il forcé d'étendre son sujet par
une intrigue épisodique. Trop éloigné , son mou-
vement sera lâche, ses actes longs et chargés d'évé-
nemens ou de détails qui n'intéresseront pas.
La clarté veut qu'on dise tout. Le genre veut
qu'on soit rapide. Mais , comment tout dire , et
marcher rapidement ?
L'incident qu'on aura choisi , coaime le pre-
mier, sera le sujet de la première scène. Il amè-
nera la seconde ; la seconde an^ènera la troisième,
et l'acte se remplira. Le point important , c'est
que l'action croisse en vitesse, et soit claire; c'est
ici le cas de penser au spectateur. D'où Pon voit
que l'exposition se fait à-mesure que le drame s'ac-
complit ', et que le spectateur ne sait tout et ilV/^
tout vu, que qunnd la toile lomhe.
Plus le premier incident laissera de choses en
anièrc , ])lus on aura de détails pour les actes sui-
vans. Plus le pocle sera rapide et plein , plus il
faudra qu'il soit attentif. Il ne peut se supposer
DRAMATIQUE. 47"^
-.1 la place du spectateur , que Jusqu'à un certain
point. Son intrigue lui est si faniilicre , qu'il lu^^
sera facile de se croire clair, quand il sera obscur.
C'est à son censeur à l'instruire ; car , quelqW*^
génie qu'ait un poète , il lui faut iiixxxiQSCtjr. Heu-
reux, mon ami , s'il en rencontre un qui soit vrai , et
qui ait plus de génie que lui ! C'est de lui qu'il appren-
dra que l'oubli le ])!us léger sufïlt pour de traire toute
illusion ; qu'une petite circonstance omise ou mal
présentée décèle le mensonge • qu'ufi drame est
fait pour le peuple , et qu'il ne faut supposer au
peuple ni trop d'imbécillité , ni trop de finesse.
Expliquer tout ce qui le demande, mais jien
au-delà.
11 j a des choses minutieuses que le spectateur
ne se soucie pas d'apprendre , et dont il se rendra
raison à lui-même. Un incident n'a -t -il qu'une
cause , et cette cause ne se présente - 1 - elle pas
tout-à-ccup à l'esprit ? C'est une énigme qu'on
laisseroil à deviner. Un incident a-t-il pu naître
d'une manière simple et naturelle? L'expliquer^
c'est s'appesantir sur un détail qui n'excite point
ma curiosité.
i Rien n'cil beau , s'il n'est un ; et c'est le jire- '
niier incident, qui décidera de la couleur de l'ou-
vrage entier.
Si l'on débute par une situation forte , tout le
reste sera de la même vigueur , ou languira. Com-
bien de pièces , que le début a tuées ! Le poète a
\.
1^'J2 DE LA POÉSIE
craint Je commencer frcidcflicnt ; cl ses situations
ont «île si forlcs , qu'il n'a pu soutenir les prc-
riiières impressions qu'il m'a faites.
Si le plan de l'ouvrage est Lien lait , si le poclc
a bien choisi son premier moment , s'il est entré
par le centre de l'action , s'il a bien dessiné ses
caractères , comment n'auroil-il pas du succès ?
Mais c'est aux situations à décider des_xarac»
lèrcs.
Le plan d'un drame peut cire fait et bien fait ,
sans que le poète sache rien encore du caractère
(ju'il attachera à ses personnages. Des hommes
de ditrércns caractères sont tous les jours expo-
ses à un même événement. Celui qui sacrifie sa
fille peut être ambitieux , foible ou féroce. Celui
qui a perdu son argent , riche ou pauvre. Celui
f|ui craint pour sa maîtresse , bourgeois ou héros ,
lendre-ou jaloux , prince ou valet.
Les caractères seront bien pris , si les situations
ei deviennent plus embarrassantes et plus fâ-
cheuses. Songez que les vingt-quatre heures , que
vos personnages vont passer^ sont les plus agitées
et les plus cruelles de leur vie. Tenez -les donc
dans la plus grande gêne possible. Que vos silua-^
lions soient fortes j opposez-les aux caractères ;
opposez encore les intérêts aux intérêts. Que l'un
ne puisse tendre à son but, sans croiser les des-
seins d'un autre j cl que, tous occupés d'un nicme
événement , ch .cun le veuille à sa manière.
DRAMATIQUE. ^/'^ JL
Le véiitaLle conlrasLe , c'est celui des carac-
tères avec les situations; c'est cetoi des intérêts
avec les intérêts. Si vous rendez Alcestc amoureux,
<|ue ce soit d'une coquette ; Harpagon , d'une fille
pauvre.
= Mais , pourquoi ne pas ajouter à ces deux
sortes de contrastes , celui des caractères entre
eux? Cette ressource est si commode au poète.
= Ajoutez , et si conmiune, que celle de placer
sur le devant d'un tableau des objets qui "servent de
repoussoir , n'est pas plus familière au peintre.
Je veux que les caractères soient différensj mais
je vous avoue que le contraste m'en déplaît. Ecou-
tez mes raisons , et jugez.
Je remarque d'abord que le contraste est mau-
vais dans le stjle. Voulez - vous que des idées
grandes, nobles et simples se réduisent à rien?
faites-les contraster entre elles , ou dans l'expres-
sion.
Youlez-vous qu'une pièce de musique soit sans
expression et sans génie ? jetez-y du contraste , et
Vous n'aurez qu'une suite alternative de doux et de
fort , de grave et d'aigu.
Voulez-vous qu'un tableau soit d'une composi-
tion désagréable et forcée ? méprisez la sagesse de
Raphaël j strapassez , faites contraster vos figures.
L'architecture aime la grandeur et la simplicité j
je ne dirai pas cju'elle rejette le contraste j elle ne
l'admet point.
y.*
474 DE LA POÉSIE
Ditcs-nioi comment il se fait f[ue le contraste
soit une si pauvre chose dans tous les genres d'imi-
talion , excepté dans le dramatique?
Mais , un moj'en sûr de gâter un drame et de le
rendre insoutenable à tout homme de goût , ce
seroit d'y multiplier les contrastes.
Je ne sais quel juge'.nent on portera du Père du
famille; mais s'il n'est que mauvais, je l'aurois
rendu détestable , en mettant le Commandeur en
contraste avec le Père de famille ; Germeuil , avec
Cécile ; Saint-Albin , avec Sophie j et la femme-
de-chambre , avec un des valets. Voyez ce qui
résulteroit de ces antithèses j je dis , antithèses j
car le contraste des caractères est dans le plan
d'un drame, ce que cette figure est dans le discours.
Elle est heurejAse , mais il en faut user avec so-
briété } et celui qui a le ton élevé , s'en passe tou-
jours.
Une des parties les plus importantes dans l'art
dramatique , et une des plus difficiles , n'esl-ce
pas de cacher l'art ? Or , qu'est-ce qui en montre
plus que le contraste ? Ne paroît-il pas fait à la
jnaiu ? N'est-ce pas un moyen usé ? Quelle est la
pièce comique, où il n'ait pas été mis en œuvre?
Et quand on voit arriver sur la scène uu person-
nage impatient ou bourru , où est le jeune homme
échappé du collège , et caché dans un <M\n du
parterre , qui ne se dise à lui-même : te person-
nage tranquille et doux a'est pas loin ?
D R A H A T I Q V E. • /p^
Mais n'esl-ce pas assez, du vernis romancscj.t:" ,
nialheureuserneot alîaché au genre clramoti : r
par la nécessite de n'iuiiler l'ordre gLntrni ' \.
choses que dans le cas où il s'est plu à c<;nii ;.
desincidens extraordinaires, sans ajouter ennui»; .t
ce vernis si opposé à l'illusion un choix de cariu ■
tères qui ne se trouvent presque jamais rassemblés?
Quel est l'état conuiiun des sociétés ? Est-ce celui
où les caractères sont didérens , ou celui où ils
sont contrastés ? Pour une circonstance do la vie
où le contraste des caractères se montre auêsi
tranché qu'on le demande au poète , il J en a cent
mille où ils ne sont que différens.
Le contraste des caractères avec les situations ,
et des intérêts entr'eux , est au contraire de tous
les instans.
Pourc|uoi a-t-on imaginé de faire contraster un
caractère avec un autre ? C'est sans-doute afin de
rendre l'un des deux plus sgx^^t; niiiis on n'obtien-
dra cet effet qu'autant que ces caractères paroî-
tront ensemble : de-là , quelle monotonie peur le
dialogue, quelle gène pour la conduite I Comment
réussirai-je à enchaîner naturellement les événe-
mens , et à établir entre les scènes la succession
convenable , si je suis occupé de la nécessité de
rapprocher tel personnage de tel a.Ttre ? Ci^nibien
de fois n'arrivera-t-il pas que le contraste demande
line scène , et que la vérité de la fable en demande
une autre ?
A'jG DE T. K POÉSIE
D'ailleurs , si les deux personnages contrastan3
étoient dessinés avec la riiénie force , ils rcndroient
le sujet du drame c(juivo(|ue. u^^xA^Cm^-w.— J
Je suppose que le Misanthrope n'eût point clé
affiché , et qu'on l'eût joué sans annonce ; que se-
roit-il arrivé si PliiLnle eût eu son cnraclère ,
comme Alceste a le sien ? Le spectateur n'auroit-il
pas été dans le cas de demander , du-moins à la
première scène, où rien ne distingue encore le
personnage principal , lequel des deux on jouoit,
du Philanthrope ou du Misanthrope ? Et conmient
évile-t-on cet inconvénient ? On sacrifie l'un des
deux caractères. On met , dans la bouche du pre-
mier, tout ce qui est pour lui; et l'on fait du second,
un sot ou un mal-adroit. Mais le spectateur ne
sent-il pas ce défaut , sur-tout lorsque le carac-
tère vicieux est le principal, comme dans l'exemple
que je viens de citer ?
=; La première scène du Misanthrope est ce-
pendant un chef-d'œuvre.
= Oui: mais qu'un homme de génie s'en em-
pare; qu'il donne à Philinte autant de sang-froid,
de fermeté , d'éloquence , d'honnêteté , d'amour
pour les hommes, d'indulgence pour leurs défauts,
de compassion pour leur foiblesse qu'un ami vé-
jitable du genre humain en doit avoir , et tout-à-
coup , sans toucher au discours d' Alceste , vous
verrez le sujet de la pièce devenir incertain. Pour-
r|uoi donc ne l'est-il pas ? Est-ce q^u'Alcesle a rai^
DRABÏATIQUF* 4''7
son ? Est-ce que Philinle a tort ? Non ; c'est que
l'un plaide bien sa cause , et que l'autre défend mal
la sienne.
Youlez-vous, mon ami , vous convaincre de
toute la force de cette observation ? ouvrez les
Adelphes de Térence , vous y verrez deux pères
contrastés ; et tous les deux , avec la même force }
et défiez le critique le plus déhé , de vous dire , de
Mlcion ou de Déméa , qui est le personnage prin-
cipal ? S'il ose prononcer avant la dernière scène,
il trouvera , à son étonnement , que celui qu'il a
pris pendant cinq actes pour un homme sensé ,
n'est qu'un fou j et que celui qu'il a pris pour un
fou , pourroit bien être fhomme sensé.
Ondiroit,au commencement du cinquième acte
de ce drame, que l'auteur, embarrassé du contraste
qu'il avoit établi , a été contraint d'abandonner son
but , et de renverser l'intérêt de sa pièce. Mais ,
qu'est-il arrivé ? C'est qu'on ne sait plus à qui
s'intéresser; et qu'après avoir été pour Alicion
contre Déméa , on finit sans savoir pour qui l'on
est. On désireroit presque un troisième père qai
tînt le milieu entre ces deux personnages , et qui
en fît connoîtrc le vice.
Si l'on croit qu'un drame sans personnages
contrastés en sera plus facile , on se trompe. Lors-
que le poète ne pourra faire valoir ses rôles que
par leurs différences , avec quelle vigueur ne fait-
dra-t-il pas qu'il les dessine et les colorie ? S'il ne
4;8 DE LA PoésiB
veut pas cire aussi froid qu'un peintre qui place—
roil des objets blancs sur un fond blanc , il aura
sans cesse les ^cux sur la diversité des états, des
âges, des situations et des intérêts; et loin d'être
jamais dans le cas d'affûiblir un caractère pour
donner de la force à un autre, son travail sera de
les foi tifier tous.
Plus un genre sera sérieux, moins il me semblera
adiuellre le contraste. Il est rare dans la tragédie.
Si on Vy introduit , ce n'est qu'entre les subalternes.
Le héros est seul. Il ny a point de contraste dans
Britannicus , point dans Andromaque ^ point dans
Cinna , point dans Iphigénie , point dans Zaïre ,
point dans le Tartuffe.
Le contraste n'est pas nécessaire dans les co-
médies de caractère; il est au-nioins superflu dans
les autres.
Il y a une tragédie de Corneille ; c'est , je crois ,
Nicomède , où la générosité est la qualité domi-
nante de tous les personnages. Quel mérite ne lui
a t-on pas fait de celte fécondité, et avec combien
juste raison ?
Térence contraste peu ; Plaute contraste moin*
encore; Molière, plus souvent. Mais, si le contraste
fut quelquefois pour Molière le moyen d'un homme
de génie , est-ce une raison pour le prescrire aux
autres poètes? N'en seroit-ce pas une au contraire,
pour le leur interdire*?
Mais que devient le dialogue entre des pcrson-
DRAMATIQUE. ij-f)
nages conlrastans ? Un tissu de pelilcs idOcs ,
d'antithèses j car il faudra bien que Ifes propos
^aient entre eux la même opposition que les carac-
tères. Or c'est à vous, mon ami, que j'en ap-
pelle , et à tout homme de goût. L'entretien simple
et naturel de deux hommes qui auront des inté-
rêts , des passions, et des âges dilîérens , ne vous
plaira- t-il pas davantage ?
Je ne puis supporter le contraste dans l'épique ,
à-moins qu'il ne soit de sentimens ou d'images. II
me déplaît dans la tragédie. Il est superflu dans le
comique sérieux. On peut s'en passer dans la co-
médie gaie. Je l'abandonnerai donc au farceur.
Pour celui-ci , qu'il le multiplie et le force dans sa
composition , tant qu'il lui plaira ; il n'a rien qui
vaille à gâter.
Quant à ce contraste de sentimens ou d'in)age3
que j'aime dans l'épique, dans l'ode et dans quelques
genres de poésie élevée , si l'on me demande ce
que c'est , je répondrai : C'est un des caractères
les plus marqués du génie; c'est l'art de porter
dans l'ame des sensations extrêmes et opposées ;
de la secouer , pour ainsi dire , en sens contraires ^
et d'y exciter un tressaillement mêlé de peine et de
plaisir, d'amertume et de douceur , de douceur et
d'effroi.
Tel est l'effet de cet endroit de l'Iliade , où le
poète me montre Jupiter assis sur l'Ida; au pied
du inont , les Troyens et les Grecs s'ectr'égorgeant
4*^0 DE T, A POÉSIE
dans la nuit qu'il a répandue sur eux, et cependant
les regards du dieu , inaltentifs et sereins , tournes
sur les campagnes innocentes des Elhiopieiis qui, -
vivent de lait. C'est ainsi qu'il m'oflre à - la - fois
le spectacle de la misère et du bonheur , de la
paix et du trouble, de l'innocence et du crime,
de la fatalité de l'homme et de la grandeur des
dieux. Je ne vois , au pied de l'Ida , qu'un amas de
fournfis.
Le même poète propose-t-il un prix à des
combattans ? Il met devant eux des armes , un tau-
reau qui menace de la corne , des belles femmes ,
et du fer.
Lucrèce a bien connu ce que pouvoit l'opposi-
tion du terrible et du voluptueux , lorsqu'ajant à
peindi;^ le transport eflfrené de l'amour , quand il
s'est emparé des sens , il me réveille l'idée d'un
lion qui , les flancs traversés d'un trait mortel ,
s'élance avec fureur sur le chasseur qui l'a blessé,
le renverse , cherche à expirer sur lui , et le laisse
tout couvert de son propre sang.
L'image de la mort est à côté de celle du plai-
sir , dans les odes les plus piquantes d'Horace , et
dans les chansons les plus belles d'Anacréon.
Et Catulle ignoroit-il la magie de ce contracte ,
lorsqu'il a dit :
VivamiiSj mea Lesbîa , atqiie ataemuS ;
Rnmoresque senum sevëriorum
Oiunes unius ssstimcmus assis.
DRAMATIQUE. 4^^
Soles occidere , et redire possunt;
Wobis curr. semel occidei brcvis lux,
Kox est perpétua una dormienda.
Da. ini baiia mille.
Et l'auteur de ÏHistoire naturelle , lorsqu'après
la peinture d'un jeune animal, tranquille habitant
des forets , qu'un bruit subit et nouveau a rempli
d'effroi , opposant le délicat et le sublime , il
ajoute : c( Mais si le bruit est sans effet , s'il cesse,
» l'animal reconnoît le silence ordinaire de la na-
)) ture ; il se calme , il s'arrête , et regagne , à pas
» t'gaus ,'sa paisible retraite ».
Et l'auteur de VJEsprit, lors<jue , confondant des
idées sensuelles à des idées féroces , il s'écrie , par la
bouche d'un fanatique expirant : «Je meurs j mais
» j'éprouve une douceur incroyable à mourir I J'en-
r> tends la vois d'Odin qui m'appelle. Déjà les
» portes de son palais sont ouvertes. J'en vois sortir
» des filles à denû-nues. Elles sont ceintes d'une
j) écharpe d'azur-, qui relève la blancheur de leur
» sein. Elles s'avancent vers moi, et m'offrent une
}i bierre délicieuse dans le crâne sanglant de mes
n ennemis ».
Il y a un paysage du Poussin, où l'on voit de jeu-
nes bergères qui dansent au son du chalumeau ; et
à l'écart , un tombeau avec cette inscription: Je
iiivois aussi dans la délicieuse Ârcadie. Le pres-
tige de si vie dont il s'agit, tient quelquefois à un
mat qui détourne ma vue du sujet principal , et qui
Théâtre. X
482 DE LA POÉSIE
me montre de côté , comme dans le poysa^cje du
Poussin, l'espace, le temps, la vie, la mort, ou
A quclcjue autre idée grande et mélancolique, jetée
tout au travers des images de la gailé.
Voila les seuls contrastes qui me plaisent. An-
reste, il y en a de trois sortes entre les caractères.
Un contraste de vertu , et un contraste de vice. Si
un personnage est avare , un autre peut contraster
avec lui, ou par récononiie, ou par la prodigalité;
et le contraste de vice ou de vertu peut être réel ou
feint. Je ne connois aucun esenjple de ce dernier:
il est vrai que je connoispeu le théâtre. Il me sem-
ble que jdans la comédie gaie , il feroit un eftet assez
cgréable; mais une fois seulement. Ce caractère
sera use dès la première pièce. J'aiuierois bien à
voir un homme qui ne fût pas, mais qui affectât
d'être d'un caractère opposé à un autre. Ce carac-
tère seroit original; pour neuf, je n'en sais rien.
Concluons qu'il ny a qu'une raison pour contras-
ter les caraclères , et qu'il y en a plusieurs pour les
montrer diiférens.
Mais qu'on lise les poétiques; on n'y trouvera
pas un mol de ces contrastes. Il luc paroît dons
qu'il en est de cette loi côniato de beaucoup d'a.i-
Ires^ fju'elle a élé faite d'après f[uel(|ue production
de génie, où Ton aura renianjLié un ^.rand effet du
contraste , et qu'on aura dit : Le conlras'.e fait bien
ici; dpnc on ne peut bien fairr sans contraste. Voilà
\» logi([iio de la plupart de ceux qui ont osé doaufr
BRAMATIQUE. 45^
des bornos à un art , dans lequel ils ne se sont jamais
exercés. C'est aussi celle des critiques sans expé-
rience , qui nous jugent d'après ces autorités.
^ Je ne sais , mon ami , si l'étude de la philosophie
ne me rappellera pas à elle j et si \e Père de fu"
mille est ou n'est pas mon dernier drame : mais je
suis sûr de n'introduire le contraste des caractères
dans aucun.
G[\V/^orsque l'esquisse est faite et remplie, et que les
^caractères sont arrêtés , on passe à la division de
l'action.
Les actes sont les parties du drame. Les scènes
sont les parties de l'acte.
L'acte est une portion de l'action totale d'un
drame. Il en renferme un ou plusieurs incidens.
Après avoir donné l'avantage aux pièces simples
sur les pièces composées, il seroit bien singulier
que je préférasse un acte rempli d'incidens , à un
acte qui n'en auroit qu'un.
On a voulu que les principaux personnages se
montrassent ou fussent nommés dans le premier
actej je ne sais trop pourquoi. II y a telle action
dramatique, où il ne faudroit faire ni l'un ni l'autre.
On a voulu qu'un même personnnge ne rentrât
pas sur la scène plusieurs fois dans un même acte :
et pourquoi l'a-t-on voulu? Si ce qu'il vient dire^
il ne l'a pu quand il étoil sur la scène; si ce qui le
ramène s'est passé pendant son absence; s'il a laissé
sur la scène celui qu'il j cherche; si celui-ci y est
484 UE l'A POÉSIE
en effet j ou si, ny étant pas , il ne le sait pas ail-
leurs j si le moment le demande j si son retour ajoute
à l'intcrci ; en un mot, s'il reparoît dans Taction ,
comme il nous arrive tous les jours dans la société j
alors ,"(ju'il revienne j je suis tout prêt à le revoir et
à l'écouler. Le criticjuc citera ses auteurs tant qu'il
voudra: le spectateur sera de mon avis.
On exige que les actes soient à-peu-près de la
même longueur : il seroit bien plus sensé do demttii-' ^
der que la durée en fût proportionnée à l'étendue
de l'action qu'ils embrassent.
Un acte sera toujours trop long , s'il est vide
d'action et chargé de discours; et il sera toujours
«ssez, court, si les discours et les incidcns déro-
bent au spectateur sa durée. Ne diroit-on pas qu'oa
écoute un drânie, la luontre à la main? Il s'agit de
sentir j et toi , tu comptes les pages et les lignes.
Le premier acte de ï Eunuque n'a que deux scè-
nes et un petit monologue j et le dernier acte en a
dis. Us sont , l'un et l'autre, également courts, parce
que le spectateur n'a langui ni dans l'un , ni daTis
l'autre.
Le premier acte d'un drame en est peut-éire la
portion la plus difficile. Il faut qu'il entame, qu'il
jliiarchc , quelquefois qu'il expose, et toujours qu'il
/lie.
Si ce qu'on appelle une exposition n'est pas amené
par un incident important , ou s'il n'ep^st pas suivi,
l'acte sera froid. Voyez la différence du premier
n n A M A T I Q u E. 485
âtUc de V Andrienne ou de \! Euniujue , et du prc-
ruior acte de VHt'cyre.
^ij'^On appelle eiilr'acte, la durée qui sépare unacle
^^ du suivant. Cette durée est variable; mais puisque
l'aclion ne s'airête point, il faut que, lorsque le
niouveuienl cesse sur la scène, il continue denièie.
Point de repos; point de suspension. Si les person-
.^ nages reparoissoient , et que l'action ne fut pas plus
avancée que quand ils ont disparu , ils se seroient
tous reposés , ou ils auroient été distraits par des
occupations étrangères; doux suppositions contrai-
res , si-non à la vérité , du-nioins à l'intérêt. .
Le poète aura rempli sa lâche , s'il uj'a laissé
dans rattcnle do quelque grand événement, et si
l'action qui doit remplir son cnlr'acte excite ma cu-
riosité , et forliiie linipression que j'ai préconçue.
Car, il ne s'agit pas délever dans mon anse diué-
rens mouvcmens, mais d'y conserver celui qui y
règne, et de l'accroître sans-cesse. C'est un dard
^qu'il faut enfoncer depuis la pointe jusqu'à son autre i
estrcmité ; effet qu'on n'obtiendra point d'une pièce
coniplii|aée, à-moins que tous les incidens rappor-
tés à un seul personnage ne fondent sur lui , ne l'at-
terrent et ne l'écrasent. Alors ce personnage est
vraiment dans la situation dramatique. Il est gé-
missant et passif; c'est lui qui parie ; et ce sont les
autres qui agissent.
Il se passe toujours , dans l'entr'acte, et souvent
il survient, dans le courant de la pièce, desincidens
^8(3 t> V. LA PO!' '■' 7i
«jue le pocto dérobe aux spectateurs , et (pî sup-
posent, dans rintcrieurdela maison, des enlrcliens
entre ses personnages. Je ne demanderai pas qu'il ^\ A
s'occupe de ces scènes, et qu'il les rende avec le
nîênie soin que si je devois les entendre. IMais s'il
en faisoil une esquisse , elle achèveroil de le rem-
plir de son sujet et de ses caractères ; et conmiuni-
quce à l'acteur, elle le soutiendroit dans l'esprit de
son rôle , et dans la chaleur de son action. C'est
un surcroît de travail que je me suis quelquefois
donné.
Ainsi , lorsffue le Commandeur pervers va trou-
ver Germeuil pour le perdre , en l'embarquant
dans le projet d'enfermer Sophie , il me semble que
je le vois arriver d'une démarche composée, avec
un visage hjpocrile et radouci , et que je lui en-
tends dire , d'un ton insinuant et patelin :
LE COMMANDEUR.
Germeuil , je te clierchois.
G E n M E u I L.
Mol, M. le Commandeur?
LE COMMANDEUR.
Toi-ménie.
GERIVIEUIL.
Cela vous arrive peu.
LE COMMANDEUR.
Il est vrai ; mais ini homme tel que Germeuil se
fait rechercher tôt ou tard. J'ai réfléchi sur ton
caractère ; je ine suis rappelé tous les services que
I) R A ^^ A T î Q U Ei 4^7
ta as rendus a la famille; cl comme je m'interroge
qucl<|uel'ois ({iiand je suis seul , je me suis demandé
à (juoi teuoil cette espèce d'aversion qui dnioit en-
tre nous , et ([ui cloi<jnoit deux honnêtes gens l'un
de l'autre? J'ai découvert f[ue j'avois tort 3 et je suis
venu sur-le-champ te piier d'ouhlicr le passé : oui,
te prier, et te demander iilu veux que nous soyons
ouiis?
O E R M E u I L.
Si je le veux, monsieur? En pouvcz-vous dou*
ter?
LE C 0 31 31 A N D E U n.
Germeuil , quand je hais , je hais hien»
G E R M E u I L.
Je le sais.
LE COMMANDEUR.
Quand j'aime ausii , c'est de même ; et lu vas en
juger.
Ici , le Commandeur laisse appercevoir à Ger->
meuil , que les vues qu'il peut avoir sur sa nièce ne
lui sont pas cachées. Il les approuve, et s'offre à
le servir. ^::= ti Tu recherches ma nièce; tu n'en
conviendras pas , jo le connois. Mais pour te ren—
tire dé bons offices auprès d'elle , auprès de son
père , je n'ai que faire de ton aveu ; et tu me trou-
veras , quand il en sera temps ».
Germeuil connoit trop h" en le Commandeur,
pour se tromper à ses offres. Il ne doute point que
4B8 DE LA P 0 7: S I B
ce préairibule obligeant n'annonce quelque scclc—
ralesse , el il dit au Conimaiideur :
G E R H E U 1 L.
Ensuite, M. le Commandeur , de quoi s'aj^il-il?
LE C O M H A N D E U I\.
D'abord, de me croire vrai , comme je le suis.
G E n M E u I !..
Cela se peut.
LE COMMANDEUR.
Et de me montrer que tu n'es pas indifférent à
mon retour et à ma bienveillance.
G E R BI E u I L.
yy suis disposé.
Alors le Commandeur , après un peu de silence ,
jette négligemment et comme par forme de con-
versation : = « Tu as vu mon neveu )) ?
G E R M E u I L.
ïl sort d'ici.
LE C O M ?I A N D E u R.
Tu ne sais pas ce que l'on dit ?
G E R M E u 1 L.
Et que dit-on ?
LE C G M Bl A N D E u B.
Que c'est toi qui l'entretiens dans sa folie j mais
il n'en est rien?
G E R BI E u I L.
Rien , monsieur.
D 1\ A H A T I Q U E. /|f^9
LE C O IM 31 A N D E U R.
El lu ne prends aucun intérêt à cette petite
fille ?
G E R M E U 1 L.
Aucun.
LE COMMANDEUR,
D'honneur ?
G E R n E u I L.
Je vous l'ai dit.
LE COMIMANDEUR.
Et si je te proposois de te joindre h moi , pour*
terminer en un nioçîent tout le trouble de la fa-
mille , tu le ferois ?
G E R M E u I L.
Assurément.
LE C O M PI A N D E u R.
Et je pourrois m'ouvrir à toi?
G E R DI E u I L.
Si vous le jugez à propos.
LE COMMANDEUR.
El lu nie garderois le secret ?
G E R M E u I L.
Si vous l'exigez.
LE COMMANDEUR.
Gernieuil et qui empécheroit tu ne
devines pas?
G E R M E u 1 L,
E&t-ce qu'on vous devine ?
,jOO t) V. LA POFSIE
Le Coniinamlcur lui révèle son projet. Ger-»
nieuil voit lout-d'un-coup le danger de celte confi-
dence; il en est troublé. Il cherche, mais inutile-
ment , à ramener le Commandeur. Il se récrie sur
rinhumanlté qu'il J a îi persécuter une innocente...
Où est la commisération , la justice? = « La com-
misération ? il s'agit bien de cela ; et la justice est
à séquestrer des créatures qui ne sont dans le
monde , que pour égarer les enfans et désoler
leurs parcns ». Et votre neveu? ;= « Il en aura
d'abord quelque chagrin j mais une autre fantaisie
effacera celle-là. Dans deux jpurs , il n'y paroîtra
plus; et nous lui aurons rendu un service im-
portant ». Et ces ordres qui disposent des citoyens,
crojez-vous qu'on les obtienne ainsi ? = « J'at-
tends le mien ; et dans une heure ou deux nous
pourrons manœuvrer ». M. le Commandein- , à
quoi m'engagez-vous ? =^ (( 11 accède ; je le tiens.
A faire ta cour à mon frère , et à m'atlacher à toi
pour jamais ». ^^ Saint- Albin ! ... « Eh bien ! Saint.
Albin , Saint-Albin ! c'est ton ami , mais ce n'est
pas toi. Gerineuil , soi , soi d'abord , et les autjcs
après, si l'on peut ». Monsieur. = u Adieu ; je vais
savoir si ma lottre-de-cachet est venue , et te re-
joindre sur-le-champ ». Un mot encore , s'il vous
plaît. = (( Tout est entendu , tout est dit ; ma for-
tune et ma nièce ».
Le Connuandeur, rempli d'une joie qu'il a peine
à dissimuler , s'éloigne vite ; il croit Germcuil cm-
n n A IM A T I Q U E. /.f)I
barque et perdu sans ressource; il crai'nl de lui
donner le temps du remords. Germeuil le rappelle ',
mais il va toujours, et ne se retourne (|ue pour
lui dire , du fond de la salle : ^^ « Et ma lurlunc ,
et ma nièce «.
Je me trompe fort , ou l'ulllilé de ces scènes-
ébauchées dédommageroit un auteur de la peine
légère qu'il auroit prise à les faire.
Si un poète a bien médité son sujet et l)icn di-
visé son action , il n'y aura aucun de ses actes
auquel il ne puisse donner un titre j et de même
que dans le poème épique on dit la -descente aux
enfers , les jeux funèbres , le dénombrement de
l'armée, l'apparition de l'ouibre; on diroit, dans le
dramatique, l'acte des soupçons, l'acte des fureurs,
celui de la reconnoissancc ou du sacrifice. Je suis
étonné que les anciens ne s'en soient pas avisés :
cela est tout-a-fait dans leur goût. S'ils eussent
intitulé leurs actes , ils auroicnt rendu service aux
modernes , qui irauroicnl pas manqué de les imi-
ter ; et le caractère de l'acte fixé , le poète auroit
été forcé de le remplir.
Sr^\.i^Lorsque le poète aura donné à ses personnages
les caractères les plus convenables , c'est-à-dire
les plus opposés aux situations , s'il a un peu d'ima-
gination , je ne pense pas qu'il puisse s'empêcher
de s'en former des images. C'est ce qui nous arriv'e
-tous les jours à l'égard des personnes dont nous
avohs beaucoup entendu parler. Je ne sais s'il y a
/jy2 n E Tj A POÉSIE
tjuelq;ie analogie cnli e Jes physionomies et les ac-
tions j mais je sais que les passions , les discours et
les actions ne nous sont pas plus-tôt connus , qu'au
même instant nous imaginons un visage auquel
nous les rapportons ; et s'il arrive que nous rencon*
trions l'hoanne , et qu'il ne ressemble pas à l'image
que nous nous en sommes formée , nous lui dirions
voloiiliers que nous ne le reconnoissons pas , quoi-
que nous ne l'ajons jamais vu. Tout peintre , tout
poète diainalique sera physionomiste.
Ces images , formées d'après les caractères , in-
flueront aussi sur les discours et sur le mouvement
delà scène j sur-tout si le poète les évoque , les
voit , les arrête devant lui , et en remarque les
changemens.
Pour moi , je ne conçois pas comment le poète
pcuV commencer une scène, s'il n'imagine pas l'ac***'
tion et le mouvement du personnage qu'il intro-
duit j si sa démarche et son masque ne lui sont pas
présens. C'est ce simulacre qui inspire le premier
mot , et le premier mot donne le reste.
Si le poêle est secouru par ces physionomies
idéales , lorsqu'il débute , quel parti ne lirera-triï^ ^
pas des impressions subites tt momentanées qui
les font varier dans le cours du drame , et même
dans le cours d'une scène ? . . . Tu pâlis. . . tu
trembles. . . tu me trompes. . . Dans le monde ,
parle-t-on à quelqu'un ? On le regarde , on cherche
à démêler dans ses ^eux , dans ses mouvcnicns ,
D Tx A M A T I Q U E. /|C)>i
dans ses traits , dans sa vois , ce ((ui se passe au
fond de son cœur; rarement au théâtre. Pourquoi?
c'est que nous sommes encore loin de la vérité.
Un personnage sera nécessairement chaud et
pathéli([uc , s'il part de la situation même de ceux
qu'il trouve sur la scène.
Attachez une ph^ysionomie à vos personnages ;
mais que ce ne soit pas celle des aoteurs. C'est à
l'acteur à convenir au rôle , et non pas au rôle à
convenir à l'acteur. Qu'on ne dise jamais de vous ,
qu'au-lieu de chercher vos caractères dans les
situations , vous avez ajusté vos situations au carac-
tère et au talent du comédien.
rs'étes-vous pas étonné, mon ami, que les an-
ciens soient quelquefois tonjbés dans celte peti-
tesse ? Alors on couronnoit le poète et le coniédien.
Et lorsqu'il y avoit un acteur aimé du public, le
poète complaisant inséroit dans son drame un épi-
sode qui communément le gdtoit , mais qui amenoit
sur la scène l'acteur chéri.
J'appelle scènes composées , celles où plusieurs
personnages sont occupés d'une chose , tandis que
d'autres personnages sont à une chose difFérentc
pu à la même chose , mais à part.
Dans une scène simple , le dialogue se succède
sans interruption. Les scènes conjposées sont ou
parlées , ou pantomimes et parlées , ou toutes
pantomimes.
Lorsqu'elles sont panlominics et parlées , Iç
U'
4g4 DE i-^ POÉSIE
discours se jjlace dans les inlcrvalles de la panlo-
niirne ; et tout se passe sans confusion. Mais il
faut de l'art , pour ménager ces jours.
C'est ce que j'ai essaye dans la première scène
du second acte du Père de famille; c'est ce que
j'aurois pu tenter à la troisième scène du même
acte. Madame Iltbcrt , personnage pantomime et
muet , auroit pu jettcr , par intervalles , quelques
mots qui ii'auroicnl pas nui h l'efTct j mais il falloit
trouver ces mots. Il en cùl été de même de la scène
du quatrième acte , où Saint-Albin revoit sa maî-
tresse en présence de Germeuil et de Cécile. Là ,
un plus habile "eût exécuté deux scènes sinmlta-
nées j l'une , sur le devant , entre Saint- Albin et
Sophie j l'autre, sur le fond , entre Cécile et Ger-
meuil, peut-élre en ce moment plus difficiles à
peindre que les prenn'ere ; mais des acteurs intelli-
geus sauront bien créer ce'.te scène.
Combien je vois encore de tableaux à exposer,
si j'osois , ou plutôt si je réunissois le talent de
faire à celui d'imaginer!
Il Cbt diiïlcilc au poète d'écrire en-même-tcmps
ces scèuos 6i:uullf.né(>s ) mais connue elles ont dos
objets diîlincls, il s'occupera d'abord delà prin-
cipale. J'appelle la principale, celle qui, panto-
mime ou parlée , doit sur-tout fixer l'attention du
spectateur.
•* J'ai lâché de séparer tellouienl les deux scènes
siuiultauces de Cjcile et du Père de famille , qui
B R A W A T I Q U E. /jgS
commencent le second acte , qu'on pourroil les im-
primer à deux colonnes , où l'on vcrroit la panto-
jiiime de l'une correspondre au discours de l'autre;
el le discours de celle-ci correspondre altcrnati-
veiuent à la pantomime de celle-là. Ce partage
seroil commode pour celui qui lit , et qui n'est pas
fait au mélange du discours eL du mouvement.
Il est une sorte de scènes cpisodiqucS; dont nos
poètes nous ollirent peu d'exemples, et qui me
paroissent bien naturelles. Ce sont des personnages
comme il y en a tant dans le monde et dans les
familles , qui se fourrent par-tout sans êlre appelés.,
et qui, soil bonne ou mauvaise volonté, intérêt,
curiosité, ou quelqu'autre motif pareil , se mêlent
de nos affaires , et les terminent ou les brouillent
malgré nous. Ces scènes , bien ménagées , ne sus-
pcndroiont point l'intérêt j loin de couper l'action,
elles pourroient l'accélérer. On donnera à cesinter-
venans le caractère qu'on voudra: rien n'empêche
même qu'on ne les fasse contraster. Ils demeurent
trop peu pour fatiguer. Ils relèveront alors le ca-
ractère auc|uel on les opposera. Telle est madame
Peinelle dans le Tartvjfo , el Anlipiion dans VEu"
nuque. Antiphon court après Cliéréa , qui s'étoit
chargé d'arranger un souper; il le rencontre avec
son habit d'eunuque , au sortir de chez la courti-
sanne , appelant un ami dans le sein de (|ui il puisse
répandre toute la joie scélérate dont son ?.me est
remplie. Autiphou est ajnené là fort nalurellement
V
/iq") DE LA POÉSIE
\ i €l fort à propos. Passé cctlc scène , on ne le revoit
'i plus.
^' La ressource de ces personnages nous est d'au-
tant plus nécessaire , que, privés des chœurs qui
représentoient le peuple dans les drames anciens ,
nos pièces, renfermées dans l'intérieur de nos habi-
tations, n)anf|uenl , pour ainsi dire , d'un fond sur
lequel les figures soient projetées.
^>f \V^Ii y a , dans le drame , ainsi cjue dans le inonde ,
'^^un Ion propre à chaque caractère. La bassesse
de l'ame , la méchanceté tracassière, et la bon-
boimuic , ont pour l'ordinaire le ton bourgeois et
commun.
\\ Il jf a de la diflerence entre la plaisanterie de
théâtre et la plaisanterie de société. Celle-ci seroit
trop foi!>le sur la scène, et n'y ieroit aucun eifet.
L'autre seroit trop dur dans le monde, et elle oûéu-
seroit. Le cynisme, si odieux , si incommode dans
la société , Cit excellent sur la scène.
Aulre chose est la véiité en poésie; autre cliose ,
en philosophie. Pour être vrai , le pliilosophe doit
conformer son discours à la nature <les objets ; le
})oct.e , à la nature de ses caractères.
Poindre d'après la passion et l'intérêt , voilà son
talent.
De-là ,• à chaque instant la nécessité de fouler
aux pieds les choses les plus saintes, et de préco-
niser des allions atroces.
Il ii'y a r^ea de sacré pour le poète , pas même
DRAMATIQUE. 497
îa vertu, qu'il couvrira de ridicule, si la personiiG
et le luoinenl l'exigent. Il ii'esl ni impie, lorsqu'il
tourne ses regîirds indignés vers le ciel , et qu'il
interpelle les dieux dans sa fureur j ni religieux, ^
lorsqu'il se prosterne au pied de leurs autels , et
qu'il leur adrese une humble prière.
Il a introduit un méchant? Mais ce méchant
vous est odieux; ses grandes qualités, s'il en a, ne
vous ont point ébloui sur ses vices; vous ne l'avez
point vu; vous ne l'avez point entendu, sans en fré-
mir d'horreur; et vous êtes sorti consterne sur son
sort.
Pourquoi chercher Tauteur dans ses personna-
ges? Qu'a de commun Racine avec Athalie y ]Mo-
lière avec le Tartitffe ? Ce sont des honmies de
génie qui ont su fouiHer au fond de nos entrailles ,
et en arracher le trait qui nous fiappe. Jugeons les
poèmes, et laissons là les personnes.
Nous ne confondrons , ni vous , ni moi , l'homme
qui vit , pense, a^itetse meut au milieu des autres j
et l'homme enthousiaste , qui prend la plume, l'ar-
chet, le pinceau, ou qui monte sur ses trétp.TUT- /ùAàK-AX
Hors de lui , il est tout ce qu'il plaît à l'art qui le
domine. ISIais l'instant de l'inspiration pabsé, il
rentre et redevient ce qu'il étoit; quelquefois un
homme conmiun. Car , telle est la différeç'je de l'es-
prit et du génie, que l'un est presque toujours pré-,
sent, et que souvent l'autre s'absente.
Il ne faut pas coasidérer uoe scène comme luj
iJfjS BE LA l'OÉSIE
dialogue. Un homme d'esprit se tirera d'un dialo-
gue isolé. La scène est toujours l'ouvrage du génie.
."Chaque scène a son mouvement et sa durée. On ne
trouve point le mouvement vrai, sans effort d'ima-
gination. On ne mesure pas exactement la durée,
sans l'expérience et le goût.
Cet art du dialogue dramatique, si diflicile , per-
sonne, peut-être, ne l'a possédé au même degré
<]ue Corneille. Ses personnages se pressent sans
ménagemensj ils parent et portent en-méme-tempsj
c'est une lutte. La réponse ne s'accroche pas au
dernier mot de l'interlocuteur j elle touche à la chose
et au fond. Arrêtez-vous où vous voudrez; c'est
toujours celui qui parle , qui vous paroîl avoir rai-
son.
Lorsque livré tout entier à l'étude des lettres , je
îis'ois Corneille , souvent je fcrmois le livre au milieu
d'une scène , et je cherchois la réponse : il est assez
inutile de dire que mes efforts ne servoicnt com-
munément qu'à m'effrajer sur la lngi(jue et sur la
force de tête de ce poète. J'en pourrois citer mille
exemples j mais en voici un entre autres , i[uc je me
rappelle; il est de sa tragédie de Cinna. Emilie a
déterminé Cinn^ à ôter la vie à Auguste. Cinna s'y
est engagé j il y va. Mais il se percera le sein du
même poignard dent il l'aura vengée. Emilie reste
avec sa confidente. Dans son trouble , elle s'écrie :
« Cours après lui , Fulvie », = Que lui dirai-je ?
== « Dis lui. . , . qu'il dégage sa foi , et qu'il choi"
t) R A M A T I Q U C. /^q(\
sîsse après de la mort on de moi )i. = C'est ainsi
fju'il conserve le caractère, et qu'il satisfait en un
n.iot à la dignité d'une anie romaine , à la vengeance,
à l'ambition , à l'amour. Toute la scène de Cinna ,
de Maxime , et d'Auguste est incomprchcusible.
Cependant ceux c|ui se piquent d'un goût déli-
cat, prétendent que celte manière de diaU^guer est
roide ; qu'elle présente par-tout un air d'urguiîion-
talion; qu'elle étonne plus qu'elle n'émeut, ils ai-
ment mieux une scène où l'on s'entretient moins
rigoureusement, et où l'on met plus de sentiment,
et moins de dialectique. On pense bien que ces
gens-là sont fous de Racine : et j'avoue que je le
suis aussi.
Je ne connois rien de si difficile qu'un dialogue
où les choses dites et répondues ne sont liées que
par des sensations si délicates, des idées si fugiti-
ves , des mouvemens d'anie si rapides , des vues si
légères, qu'elles en paroissent décousues, sur-tout
à ceux qui ne sont pas nés pour éprouver les mêmes
choses dans les mèmco circonstances, = « Ils ne
se verront plus. Ils s'aimeront toujours ». = « Vous
y serez, ma fiile ».
Et le discours de Clémentine troublée : « Ma L
mère étoit une bonne mère ; mais elle s'en est
allée , ou je m'en suis allée. Je ne sais lequel ».
Et les adieux de Barnevel et de son ami.
BARWEVEL.
w Tu ne sais pas quelle étoit ma fureur pour
OOO DE LA POKSIE
elle !... Jusqu'où la passion avoit éteint en moi le
senlinient de la bonté ! . . . Ecoule Si elle m'a-
voil demandé de t'assassiner , toi. ... je ne sais si ]«
ne l'eusse pas fait.
1. ' A M I.
Mon ami , ne t'exagère point ta foiblesse.
BARNEVEL.
Oui, je n'en doute point... Je t'aurois assassiné.
l'ami.
Nous ne nous sommes pas encore embrassés.
Viens ».
Nous ne nous sommes pas encore embrassés :
quelle réponse à je t'aurois assasainé !
Si j'avois un fils qui ne sentît point ici de liaison j
j'aiinerois mieux qu'il ne fût pas né. Oui , j'aurois
plus d'aversion pour lui que pour Barnevel, assas-
sin de son oncle.
Et toute la scène du délire de Phèdre.
Et tout l'épisode de Clémentine.
Entre les passions , celles qu'on simulcroit le plus
facilement , sont aussi les plus faciles à peindre. La
grandeur d'ame est de ce nombre j elle comporte
par-tout je ne sais quoi de faux et d'outré. En guin-
dant son ame à la hauteur de celle de Caloii , on
trouve un mot sublime. IVIais le poète oui a fait dire
à Phèdre :
Dieux ! que ne suis-je assise h l'ombre des forêts ! . .♦
Quand pourrai- je , au travers d'iine noble poussière^
Suivre de l'œil uo char fuyant da«s la carrière ?
DRAMATIQUE. 5o(
ce poète même n'a pu se promcltre ce morceau ,
qu'après l'avoir trouvé; et je m'estime plus d'en
sentir le mérite , que de quelque chose que je
puisse écrire de ma vie.
Je conçois comment , à force de travail , en
réussit à faire une scène de Corneille , sans être
né Corneille : je n'ai jaiiiais conçu conmient on
réussissoit à faire une scène de Piacine , sans être
né Racine.
JNIolière est souvent inimitable. Il a des scènes
monosyllabiques entre quatre à cinq interlocu-
teurs , où chacun ne dit que son mot; mais ce
mot est dans le caractère, et le peint. Il est dos
endroits , dans les Feimnes savantes , qui font
tomber la plume des mains. Si l'on a quelque ta-
lent , il s'éclipse. On reste des jours entiers sans
rien faire. On se déplaît à soi-même. Le conraqe
ne revient qu'à-mesure qu'on perd la mémoire de
ce qu'on a lu , et que l'impression qu'on a ressentie
se dissipe.
Lorsque cet homme étonnant ne se soucie pas
d'emplojer tout son génie, alors même il le sent.'
Elmire se jeleroit à la tête de Tartufïe, et Tartuffe
auroit fair d'un sot qui donne dans un piège gros-
sier : mais voyez comment il se sauve de lu. Elmire
a entendu sans indignation la déclaration de Tar-
tuffe. Elle a imposé silence à son fils. Elle remarque
elle-même, qu'un homme passionné est facile à
séduire. Et c'est ainsi que le poète trompe le specr
5o2 DF. LA P0É3IE
taleur, Cl esquive une scène qui eût exigé, sans
ces précautions , plus d'art encore, ce me semble,
qu'il n'en a mis dans la sienne. Mais , si Dorine ,
dans la même pièce , a plus d'esprit , de sens , de
finesse dans les idées , et même de noblesse dans
l'expression, qu'aucun de ses maîtres j si elle dit :
Des actions d'aiitrni, teintes de leurs couleurs.
Ils pensent, dan^s le monde , autoriser les leurs j
Et , sous le taux éclat de quelque ressemblance ,
Aux intrigues qu'ils cnt, donner de l'innocence ;
Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés
De ce blâme public dont ils sont trop chargés.
je ne croirai jamais que ce soit une suivante qui
parle.
Térence est unique , sur-tout dans ses récits.
C'est une onde pure et transparente qui coule tou-
jours également , et qui ne prend de vîlesse et de
murmure que ce qu'elle en reçoit de la pente et
du terrain. Point d'esprit , nul étalage de sentiment,
aucune sentence qui ait Pair épigranmialique , ja-
mais de ces définitions qui ne seroient placées i|uc
dans Nicole ou la Piochefoucauld. Lorsqu'il géné-
ralise une maxime , c'est d'une manière simple et
populaire j vous croiriez que c'est un proverbe
reçu r[u*il a cité : rien qui ne tienne au sujet. Au-
jourd'hui que nous sommes devenus dissertateurs,
combien de scènes de Térence que nous appel-
lerions vides ?
J'ai lu et relu ce poète avec attention; jamais de
D R A ÎM A T I n U K. Go"!
scènes superflues, ni rien de suiiciflu tlans les
scènes. Je ne connois que la première du second
acte de V Eunuque ^ qu'on pourroit peut-être atta-
quer. Le capitaine Thrason a fait présent à la
courtisanne Thaïs, d'une jeune-fille. C'est le para-
site Gnalhon qui doit la présenter. Chemin faisant
avec elle , il s'amuse à débiter au spectateur un
éloge très-agréable de sa profession. IVlais étoit-ce
là le lieu ? Que Gnathon attende sur la scène la
jeune fille qu'il s'est chargé de conduire , et qu'il
se dise à lui-même tout ce qu'il voudra , j'y con-
sens.
Térence ne s'enibarrasseguère de Herses scènes.
Il laisse le théâtre vide jusqu'à trois fois de suite j
et cela ne me déplaîtpas, sur-tout dans les derniers
actes.
Ces personnages qui se succèdent , et qui ne
jettent qu'un mot en passant , mç font imaginer un
grand trouble.
Des scènes courtes , rapides , isolées , les unes
pantomimes , les autres parlées , produiroient, ce
me semble , encore plus d'effet dans la tragédie.
Au commencement d'une pièce , je craindrois
seulement qu'elles ne donnassent trop de vitesse à
l'action ; et ne causassent de l'obscurité.
Plus un sujet est compliqué , plus le dialogue en
est facile. La multitude de»incidens donne, pour
chaque scène, un objet différent et déterminé; au lieu
que si la pièce est simple , et qu'un seul incident
to4 DE LA POéSIS
fournisse à plusieurs scènes , il reste pour cha-
cune je ne sais cjuoi dé vague qui embarrasse ua
auteur ordinaire : mais c'estoùsc nionlre l'honmie
de génie.
Plus les fils qui lient la scène au sujet seront dé-
liés , plus le poète aura de peine. Donnez, une de
ces scènes indéterminées à faire à cent personnes ,
chacun la fera à sa manière ; cependant il n'y en a
qu'une bonne.
Des lecteurs ordinaires estiment le talent d'un
pocle par les morceaux qui les atlcctcnt le plus.
C'est au discours d'un factieux à ses conjurés j
c'est à une rccoiuioissance qu'ils se récrient. ]\Iais
qu'ils interrogent le pocle sur son propre ouvrage J
et ils verront qu'ils ont laissé passer , sans Puvoir
apperçu , l'endroit dont il se félicite.
Les scènes du tils naturel ionl presque toutes
de la nature de celles dont l'objet vague pouvoit
rendre le poète perplexe. Dorval , mal avec lui-
même , et cachant le fond de son ame à son ami,
à Rosalie, à Constance j Rosalie el Constance,
dans une situation à-peu-près semblable, n'of-
froienl pas un seul morceau de détail qui ne pût
être mieux ou plus mal traité.
Ces sortes de scènes sont plus rares dans le
Père de famille , parce qu'il y a plus de mouve-
ment. .
Il y a peu de règles générales dans l'art poétique.'
En voici cependant une à laquelle je ne sais point
DRAMATIQUE. Jf^-J
d'exception. C'est quclemonolo^^ucest un moment
de xepoi-jiûUjrXac.lion , et de trouble pour le per-
sonnage. Cela est vrai , mèniê d'un monologue qui
conmicnce unepièce.Donc tranquille , il estcontre
la vérité selon laquelle l'homme ne se parle à lui*
même jj[ue dans des instaps dp. perplcMLc. Long,
il pèche contre la nature de l'action dramatique
qu'il suspend trop.
Je ne saarois supporter les caricatures , soit ea
beau , soit en laid ; car la bonté et la méchanceté
peuvent être également outrées j et quand nous
sommes moins sensibles à l'un de ces défauts qu'à
l'autre , c'est un effet de notre vanité.
Sur la scène, on veut que les caractères soient
uns. C'est une fausseté palliée par la courte durée
d'un drame : car , combieû de circonstances dans
la vie , où l'honmie est distrait de son caractère ?
Le foible est l'opposé de l'outré. Pamphile me
paroît foible dans VAndrieniie. Dave l'a précipité
dans des noces ([u'il abhorre. Sa maîtresse vient
d'accoucher, 11 a cent raisons de mauvaise hu-
meur. Cependant il prend tout assez doucement.
Il n'en est pas ainsi de son ^mi Chaiinus , ni da
Clinia de V Eautontimorwnenos. Celui-ci arrive
de loin j et , tandis cju'il se débotté , il ordonne à son
Dave d'aller chercher sa maîtresse II y a peu de
galanterie dans ces mœurs ; mais elles sont bien
d'une autre énergie que les nôtres , et d'une autre
ressource pour le poêle. C'est la nature aban-
Thédtre. Y
^C,3 DE LA POIÎSIE
donnée à ses niouvemcns cfTKJm's. Wos pclils pro-
pos iDadrigaliscs auruienl Ijoiuic grâce dans la
bouche d'un Clinia ou d'un Chcrca I Que nos rô!cs
d'amans sont froids î
^Tj"»^ ^^Ce que j'aime stu-lout de la icène ancienne , ce
^ sont les amans et les i)ti es. Pour les Daves , ils me
déplaisent ; et je suis convaincu, <ju'à-rnoins qu'un
sujet ne soit dans les mœurs anciennes, oumallion-
^ jiéte dans les nôtres , nous n'en reverrons plus^.,-
^( i '* Tout peuple a des préjugés à détruire, des
^ vices à poursuivre , des ridicules à décrier , et a
besoin de spectacle , mais qui lui soient propres,
^uel niojen , si le gouvernement en sait user , et
\ qu'il soil question de préparer le changement d'une
4oi , ou l'abrogation d'un usage !
1} Attaquer les comédiens par leurs mœurs, c'est
[en vouloir à tous les états.
Attaquer le spectacle par son abus, c'est s'élever
contre tout genre d'instruction publique ; et ce
<ju'on a dit jusqu'à-présent là-dessus , appliqué à
ce que les choses sont, ou ont été, et non à ce
qu'elles pourroient être, est sans justice et sans
vérité. ^
Un peuple n'est pas également propre à exceller
dans tous les genres de drame, La tragédie me sem-
ble plus du génie républicain j et la comédie, gaie
jur-tout, plus du caraclère monarchique.
Entre des hommes qui ne se doivent rien , !a
plaisanlehe sera dure, lltaiit qu'elle frappe en haut.
DRAMATIQUE. 499
pour devenir légère; et c'est ce qui arrivera dans
un Elat, où les boiniiies sont distribues en difl'crens
ordres , qu'on peut comparer à une haute pj'ra-
mide; où ceux qui sont à la base, chargés d'un
poids qui les écrase , sont forcés de garder du nié-
nagenient jusques dans la plainte.
Un inconvénient trop commun , c'est que , par
une vénération ridicule pour certaines conditions,
bicnlùl ce sont les seules dont on peigne les mœurs,
l'utilité des spectacles se restreint, et que peut-cire
même ils deviennent un canal par lequel les travers
des grands se répandent et passent aux petits.
Chez un peuple esclave , tout se dégrade. Il faut;
s'avilir par le ton et par le geste, pour ôler à la vé^
rilé son poids et son offense. Alors les poètes sont
comme les fous à la cour des rois ; c'est du mépris
qu'on fait d'eus , qu'ils tiennent leur fianc-parler^
Ou , si l'on aime mieux , ils ressemblent à certains
coupables qui, traînés devant nos tribunaux, ne
i'en retournent absous que parce qu'ils oui su con-
trefaire les insensés.
Nous avons des comédies. Les Anglais n'ont que
des satjres , à-la-vérité pleines de force et de gaîlé ,
ruais sans mœurs et sans goût. Les Italiens en sont
réduits au drame burlesque.
En g c n é rai, plus u n p c u p le est ci valise, poli, moins
ses ntœurs sont poétiques ; tout s'affoiblit erv s'a»
doucissant^Quand est-ce que In nature préjîare des
modèles à l'art? C'est au temps où les cnlaus s'arra-
.<9
5dO!, DE LA POÉSIE
client les cheveux autour du lit d'un père mori-
bond j où une nicrc découvre son sein , et conjure
son fils par les mamelles qui l'ont alailé joù un ami
se coupe la chevelure, et la répand sur le cadavre
de son ami; où c'est lui qui le soutient parla tête, et
qui le porte sur unbùclier; ([ui recueille sa cendre,
et qui la renferme dans une urne qu'il va , on cer-
tains jours , arroser de ses pleurs; où les veuves
échevelées se déchirent le visage de leurs ongles ,
si la mort leur a ravi un époux ; où les chefs du peu-
ple , dans les calaïuilés publiques, posent leur front
humilié dans la poussière, ouvrent leurs vctemens
dans la douleur, et se frappent la poitrine ; où uu
père prend entre ses bras son fils nouveau -né,
l'élève vers le ciel , et fait sur lui sa prière aux dieux;
où le premier mouvement d'un enfant , s'il a quitté
ses parens, et qu'il les revoie après une longue ab-
"'seuce , c'est d'embrasser leurs genoux , et d'en at-
tendre, prosterné, la bénédiction; où les repas sont
des sacrifices qui commencent et finissent par des
coupes remplies de vin , et versées sur la terre ; où
le peuple parle à ses maîtres, et où ses maîtres
l'entendent ctlui répondent; oùl'on voit un homme
le front ceint detandelettes devant un autel , et une
prêtresse (juiétcnd les mains sur lui en invoquant le
ciel et en exécutant les cérémonies expiatoires et
lustralives; où des pythies écumanles par la pré-
sence d'un démon qui les tourmente, sont assises
sur des trépieds , ont Icsyeux égarés , et fonlnuigir
DRAMATIQUE. 5dT
OC leurs cris proplîéliques !e Tond oljsciirdcs r.Ji-
tres ; où les dieux , altérés du sang humain , ne sont
appaisés que par son effusion j où des bacchantes ,
années de ihjrses , s'égarent dans les foréls, et
inspirent l'effroi au profane qui se renconlre sur
leur passage j où d'autres femmes se dépouillent
sans pudeur, ouvrent leurs bras au premier qui se
présente , et se prostituent, etc.
Je ne dis pas que ces mœurs sont bonnes , mais
qu'elles sont pocticpies.
Qu'est-ce qu'il faut au poêle ? Est-ce une nature
brute ou cultivée , paisible ou troublée ? préférera-
1-il la beauté d'un jour pur et serein à l'horreur
d'une nuit obscure , où le sifïlement interrompu des
vents se mêle par intervalles au murmure sourd et
continu d'un tonnerre éloigné , et où il voit l'éclair
allumer le ciel sur sa tête ? Pi éférera-l-il le £ncçlg-
cle d'une mer tranquille à celui des fiots agités ? Le
muet et froid aspect d'un palaiS; à la pronienad«
parmi des ruîucs ? Ua édifice conslruil , un espace
planté de la main des hommes , au touffu d'une an-
tique foret, au croux ignoré d'une roche déserte?
Des nappes d'eau, des bassins, des cascades, ;.i
la vue d'une cataracte qui se biise en tombant à
travers des rochers , et dont le bruit se fait enten-
dre au loin du berger qui a conduit son troupeau
dans la montagne , et qui l'écoute avec effroi ?
La poésie veut quelque chose d'énorme , de
barbare et de sauvaqe.
Sfl? DE t. K P O K ,S t E
C'cs^ lorsque la fiircar u'c la ^jucrrc civile ou
tlii fanalisnie arme les hommes do poignards , et
HLie le sang coule à grands flots sur la terre , que le
laurier d'Apollon s'agite et verdit. Il en veut être
arrosé. Il se flétrit dans les temps de la paix et du
loisir. Le siècle d'or eût produit une chanson peut-
être, ou une élégie. La poésie épi(|ue et dramalicjue
demande d'autres mœurs.
Quand verra-t-on naître des poètes ? Ce sera
après les temps de désastres et de grands malheurs ;
lorsque les peuples harassés commenceront à res-
pirer. Alors les imaginations , ébranlées par dos
spectacles terribles , peindront des choses incon-
nues à ceux qui n'en ont pas été les témoins. JN'avons-
.nous pas éprouvé , dans quelques circonstances ,
une sorte de terreur qui nous étoit étrangère ?Pour-
(ruoî n a-t-çl'c rien produit? n'avons» nous plus
de génie ?
Le génie est de tous les temps ; mais les
hommes c[ui îe portent en eux demeurent cngour':-
dis, à-moins que des événemens extraoïdinaircs
ïi'échaniïent la masse, et ne l<\s fassent parcître.
Alors les senliinens s'accumulent dans la poitrine,
la travaillent ', et ceux qui ont un organe , pressés
de parler , le déploient et se soulagent.
Quelle sera donc la ressource d'un poète, chez
un peuple dont les mœurs sont foibles , petites et
maniérées ; où l'imitation rigoureuse des conver-
sations ne formcroit tju'un tissu d'expressions faus-
P R A H A T l Q U E. 5|l
ses , insensées et basses ; où il uy a plus ni fran-
chise , ni bonhornniie j où un père anneHeson fils
iiioniisuf , et où une mère appelle sa fille inadc»
luoisclle j oùjes cérémonies publiques n'ont- ri^i
^sLaugust^e; la conduite domestique, rieji^ de toucliarrt
e? d'honnête y les actes solemnels , rien de vrai ? Il
tàtiie.ra de les emb^ir j il choisira les circonstances ^
i]ui prêtent le plus à son art j il négligera les autres,
et il osera en supposer qucl([ues->unes.
INJais quelle Hnesse de goùl ne lui faudra-t-il
pas , pour sentir jusfju'où les mœurs publiques et
particuMères peuvent être embellies ? S'il passe la
mesure, il sera faux et romanesque.
Si les u^.œurs qu'il supposera ont été autrefois ,
et que ce temps ne soit pas éloigné ; si un usage
est passé , mais qu'il en soit resté une expression
métaphorique dans la langue j si cette expressiou
porte un caractère d'hcnnêîeté j si elle marque une
piété antique , une siuiplicitê qu'on rcgrcite ; si
l'on y voit les pères plus respectés, les mères plus
honorées , les rois populaires ; qu'il ose. Loin d«
lui reprocher d'avoir failli contre la vérité , on
supposera que ces vieilles et bonnes mœurs se sont
apparemment conservées dans cette famille. Qu'il
s'interdise seulement ce qui ne seroit que dans les
usages présens d'un peuple voisin.
Mais admirez la bizarrerie des peuples policés.
La dclicatessey est quelquefois poussée au point,
qu'elle interdit à leurs poètes l'emploi de circons-^
5pif B E LA P 0 1- S r R
tiinccs nu'me qui sont dans Ic.irs mœLii's , et qui
ont de la simplicité , de la beaiilé et de la vérité.
Qui oscroil, parmi nous , étendre de la paiilc sur la
scène, et j exposer un enfant nouveau-né? Si le
/poète y plaçoit un berceau , quelque étourdi da
j parterre ne manqueroit pas de contrefaire les cris
I de l'enfant j les loges et l'amphitéâlre, de rire; et la
la, pièce , de tomber. O peuple plaisant et léger !
quelles bornes vous donnez à l'art! quelle con-
f Irainte vous imposez à vos artistes ! et de quejs plai-
I sirs votre délicatesse vous prive ! A tout moment
vous siflleriez sur la scène les seules choses qui vous
plairoient , qui vous toucheroient en peinture.
Malheui' à-I!homme né-3vec du génie . qultcnierS
«juelque spectacle-Lp.ii est dans Ia-«a^ttf^-T--J'iais i^jii
n'est pas dans vos préjugésj^
erence a exposé l'enfant nouveau -né sur la
scène. II a fait plus. Il a fait entendre , du dedans de
la maison, la plainte de la femme dans les douleurs
qui le mettent au monde. Cela est beau } et cela ne
vous plairoit pas.
Il faut que le goût d'un peuple soit inccrlain ,
lorsqu'il admettra dans la nature des choses dont
il interdira l'imitation à ses artistes, ou lorsqu'il
admirera dans l'art des cfTels qu'il dédaigncroit
dans la nature. Nous dirions , d'une fenmie qui rcs-
sembleroit à quehju'une de ces statues qui enchan-
tent nos regards aux Tuileries , qu'elle a la tête
jolie , mais le pied gros , la jambe forte , et point de
^ ce
DRAMATIQUE. S^f^, » '
taille. La lonijuc, (|ui csl belle pour le i)Cuipîci.irsur
un sopha , esl laide clans son atelier. INous sommes
)kins de ces cqptradiclions.
^ Mais, ce qui montre sur- tout combien nous
sommes encore loin du bon goût et de la vérité ,
c'est la pauvreté et la fausseté des décorations , et
le luxe des habits.
Vous exigea de votre poêle (ju'il s'assujettisse à
l'unité de lieu ; et vous abandonnez la scène à
1 ignorance d'un mauvais décorateur.
Voulez-vous rapprocher vos poètes du vrai , et ■
dans la conduite de leurs pièces , et dans leur dialo-
gue; vos acteurs, du jeu naturel et de la déclamation
réelle ? élevez la voix , demandez seulement qu'on
vous montre le lien de la scène tel qu'il doit être.
Si la nature et la vérité s'introduisent une fois
sur vos théâtres d'ins la circonstance la plus légère^,
bientôt vous sciilire?. le ridicule et le dégoût se
répandre surtout ce -.'aû fera contraste avec elles.
Le sjstême dramr.'itjuc le plus mal entendu ,
bCioil celui qu'on pourroit accuser d'être moitié
vrai et moitié laux. Ci'rsl un mensonge mal-adroit,
où certaines circonstances me décèlent rinipossi-^^*^^,^^
biiilé du reste. Je souHVirai plutôt le mélange des ^-
disparates ; il est du-moins sans f lusseté. Le dé-
iaul de Shakespenr n'est pas le plus grand dans
lequel un poète puisse tomber. Il marque seulement
peu de goût.
Que voire poète , lorsque vous aurez jugé son
i '^
56^' DE Î-A POÉSIE
oaviagc digne do vous èlre représenté, envoie
chercher le décorateur. Qu'il lui lise son dr.unc.
Que le lieu de la scène , bien connu de celui-ci , il
le rende tel qu'il est , et tju'il songe sur-tout que Ict^ J^
peinture théâtrale doit être plus rigoureuse , et plus
vi'oie que lout autre g^înre de peinture.
La peinture théâtrale s'interdira beaucoup de
choses , que la peinture ordinaire se permet. Qa'un
peintre d'atelier ait une cabane à représenter, il
en appuiera le bâtis contre une colonne brisée ; et
d'un chapiteau corinthien renversé , il en fera un
siège à la porte. En effet , il n'est pas impossible
qu'il jail une chaumière, où il y avoit auparavant
un palais. Cette circonstance réveille en moi une
idée at c«?ssoire qui me touche , en me retraçant
l'instabilité des choses humaines. Mais , dans la
peinture théâtrale , il ne s'agit pas de cela. Point
de distraction , point de supposition qui fasse dans
mon ame un commencement d'impression autre
que celle que le poète a intérêt d'y exciter.
Deux poêles ne peuvent se montrer à-la-fois
avec tous leurs avantages. Le talent subordonné
sera en pariie sacrifié au talent dominant. S il alloit
Siul , il représenteroit une chose générale. Com-
mandé par un autre , il n'a que la ressource d'un
cas particulier. Vojez quelle différence pour la
chaleur et l'effel , entre les marines (jue Vernel a
peintes d'idée, cl celles (ju'il a copiées. Le peintre
de théâtre est borné aus> circonstaaces (^ui servent
T) r. A W A T I Q U E. ^^T/ô
à l'illusion. Les acci'lcus qui s'y opposeroienl lui
sniitintcidits.il n'usera de ceux <|ui enibelliroicnt
sans nuire, qu'avec sobriété. Ils auront toujours
l'inconvénient de distraire.
Voilà les raisons pour lesquelles la plus belle
décoration de théâtre ne sera jamais qu'un tableau
du second ordre.
Dans le genre lyrique , le pocine est fait pour le
musicien, conuiie la décoration l'est pour le poêle:
ainsi le poème ne sera point aussi parfait , que si le
poète eût été libre.
Avez-vous un salon à représenter? Que ce soit
celui d'un homme de goût. Point de magots ; peu
de dorure j des meubles simples: à- moins que le
sujet n'exige expressément le contraire.
^f^f/^e faste gâte tout. Le spectacle de la richesse
n'est pas beau. La richesse a trop de capricesj
elle peut éblouir l'œil , mais non toucher l'ame.
. /Sous un vêtement surcharge de dorure , je ne vois
/ jamais qu'un homme riche , et c'est un homme ([ue
' je cherche. Celui qui est frappé des diamans ({ui
/déparent une belle femme, n'est pas digne de
voir une belle fennne.
La comédie veut être jouée en déshabillé. Il ne
faut élre sur la scène ni plus apprêté ni plus né-
gligé que chez soi.
Si c'est pour le spectateur que vous vous ruinez
en habits ; acieurs, vous n'avez point de goût ; et
vous oubliez que le spectateur n'est rien pour vous.
nn LA POESIE
Plus les genres sont sérieux , plus il faut Je sévé-
rité dans les véleiucns.
Quelle vraisemblance , qu'au moment d'une
action tumultueuse , des hommes aient eu le temps
de se parer comme dans un jour de représentation
ou de fête ?
Dans quelles dépenses nos comédiens ne se
sont-ils pas jetés pour la représentation de VOr-
plielln de la Chine ? Combien ne leur en a-t-il
pas coûté , pour ôter à cet ouvrage une partie de
son effet ? En vérité , il n'y a que des enfans ,
eomme on en voit s'arrêter ébahis dans nos rues
lorsqu'elles sont bigarrées de tapisseries , à qui le
luxe des vétemens de théâtre puisse plaire. O
Athéniens, vous êtes des enfans !
De belles draperies simples , d'une couleur s,è-^'^
vère , voilà ce qu'il falloit , et non tout voire clin-' "
quant et toute votre broderie. Interrogez encora
la Peinture là-dessus. Y a-t-il parmi nous un ar-
tiste assez Goth , pour vous moiJrer , sur la toile ,
aussi maussades et aussi brillans que nous vous
avons vus sur la sccn'e ?
Acteurs, si vous voulez apprendre h vous ha-
biller ; si vous voulez perdre le faux goût du faste ,
et vous rapprocher de la simplicité qui convien-
droit si fort aux grands effets , à votre fortune , et à
vos mœurs ; fréquentez nos galerie^.
S'il venoit jamais en fantaisie d'essayer le Père
defainilîe au lhéâtre,jc crois que ce personnage ne
DRAMATIQUE. 5c|)7
pourrolt cire vJÎtu trop sitnpiement. Il ne faudroit à
Cécile, que le déshabillé d'une lllle opulente. J'ac-
corderois , si l'on veut, au Commandeur , un galon
d'or uni , avec la canne à bec de corbin. S'il chan-
geoit d'habit, entre le premier acte et le second , je
iî*en scrois pas fort étonné de la part d'un honmie
aussi capricieux. Mais tout est gdlé , si Sophie n'est
pas en siamoise , et madame Héj)ert , conmie uns
femme du peuple aux jours de dimanche. Saint-
Albin est le seul à qui son âge et son état me
feront passer , au second acte , de l'élégance et du
luxe. Il ne lui faut ,au premier, qu'une redingotte
de pluche sur une veste d'étoffe grossière.
Le public ne sait paS' toujours désirer le vrai. /
Quand il est dans le faux, il peut y rester des siè-
cles entiers ; mais il est sensible aux choses natu-
relles ; et lorsqu'il en a reçu l'impression, il ne la
perd jamais entièrement.
Une actrice courageuse vient de se défaire âa
panier j et personne ne l'a trouvé mauvais. Elle
ira plus loin , j'en réponds. Ahl si elle osoit un jour
se montrer sur la scène avec tople la noblesse et la
simplicité d'ajustement que ses rôles demandent !
disons plus, dans le désordre où doit jeter un évé-
nement aussi terrible «[ue la mort d'un époux , la
perte d'un fils, et les autres catastro|)hes de la
scène tragicjue ! que deviendraient , autour d'une
femme échevelée , toutes ces poupées poudrées,
frisées , pouiponnées ? Il faudroit bien que lot ou
5lO DE LA POÉSIE
tard elles se missenl à l'unisson. La nature , la na-
ture I on ne lui rcsible pas. Il faut ou la chasser , ou
lui obéir.
O Clairon 1 c'est à vous que je reviens 1 Ne
soutTrez pas que l'usage et le préjugé vous subju-
guent. Livrez.-vous à votre goût et à votre génie;
xijontrcz-nous la nature et la vérité : c'est le devoir
de ceux que nous aimons , et dont les talens nous
ont disposés à recevoir tout ce qu'il leur plaira
d'oser.
,^f^\ -♦Un paradoxe , dont peu de personnes sentiront
^^\z vrai , et qui révoltera les autres ( mais que vous
importe à vous et à moi ? premièrement dire la
vérité, voilà notre devise), c'est que , dans les
pièces italiennes, nos romédiens jouent avec plus
de liberté que nos couiédiens français ; ils font moins
de cas du spectateur. Il y a cent niomens où il en
est tout-à-fail oujilié. On trouve, dans leur action,
je ne sais quoi d'original et d'aisé , qui me plait et
qui plairoità toulle monde, sans les insipides dis-
cours et l'intrigue absurde qui le défigurent. A
travers leur folie , ;•"• vois des gens en gaîté qui
cherchent à s'amuser, et qui s'abandonnent à toute
la fournie de leur imagination j et j'aime mieux cette
ivresse, que le roide , le pesant , et l'empesé.
= Mais , ils improviscrit : le rôle qu'ils font ne
leur a point éîé dicté.
-^ Je m'en appcrrois bien.
=^ Et si vous voulez les voir aussi mesurés, aussi
DRAMATIQUE. 5ll^ 1
compassés, el plus froids que d'auti es , donnez-leur
une pièce écrile.
:= J'avoue qu'ils ne sont plus eux : mais qui les
en empêche ? Les choses qu'ils ont apprises ne
leur sont-elles pas aussi intimes, à la quatrième re-
présentation , que s'ils les «voient imaginées ?
= Non. L'injproniptu a un caractère que la
chose préparée ne prendra jamais.
= Je le veux. Néanmoins , ce qui sur-tout les
sjmmétrise , les empèse et les engourdit, c'est
((u'ils jouent diniitation ; qu'ils ont un autre théâ-
tre et d'autres acteurs en vue. Que font-ils donc ?
Ils s'arrangent en rond; ils arri\ ent à pas comptés
et mesurés ; ils quêtent des applaudissenjens j ils
sortent de l'action ', ils s'adressent au parterre , ils
lui parlent j et ils deviennent maussades et faux.
Une observation que j'ai faite , c'est que nos iu-
S'pides personnages subalternes demeurent plus
communémenl dans leur humble rôle, que les
principaux personnages. La raison, ce me semble,
c'est qu'ils sont contenus p^r la présence d'un
au're qui les commande : c'est à cet autre qu'ils
s'adressent ; c'est là que toute leur action est tour-
née. Et tout iroit assez bien , si la chose en impo-
soit aux premiers rôles , comme la dépendance en
impose aux rôles subalternes.
il y a bien de la pédanterie dans notre poé-
tique j il y en a beaucoup dans nos coruposiaons
dramatiques : coniment n'y en auroil-il pas dans
Ja représentation ?
Glier^ DE LA POÉSIE
Celte pcdanlcrie , qui est par-tout ailleurs si
contraire au caractère facile de la nation , orrclcra
long-temps encore les progrès de la pantomime ,
partie si iniportante de l'art draniatique.
J'ai dit que la pantomime est une portion du
drame j que l'auteur s'en doit occuper sérieuse-
ment ; <[ue si elle ne lurest pas familière et pré-
sente , il né saura ni commencer , ni conduire , ni
terminer sa scène avec quelque vérité j et que le
geste doit s'écrire souvenÇ à la place du discours.
J'ajoute qu'il y a des scènes entières , où il est
infniimcnt plus naturel aux personnages de se mou-
voir que de parler ; et je vais le prouver.
Il n'y a rien de ce qui se passe dans le monde ,
qui ne puisse avoir liea sur la scène. Je suppose
donc que deux hommes, incertains s'ils ont à être
niécontens ou satisfaits l'un de l'autre, en attendent
un troisième qui les instruise : que diront-ils jus-
qu'à ce que ce troisième soit arrivé ? Rien. lis
iront ,ils viendront , ils montreront de l'impatiencej
mais ils se tairont. Ils n'auront garde de se tenir
des propos dont ils pourroient avoir à se repentir.
Yoilà le cas d'une scène toute ou presque toute
pantomime : et combien ny en a-t-il pas d'autres?
Pamphile se trouve sur la scène avec Chrêmes
et Simon. Chrêmes prend tout ce que son fils lui
dit pour les impostures d'un jeune libertin qui a
des sottises à excuser. Son fils lui demande à pro-
duire un témoin. Chrêmes, pressé par son ills et
par Simon , consent à écouter ce témoin. Pamphile
DRAMATIQUE. 5 0» •
Va le chercher , Simon et Chrcnics reslcnl. Je de-
mande ce (jii'ils font ])cndanl que Paniphilc est
chez Glyccrion , qu'il parIcàCrilon, qu'il l'inslruit,
qu'il lui explique ce qu'il en attend , et qu'il le dé-
termine à venir et à parler à Chrêmes son père ?
Il faut , ou les supposer immobiles et nmets , ou
imaginer que Simon continue d'entretenir Chrê-
mes j que Chrêmes , la tète baissée, et le menton
appuvésur sa main, l'écoute , tantôt avec patience,
tantôt avec colère ; et qu'il se passe entre eux une
scène toute pantomime.
Mais cet exemple n'est pas le seul qu'il y ait
dans ce poète. Que fait ailleurs un des vieillards
sur la scène , tandis que l'autre va dire à son fils
que son père sait tout , le déshérite , et donne son
Lien à sa fille ?
Si Térence avoit eu l'attention d'écrire la pan-
tomime , nous n'aurions là-dessus aucune incerti-
tude. IVlais qu'importe qu'il lait écrite ou non,
puisqu'il faut si peu de sens pour la sup^ioscr ici ?
Il n'en est pas toujours de tnénie. Qui est-ce qui
l'eût iniaginée dans W^vare 1 ilarpagnon est alter-
iialivomcul tiiste et gai, selon que Frosine lui
parle de son indigence ou de la tendresse de Ma-
rianne. Là , le dialogue est institué entre le discours
et le geste.
Il faut écrire la pantomime, toutes les fois qu'elle
fait tableau ; qu'elle donne de l'énergie ou de la
clarté au discours; qu'elle lie le dialogue j qu'elle
y f
5/4*^ I> s ^^ '^ I' 0 É s I E
caractcrisç ; qu'elle consibîe dans un jeu délicat
<jui ne se devine pas; qu'elle tient lieu de ré-
ponse , et presque toujours au coniniencement des
scènes.
Elle est tcllenienl essentielle , que de deux
pièces composées, l'une, eu égard à la pantomime ,
et l'autre sans cela, la facture sera si diverse , «jue
celle où la panlomiiue aura clé considérée comme
partie du drame , ne se jouera pas sans panto-
mime } et que celle où la pantomime aura été né-
gligée, ne se pourra pantoiuimer. On ne i'ôtera-
point dans la représentation au poème qui l'aura ,
et on ne la donnera point au poème qui ne l'aura
pas. C'est elle qui fixera la longueur des scènes , et
qui colorera tout le drame.
Molière n'a pas dédaigné de l'écrire , c'est tout
dire.
Mais quand Molière ne l'eût pas écrite , un
•autre auroit-il eu tort d'j penser ? O critiques ,
cervelles étroites , hommes de peu de sens , jus-
qu'à quand ne jugerez-vous rien en soi-même , et
n'approuverez ou ne désapprouverez- vous que
d'après ce qui est !
Combien d'endroits où Plante , Aristophane et
Térence ont embarrassé les plus habiles interprè-
tes , pour n'avoir pas indiqué le mouvement de la
scène ? Térence commence ainsi les Adelphes :
« Storax. . . . JEschinus n'est pas rentré cette nuit ».
Qu'est-ce que cela signifie ? Micion parle-t-il à
DRAMATIQUE. ^kS^
Slorax ? Non. Il n'y a point de Storax sur la scène ,
dans ce moment ; ce personnage n'est pas mcnie
de la pièce. Qu'est-ce donc que cela signifie ? Le
voici. Slorax est un des valets d'^schinus. IMicion
l'appelle j et , Storax ne répondant point , il en
conclut qu'iEschinus n'est pas rentré. Un mot de
pantomime auroit éclaircicet endroit.
C'est la peinture des mouvcmens , qui charme ,'
sur-tout dans les romans domestiques. Voyez. a>ec
quelle complaisance l'auteur de /^«/«e'/a, de Gran-
dlsson et de Clarisse s'y arrête I Voyez quelle
force , quel sens , et quel pathétique eUc donne à
son discours ! Je vois le personnage; soil qu'il
parle , soit qu'il se taise , je le vois ) et son aclicn
m'afl'ccte plus que ses paroles.
Si un poète a mis sur la scène Oreslc et Pilade ,'
se disputant la mort , et qu'il ait réservé, pour ce
moment, l'approche des Euménides ; dans quel ef-
froi ne me jettcroit-il pas , si les idées d'Oreite se
troublent peu-à-peu , à-mesure qu'il raisonne avec
son ami ; si ses yeux s'égarent j s'il cherche au-
tour de lui, s'il s'arrête, s'il continue déparier,
s'il s'arrête encore , si le désordre de son action et
de son discours s'accroit ; si les furies s'emparent
de lui cl le tourmentent; s'il succombe sous la vio-
lence du tourment j s'il en est renversé par terre ;
si Pilade le relève, l'anpuye, et lui essuyé de sa
niain , le visage et la bouche ; si le malheureux fils
de Clytemnestre reste un niomeut daos un état
fîW BE LA POKSIE
d'agonie cl de nioit; si , cnlr'ouvrant cnsiiilc les
paiipici es , et semblable à un homme qui revient
d'une léthargie profonde , sentant les bras de son
ami qui le soutiennent et qui le pressent , il lui dit ,
en penchant la tcte de son côté , et d'une voix
éteinte : = « Pilade , est- ce à toi de mourir»?
Quel effet cette pantoiiiiijieneproduira-t-ellepas ?
y a-t-il quelque discours au monde qui m'affecte
autant que l'action de Pilade relevant Oreste
abattu , et lui essuyant de sa juain , le visage et la
bouche ? Séparez ici la pantomime du discours , et
vous tuerez, l'un et l'autre. Le poète qui aura ima-
gi"^'" celte scène , aura sur-tout montre du génie,
en réservant , pour ce moment , les fureurs d'O-
reste. L'argument qu'Oreste tire de sa situation est
sans réponse.
Mais il me prend envie de vous esquisser les
derniers in&jtans de la vie de Socrate. C'est une suite
de tableaijpx , qui prouveront plus en faveur de la
panloniime, que tout ce que je pourrois ajouter. Je
me conformerai presque entièrement à riiisloirc.
(^uel canevas pour un poêle !
Ses disciples n'en avoifnt point la pitié qu'on
éprouve auprès d'un ami qu'on assiste au lit de
la mort. Cet homme leur paroissoit heureux j s'ils
étoient toucîiés , c'étoit d'un sentiment extraordi-
naire mêlé de la douceur qui naissoit de ses dis-
cours , et de la peinç qui naissoit de la pensée qu'ils
«lloient le perdre.
J
D r. A M A T I y U E. 517
Lorscjirils enlrèreul , on vcnoil de le «^.cliei'.
Xaiilippc étoil assise auprès de lui, tenant un de
ses eufans cnlro ses bras.
Le philosophe dit peu de choses à sa femme :
mais, combien de choses touchantes un honmie
sage , qui ne fait aucun cas de la vie , n'avoit-il pas
à dire sui" son enfant ?
Les philosophes cnlièrcnt. A-pcine Xantippe
les apperçut-elle , qu'elle se mil à se désespérer et
à crier, comme c'est la coutume des femmes en
ces occasions : = « Socrate , vos amis vous parlent
aujourd'hui pour la dernière tbis; c'est pour la der-
nière fois que vous embrassez votre femme , et que
vous voyez votre enfant ».
Socrate se tournant du côté de Crilon , lui dit :
= (( Mon ami , faites conduire cette femme chez
file )). Et cela s'exécuta.
On entraîne Xantippe ; mais elle s'élance du
coté de Socrate, lui tend les bras, l'appelle, se
meurtrit le visage de ses mains , et remplit la pri-
son de ses cris.
Cependant Socrate dit encore un mot sur l'en-
fant qu'on emporte.
Alors , le philosophe prenant un visage serein ,
s'assied sur son lit , et pliant la jaiiibe d'où l'on
avoit ôté la chaîne , et la frottant doucement , il
dit:
=^ (( Que le plaisir et la peine se touchent de
près ! Si Esope y avoit pensé, la belle fable qu'il
5vS T) U T, A POÉSIE
en auroil faite !... Les Athéniens ont ordonné que
je m'en aille j et je tn en vais. . . . Dites à Evénus
qu'il me suivra , s'il est sage ».
Ce mot engage la scène sur l'immortalité de
l'ame.
Tentera celte scène qui l'osera ; pour moi , je
me hâte vers mon objet. Si vous avez, vu expirer
un père au nnlieii de ses enfans , telle fut la fin de
Sacrale , au milieu des philosophes qui l'environ-
noient.
Lorsqu'il eut achevé de parler, il se fil un mo-
ment de silence , et Criton lui dit :
C R I T O IV.
Qu'avcz.-vous à nous ordonner?
s o c R A T E.
De vous rendre semblables aux dieux , autant
qu'il vous sera possible , et de leur abandonner le
soin du reste.
CRITON.
Après votre mort , comment voulez-vous qu'on
dispose de vous?
s o c R A T E.
Criton , tout comme il vous plaira , si vous me
retrouvez.
Puis , regardant les philosophes en souriant , il
ajouta :
« J'aurai behu faire , je ne persuaderai jamais à
îiotre ami de distinguer Socrate de sa dépouille »,
D r. A 1M A T t Q tr K. f) /^
Le salellilc des Onze entra datib ce iiiouicnl , et
s'approcha de lui sans parler.
Socrate lui dit :
s o c R A T E.
Que voulez-vous ?
LE SATELLITE.
Vous avertir , de la part des magistrats. . . .
SOCRATE.
Qu'il est temps de mourir. ]\Ion ami , ap-
portez le poison, s'il est broyé, et soyez le bien-
A'enu.
LE SATELi ITE , cti Se détournant et pleurant.
Les autres me maudissent 5 celui-ci me bén.t.
c R I T o N.
Le soleil luit encore sur les montagnes.
SOCRATE.
Ceux qui diffèrent croient tout perdre à cesser
de vivre ; et moi , je crois y gagner.
Alors, l'esclave qui portoit la coupe entra. So-
crate la reçut , et lui dit :
SOCRATE.
Homme de bien, que faut-il que je fassej car
vous savez cela?
l'esclave.
Boire , et vous promener jusqu'à ce que vous
sentiez vos jambes s'appesantir.
SOCRATE.
Ne pourroit-on pas en répandre une goutte eu
action de grâces aux dieux ?
52cf DH î. A poisti:
L ' K s C L A ' E.
Nous n'en avon- bioj é que i e qu'il faut.
s O C R A T E.
Il siiffiL . . . Nous pourrons du-moins leur adres-
ser une prière.
Et tenant la coupe d'une nialu , et tournant ses
regards vers le ciel , il dit :
« O Dieux qui m'appelez ; daignez lu'accorder
un heureux voj'age I
Après il garda le silence , et but.
Jusques-là, ses amis avoient eu la force de
contenir leur douleur j mais lorsqu'il approcha la
coupe de ses lèvres , ils n'en furent plus les maîtres.
Les uns s'enveloppèrent de leur manteau. Criton
s'étoit levé , et il erroit dans la prison en poussant
des cris. D'autres , immobiles et droits , regardoient
Socrate dans un morne silence , et des larmes cou-
loientle long de leurs joues. Apollodore s'etoit assis
sur les pieds du lit , le dos tourné à Socrate , et la
bouche penchée sur ses mains , il étouffoit ses san-
glots. ,
Cependant Socrate se promenoit , comme l'es-
clave le lui avoit enjoint; et en se promenant , il
s'adressoit à chacun d'eux, et les consoloit.
Il disoit à celui-ci : « Oîi est la fermeté , la phi-
losophie , la vertu « ? . . . A celui-là : « C'est pour
cela que j'avois éloigné les femmes )),... A tous :
DRAMATIQUE. 629
« Eh bien ! An^te et INIclite auront donc pu me
faire du mal I... Mes amis , nous nous reverrons....
Si vous vous aflligcz ainsi , vous n'en croyez rien »,'
Cependant ses jambes s'appesantirent , et il se
coucha sur son lit. Alors il recommanda sa mé-
ïiioire à ses amis , et leur dit , d'une voix (|ui s'affoi-
blissoit :
s 0 c R A T E.
Dans un moment , je ne serai plus. . . . C'est par
vous qu'ils me jugeront.... Ne reprochez ma mort
aut Athéniens , que par la sainteté de volrc vie.
Ses amis voulurent lui répondre ; mais ils ne le
purent : ils se mirent à pleurer , et se turent.
L'esclave qui ctoiL au bas de son lit , lui prit les
pieds et les lui serra; et Socx-alc , qui le regardoit,
lui dit:
(( Je ne les sens plus ».
Un instant après , il lui prit les jambes et les lui
ccrra; et Socrate , qui le regardoit, lui dit :
(( Je ne les sens plus ».
Alors ses yeux commencèrent à s'éteiodre, ses
lèvres et ses narines à se retirer, ses jncnibres à
s'afloiblir , et l'ombre de la mort à se répandre sur
toute sa personne. Sa respiration s'embarrassoit ,
et on rcntendoit à-peine. Il dit à -Criton qui ctoit
derrière lui :
« Criton, soulevez-moi un peu ».
Théa'.re. Z
5d(-) de la poésie
Criton le souleva. Ses jeux se ranimcrenl; et
prenant un visage serein , et portant son action
vers le ciel , il dit ;
(t Je suis entre la terre et l'élysée ».
Un nioineut après , ses jeus se couvrirent } et il
dit à ses amis :
t( Je ne vous vois plus.... Parlez-moi.... N'est- ce
pas là la main d'Apollodcre »?
On lui répondit que oui; et il la serra.
Alors il eut un mouvement conviilsif , dont il
revint avec un profond soupir; et il appela Criton.
Crilon se baissa ; Socrate lui dit, et ce fut ses der-
nières paroles :
(( Criton. . . . sacrifiez au dieu de la santé. ... je
guéris ».
Cébcs, qui étoit vis-à-vis de Socrate , reçut ses
derniers regards , qui demeurèrent attachés sur
lui; et Criton lui ferma la bouche el les jeux.
Voilà les circonstances qu'il faut employer .-Dis-
posez- en comme il vous plaira; mois ccnser#cz-
ïcs. Tout ce que vous mettriez à la place, sera
faux et de nul eilct. Peu de discours et beaucoup
de mouvement.
Si le spectateur est au ihcàlrc , comme devant
une toile, où des tableaux divers se succédcroient
par enchanlemcut , pourquoi le [liilosophe q;ii
DRAMATIQUE." ^^-^
s'assicJ sur les pieds du lit de Socrate, cl qu*
craint do le voir , ne seroit-il pas aussi palhétif[ue
sur la scène , c[ue la femme et la fille d'tudamidas ,
dans te tableau du Poussin ?
Appliquez les loix de la composition pittoresque
à la panlomiinej et vous verrez que ce sont les
nicnios.
Dans une action réelle , à laquelle plusieurs per-
sonnes concourent , toutes se disposerorrt d'elles-
mêmes de la manière la plus vraie } mais cette
manière n'est pas toiijours la plus avantageuse pour
celui qui peint , ni la plus frappante pour celui f[ui
regarde. De-là , la uccessitc pour le peintre , d'al- •
lérer i'ctat naturel, et de le réduire à un état arli-
ficici : et n'en sera-t-il pas de ni.'iuc sur la scène?
Si cela est, quel art, que celui de la ucclama-
tion ! Lorsque chacun est maître de son rôle , il
n'j- a presque rien de fait. Il faut mettre les figures
ensemble , les rapprocher ou les disperser , les iso-
ler ou les groupper , il en tirer une succession de
tableaux , tous composés d une manière grande el;
vraie.
De quel secours le peintre ne seroit-il pas à
l'acteur, elTacleur au peintre ? Ccseroit un moyen
de perfectionner deux talens iniportans. Mais ja >
jette ces vues pour ma satisfaction particulière et
la vôtre. Je ne pense pas que nous aimions jamais
assez les spectacles pour en venir là.
Une des principales dilïérences du roman do-
r.-'.
O02 DE LA POLSIE
liiestique et du drame, c'est que le roman suit le
geste et la pantomime dans tous leurs détails; (jue
l'auleur s'ullache j)rincii)alerucnt à peindre el les
niouvcmcns et les impressions : au - lieu que le
pocle dramalicpie n'en jette qu'un mot on passant.
= Mais ce mol coupe le dialogue , le ralentit
cl le trouble.
=^ Oui , quand il est mal placé ou mal choisi.
J'avoue cependant que , si la pantomime ctoit
portée sur la scène à un haut point de perfection ,
on pourroit souvent se dispenser de l'écrire ; et
c'est la raison peut-cire pour larpolle les anciens
ne l'ont pas fait. Mais , parmi nous , comment le
lecteur, je parle même de celui qui a quelque ha-
bitude du théâtre, la suppléera - t -il en lisant,
puisqu'il ne la voit jamais dans lo jeu? Scroit - il
plus acteur qu'un comédien par étal?
La pantomime seroit établie sur nos théâtres ,
qu'un poète qui ne fait pas représenter ses pièces ,
sera froid , et quelquefois inintelligible , s'il n'é-
crit pas le jeu. IN'cst-ce pas pour un lecteur un
surcroît de plaisir , que de ccnnoîlre le jeu , tel
que le poète l'a conçu? Et , accoutumés connue
nous le sommes, à une déclamation maniérée, sym-
mélrisée et si éloignée de la vérité , y a-l-il beau-
coup de personnes qui puissent s'en passer?
La pantomime est le tableau (jujosistoit dans
Timaginalion du poète , lorsqu'il écrivoitj et qu'il
yoLidroit que la scène montrât à chaque instant
DRAMATIQUE. 555
lorsfjii'on le joue. C'est la manière la plus simple
d'apprendre au public ce qu'il est en droit d'exiger
de ses comédiens. I^c pocte vous dit : Comparez c«
jeu avec celui de vos acteurs j et jugez.
Au reste ;, quand j'écris la pantomime, c'est
comme si je m'adressois eu ces moîs au comédien :
C'est ainsi ((uo je déclame; voilà les choses comme
elles se passoient dans mon imagination , lorsque
je compoïois. Mais je ne suis ni assez, vain pour
croire qu'on ne puisse pas mieux déclamer que moi ,
ni assez inibécille pour réduire un hoiiiiiie de génia
à l'état njachinal.
On propose un sujet à peindre à plusieurs ar»
listes ; chacun le médite et l'exécute à sa manière j
et il sort de leurs ateliers autant de tableaux dif-^
férens. Mais on remarque à tous quelques beautés
particulières. A.
Je dis plus. Parcourez nos galeries , et faites-vous
montrer les morceaux où l'amafeur a prétendu coiu-^
mander à l'artiste , et disposer de ses figures. Sur
le grand nombre , à- peine en troaverez.-vous deus
ou trois , cù les idées de l'un se soient tellement ac-
cordées avec le talent de l'autre , que l'ouvrage n'e'à,
ait pas souffert.
Acteurs , jouissez donc de vos droits } faites c«
que le moujent et votre talent vous inspireront. Si
vous êtes de chair, sivous avez des eutrailles , tout
ira bien , sans que je m'en mêle ; et j'aurai beau
m'en mêler , tout ira mal , si > eus êtes de marbre
ou de bois.
n^/.
^
DO/f D E L A P O K S I E
Qu'un poète ail ou irait pas cciil la pantoinîmC;
je reconnoîtrai , du premier Coup, s'il a composé ou
non d'après elle. La conduite de sa pièce ne sera
pas la incme j les scènes auront un tout autre tour j
son dialogue s'en ressentira. Si c'est l'art d'imaginer
des tableaux , doit-on le supposer h tout le monde ;
el tous nos poètes dramatiques l'ont-ils possède ?
Une expérience à faire , ce seroit de composer
un ouvrage dramatique , et de proposer ensuite
d'en écrire la pantomime à ceux qui traitent ce soin
de superflu. Combien ils _y feroienl d'inepties ?
Il est facile de critiquer juste j et difficile d'exé-
cuter médiocrement. Seroit-il donc si déraisonnable
d'exiger que , par quelqu'ouvrage d'importance ,
nos juges montrassent qu'ils en savent du -moins
autant que nous ?
iV^^Les voyageurs parlent d'une espèce d'hommes
sauvages , qui soufflent au passant des aiguilles em-
poisonnées. C'est fimage de nos critiques.
Cette comparaison vous pareil - elle outrée?
Conv'cnez du-moins qu'ils ressemblent assez à un
Éolitairi?. , qui vivoit au fond d'une vallée, que dos
collines environnoient de toutes parts. Cet espace
borné étoit l'univers pour lui. En tournant sur un
pied, et parcourant d'un coup - d'œil son étroit
lioriton , il s'écrioit : Je sais tout j j'ai tout vu. INIais
tenté un jour de se mettre en marche , et d'appro-
cher de quelques objets qui se déroboient à sa vue ,
il grimpe au sommet d'une de ces collines. Quel ne
fut pas son étonnerucnt , lorsqu'il vit un espace im "
r» n A lû A T î Q u E. 555
nicnsc se développer au-tlossus de sa !cle et
devant lui? Alors , changeauL de discours , il dû :
Je ne sais rien ^ je n'ai rien vu.
J'ai dit que nos crilii|ues ressenibîoicnt à ' cet
homme; je me suis Irompc. Ils restent au (^o >l ie
leur cahute, et ne perdent jajuais la haute o[);aion
qu'ils ont d'eus.
Le rôle d'uii auteur est un rôle assez vain j
c'est celui d'un honnue qui se croit en état de
donner des leçons au public. Et le rôle du criti-
que ? Il est bien plus vain encore j c'est celui d'un
lionmie qui se croit en état de donner des leçons à
celui qui se croit en état d'en donner au public.
L'auteur dit : Messieurs , écoutez-moi ; car je
Suis votre maître. Et le critique : C'est moi , mes-
sieurs , qu'il faut écouter j car je suis le maître do
vos maîtres.
Pour le public , il prend son parti. Si l'ouvrage
de l'auteur est mauvais , il s'en moque , ainsi que
des observations du critique, si elles sont fausses.
Le critique s'écrie après cela : O temps ! O
mœurs ! Le goût esi perdu! et le voilà consolé.
L'auteur, de son côté , accuse les spectateurs ,
les acleurs et la cabale. Il en appelle à ses amis; il
leur a lu sa pièce, avant que de la donner au théâ-
tre : elle devoit aller aux nues. Mais vos amis aveu-
glés ou pusillanimes n'ont pas osé vous dire qu'elle
éloit sans conduite , sans caractères et sans stjle j
et crojez-moi , le public ne se trompe guère.
556 DE LA porsiït
A'olrc pièce est tonil>ée , pnice i|ir(-l!e est mauvaise*
« Mais le Âlisanthroije nn-\.-i\ pas cti^iceîe))?
11 est vrai. O qu'il est doux , après un malheur,
d'avoir pour soi cet exemple ? Si je monte jamais
sur la scène , et que j'en sois chassé par les silïlets,
je compte Lien me le rappeler aussi.
La critique en use bien diversement a\e.c les
vivans et les morts. Un auteur est-il mort? Elle
s'occupe à relever ses qualités , et à pallier ses
défauts. Est-il vivant ? c'est lecontrairej ce sont ses
défauts qu'elle relève, et ses qualités qu'elle ou-
blie. Et il j a quelque raison à cela : on peut corri-
ger les vivans 5 et les morts sont sans ressource.
Cependant , le censeur le plus sévère d'un ou-
vrage , c'est l'auteur. Combien il se donne de
peines pour lui seul ! C'est lui qui connoît le vice
secret j et ce n'est presque jamais là, que le criti-
que pose le doigt. Cela m'a souvent rappelé le
mot d'un philosophe: = «Ils disent du mal de
j) moi ? Ah ! s'ils me connoissoient , comme je me
3) connois »!....
Les auteurs et les critiques anciens commen-
çoient par s'instruire ; ils n'entroient dans la car-
rière des lettres , qu'au sortir des écoles de la phi-
losophie. Combien de temps l'auteur n'avoit-il pas
gai'dé son ouvrage , avant que de l'exposer aa
public ? De-là cette correction , qui ne peut être
que l'effet des conseils , de la lime et du temps.
Nous nous pressons trop de paroître ; et nous
I
D r. A M A T T Q U E. 55/
K étions peiit-circ ni assez êclairts , ni assez gens
de bien , cjuand nous avons pris la plume.
Si le sjslême moral est corrompu , il faut que
le goût soit faux.
La vérité et la vertu sont l'es amies des beaux-
arts. Voulez-vous êlre auteur? voulez-vous être
crilitjue ? commencez par être lionnnc de bien,-
Qu'ailenJre de celui ([ui ne peut s'affecter profon-
dément ? et de <|uoi m'afrccterai-je profondément,
si-non de la vérité et de la vertu , les deux choses
les plus puissantes de la nature ?
Si l'on m'assure qu'un homme est avare, j'aurai
peine à croire ([u'il produise quelque chose de
grand. Ce vice rapetisse l'esprit et rétrécit le
cœur. Les malheurs publics ne sont rien pour
l'avare. Quelquefois il s'en réjouit. Il est dur. Con;-^
ment s'élevera-t-il à quelque chose de sublime ?
il est sans cesse courbé sur un coffre fort. Il ignore
la vitesse du temps et la brièveté de la vie. Concen-
tré en lui-même , il est étranger à la bienfaisance.-
Le bonheur de son semblable n'est rien à sesjeus,
en comparaison d'un petit morceau de métal jaune.
Il n'a jamais connu le plaisir de donner à celui (jui
manque , de soulager celui qui souffre , et de p!eu«
rer avec celui qui pleure. Il est mauvais père ,
mauvais fils, mauvais ami , mauvais citoyen. Dans
la nécessité de s'excuser son vice à lui-même , il
s'est fait un système qui imn\ole tous les devoirs à
&a passion. S'il se proposoit de peindre la coinmi-
î)58 DE LA POÉSIE
sération , la libéralité , l'hospilalilé , l'amour de la
patrie , celui du genre humain , où en trouvera-t-
ii les couleurs ? Il a pensé dans le fond de son
cœur , que ces qualités ne sont que des travers et
des folies.
Après l'avare , dont tous les moyens sont vils et
petils , et qui n'oseroit pas même tenter un grand
criuie pour avoir 'de l'argent , l'hôinme du génie le
plus étroit et le plus capable de faire des maux , le
inoins touché du vrai , du bon et du beau , c'est le
superstitieux.
Après le superstitieux , c'est l'hypocrite. Le
superstitieux a la vue trouble j et l'hjpocrite a le
cœur faux.
Si vous êtes bien né, si la nature vous a donné
un esprit droit et un cœur sensible , fu^yez pour un
temps la société des honmies : allex vous étudier
vous-mcuie. Comment l'instrument rendra-t-il une
juste harmonie, s'il est désaccordé? Faites-vous
des notions exactes des choses; comparez votre
conduite avec vos devoirs j rendez-vous homme
de bien : et ne croyez pas que ce travail et ce
temps si bien employés pour l'homme soient per-
dus pour l'auteur. 11 rejaillira, de la perfection mo-
rale que vous aurez établie dans votre caractère et
dans vos mœurs , une nuance de grandeur et de
justice qui se répan Jra sur tout ce que vous écri-
rez. Si vous avez \c vice à peindre , sachez une
fois combien il est contraire à l'ordre général cl au
1
n R A SI A 1- I (^ U F. SjÇ)
bonheur public cl parliculicrj et vous le peindrez,
fortement. Si c'est la vertu , comment la peindrez.-
vous d'une manière à la faire aimer aux autres , si
vous n'en êtes pas transporté ? De retour parmi les
honmies , écoutez beaucoup ceux qui parlent bicn^
et parlez-vous souvent à vous-même.
Mon ami, vous connoissez Ar stej c'est de lui
que je liens ce que je vais vous en raconter. Il avoit
alors quarante ans. 11 s'étoi't particulièrenienl livre
à l'étude de la philosophie. On l'avoit surnommé le
philosophe , parco qu'il étoit né sans ambition, qu'il
avoit l'ame honnêlc, et que l'envie n'en avoit jamais
altéré la douceur eL la pais. Du reste, grave dans
son maintien, sévère dans ses mœurs , austère et
simple dans ses discours , le manteau d'un anciea
philosophe étoit presque la seule chose qui lui man-
quât j car il étoit pauvre , et content de sa pauvreté.
Un jour qu'il .s'éloit proposé de passer avec ses
amis c[uelques heures à s'entretenir sur les lettres
ou sur la morale , car il n'aimoit pas à parler des
affaires publiques , ils étoienl absens , et il prit le
parti de se promener seul.
Il fréquentoit peu les endroits où les hommes
s'assemblent. Les lieux écartés lui plaisoient davan-
tage. Il alloit eu rêvant ; et voici ce qu'il se disoit :
J'ai quarante ans. J'ai beaucoup étudié ; on
m'appelle le philosophe. Si cependant il se pré-
sentoit ici quelqu'un qui me dit: Ariste , qu'est-ce
que le vrai , le bon et le beau ? aurois-je ma ré-
640 I>F. T, A POÉSIE
poiise prèle? Non. ConiiiienL , Ariste, vous né
savez pas ce qne c'est ({ue le vrai , le bon et le beauf
et vous souffrez qu'on vous appelle le philosophe î
Après quelques réflcxionssur la vanité des éloges,
qu'on prodigue sans connoissancc, et qu'on accepte
sans pudeur, il se mit à rechercher l'origine de ces
idées fondamentales de liotrc conduite et de nos
jufemens; cl voici comment il continua de raison-
ner avec lui-même.
Il n'y a peut-être pas , dans l'espèce humaine
entière, deux individus qui aient quelque ressem-
blance approchée. L'organisation générale , les
sens , la figure extérieure , les viscères , ont leur
variété. Les fibres, les muscles, les solides, les
fluides , ont leur variété. L'esprit, l'imagination ,
la mémoire, les.idées, les vérités, les préjugés,
les alimens , les exercices , les connoissances , les
états , l'éducation , les goûts , la fortune , les talens,
ont leur variété. Les objets , les climats , les
mœurs , les lois, les coutumes, les usages, les
gouvernemens , les religions , ont leur variété.
Comment seroil-il donc possible que deux hommes
eussent précisément un même goût , ou les mêmes
notions du vrai , du bon et du beau ? La ditrérenco
de la vie et la variété des événenjens sufïiroient
seules pour en mettre dans les jugemens.
Ce n'est pas tout. Dans un même homme , tout
est dans une vicissitude perpétuelle, soit qu'on le
considère au physique, soit qu'oa le considère au
DRAMATIQUE. 5^1
moral ; la pciue succède au plaisir , le plaisir à la
peine ; la santé à la maladie , la maladie à U santé.
Ce n'est que par la mémoire que nous sommes un
même individu pour les autres el pour nous-niè-»
mes. Il ne me reste peut-être pas , à l'âge que j'ai,
une seule molécule du corps que j'apportai en
naissant. J'ignore le terme prescrit à ma durée j
mais lorsque le moment de rendre ce corps à la
terre sera venu , il ne lui restera peut-être pas une
des molécules (|u'il a. L'ame , en di/Forens périodes
de la vie , ne se ressemble pas davantage. Je bal-
bulioisdans l'enfance j je crois raisonner à-présentj
mais tout en raisonnant , le temps passe^, et je m'en
retourne à la balbutie. Telle est ma condition et
celle de tous. Comment seroil-il donc possible
qu'il y en eût un seul d'entre nous qui conservât
pendant toute la durée de son existence le même
goût, et qui portâtJes mêmes jngemens du vrai,
dubon et du beau ? Les révolutions , causées par le
chagrin et par la méchanceté des hommes , suffi-
roient seules pour altérer ses jugemens.
L'homine est-il donc condamné à n'être d'ac-
cord ni avec ses semblables , ni avec lui-même ,
5ur les seuls objets qu'il lui importe de connoître ,
la vérité, la bonté, la beauté? Sont-ce là des
choses locales , momentanées et aibitraires, des
mots vides de sens? N'y a-t-il rien qui soit tel?
Une chose est-elle vraie, bonne et ber^e, quand
elle ine le paroît? Et toutes nos disputes sur U
542 T> £ LA POÉSIE
goût se réioudioient elles enfin à celte proposi-
tion : nous sommes , vous el moi , deux êtres dillt-
rens; et nioi-niême , je ne suis jamais dans un
instant ce que j'élois dans un aulie ?
Ici Arisle fit une pause, puis il reprit :
11 est certain qu'il n'y aura point de terme à nos
disputes, tant que chacun se prendra soi-même
pour modèle et pour juge. Il y aura autant de
mesures que d'hommes } et le mênie homme aura
autant de modèles diii'érens , que de périodes sensi-
blement différens dans son existence.
Cela me suffit , ce me semble, pour sentir la
nécessité de chercher une mesure , un module
hors de moi. Tant que cette recherche ne sera pas
faite , la plupart de mes jugemcns seront faux , et
tous seront incertains.
INIais oii prendre la mesure invariable , que Je
cherche et ([ui me manque? . . . . Dans un honmie
i<lé;il que je me formerai, auquel je présenlcrai les
o]>je!s , qui prononcera , et dont je me bornerai à
ii'clre que l'écho fidèle ?.... Mais cet honmie
sera mon ouvrage. . . . Qu'importe , si je le crée
d'apiès des éléniens constans ?. . . . El ces élémens
constans, où sont-ils? .... Dans la nature?. . .
Soit, mais conmjent les rassembler? La
chose est diilicile , mais est-elle impossible ? . . . .
Ouand je ne pourrois espérer de me former un
luouclc accompli , se rois- je dispensé d'essajcr ?...
Ixcn.. . . Essayons donc. . . , Mais si le uîodcie de
DRAMATIQUE. 545
beauté auquel les anciens sculpteurs rapporlcrent
dans la suite tons leurs ouvrages, leur coûta tant
d'observations , d'études et de peines , à quoi ni'cn-
gngeai-je ? .... 11 le faut pourtant , ou s'entendre
toujours appeler Ariste le philosophe , et rougir.
Dans cet endroit, Ariste fit une seconde pause
lui peu plus longue que la première , après laquelle
il continua.
Je vois, du premier coup-d'œil , que, Thomme
idéal que je cherche étant unconiposécomniemoi,
les anciens sculpteurs, en déterminant les propor-
tions qui leur ont paru les plus belles , ont fait une
partie de mon modèle.... Oui , prenons celte
statue , et animons^la. . . . Donnons-lui les organes
les plus parfaits que l'honmie puisse avoir. Douons-
la de toutes les qualités qu'il est donné à un mortel
de posséder j et notre modèle idéal sera fait....
Sans-doute. . . . Mais quelle étude î quel travail !
Combien de connoissanccs physiques , naturelles
et morales à acquérir ! Je ne ctwnois aucune
science , aucun art dans Ictjuel il ne fallût être
profondément versé. . . . Aussi aurois-je le modèle
idéal de toute vérité, de toute bonté , et de
toute beauté. . . . Mais ce modèle général idéal
est impossible à former , à - moins que les Dieux
ne m'accordent leur intelligence, et ne me pro-
mettent leur éternité. Me voilà doive retombé
dans les incertitudes, d'oit je me proposois de sortir.
Ariste , triste et pensif, s'arrêta euçore dans cet
endroit.
544 ^ ^ '^ ^ POÉSIE
Mais ponr(|uoi , reprit-il après un niomcnl de
silence , n'imilerai-je pas aussi les sculpteurs ? Ils
se sont fait un modèle propre à leur état; et j'ai le
mien.... Que I bomnie de lettres se fasse uu
modèle idéal de l'homme de lettres le plus accom-
])li , et que ce soit par la bouche de cet homme
qu'il juge les productions des aulres et les siennes.
Oue le philosophe suive le mciiie plan. . . . Tout
ce qui semblera bon et beau à ce modèle , le sera.
Tout ce qui lui semblera faux , mauvais et dif-
forme , le sera.... Yoilà l'organe de ses déci-
sions. ... Le modèle idéal sera d'autant plus grand
et plus sévère , qu'on étendra davantage . ses
connoissances. . . .11 ny a personne , et il ne peut y
avoir personne, qui juge également bien en tout du
vrai , du bon et du beau. Non : et si l'on entend
par un homme de goût, celui qui porte en lui-
même le modèle général idéal de toute perfection ,
c'est une chimère.
!\îais de c» modèle idéal , qui est propre à mon
clat de philosophe , puisqu'on veut m'appeler
ainsi , quel usage en ferai-je quand je l'aurai ? Le
même que les peintres et les sculpteurs ont fait de
celui qu'ils avoient. Je le modifierai selon les cir-
constances. Voilà la seconde élude à laquelle il
faudra que je me livre.
L'étudo courbe l'homme de lettres. L'cxerc'ce
afTcTiiiit la dûnarche , et relève la télé du soldat.
L'habitude de porter des fardeaux a/laisse les reins
t)RAMATIQUE.' 54^
î\{X CrocliclCLir. La lenirne grosse renverse sa Icle
en ariière. L'honuae bossu dispose ses membres
autrement que r'.omrae droit. Voilà les observa-
lions qui, multipliées à l'infini , forment le sta-
tuaire , et lui apprennent à altérer , foitilier , afToi-
blir , défigurer et réduire son modèle idéal, de
Télat de nature , à tel autre état qu'il lui plaît.
C'est l'étude des passions , des mœurs , des
caractères , des usages , qui apprendra au peintre
de riionuue à altérer son modèle , et h le réduire
de l'état d'homme à celui d'homme bon ou mé-
chant , tranquille ou colère.
C'est ainsi ({ue d'un seul simulacre, il émanera
une variété infinie de représentations différentes ,
qui couvriront la scène cl la toile. Est-ce un poète?
Est-ce un poète qui compose ? Compose-t-il une
satjre ou un bjmne ? Si c'est une satyre , il aura
!*œil farouche, la tête renfoncée entre les épaules ,'
la bouche fermée , les dents serrées, la respiralioa
contrainte et élouilée ; c'est un furieux. Est-ce un
hymne ? il aura la tèlo élevée , la bouche cnlr'ou-
verte, les yeux tournés vers le ciel , l'air du trans-*
port et de l'extase , la respiration haletante ; c'est
un enthousiaste. Et la joie de ces deux honmics ,
après le succès, n'aura-t-elle pas des caractères
différens ?
Après cet entrelion avec lui - même , Ariste
conçut qu'il avoit encore beaucoup à apprendre.
Il rentra chez lui. Il s'y renferma pendant une
Sl\6 BE LA POÉSIE DRAMATIQUE.
quinzaine d'années. Il se livra à 1 histoire , à la
philosophie , à la morale ,aus sciences et aux arts ;
et il fut à cinquante- cinq ans homme de bien,
homme instruit , homme de goût , grand auteur ;
et critique excellent.
TABLE DU TOME 1 Y.
TavERTisSEMENT de l'Auteur page 3
T.e Fils Naturel, ou les Epreuves de la vertu. . il
Dorval et moi , ou Entretiens sur le Fils naturel. 103
Epitre dédicatoire à S. A. S. Madame la princesse
de Nassau - Saarbruck asr
Le Père de Famille 239
Sommaires 401
De la Poésie dramatique 405
FIN DU TOME QUATRIKME.
1
i
a
P
g PQ
Diderot, Denis
i 1979
Oeuvres
' Al
i 1799
^ t.^
PLEASE DO NOT REMOVE
CARDS OR SLIPS FROM THIS POCKET
UNIVERSITY OF TORONTO LIBRARY